« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Littérature française contemporaine
Extraits
lundi 12 mars 2007, par Joël Roussiez
Joël Roussiez est un écrivain français contemporain dont la plupart des livres ont été publiés par les éditions Le tout sur le tout et Le temps qu’il fait.
Joël Roussiez nous fait ici l’amitié de rendre disponible à la lecture, sur Contre-feux, un extrait de l’un de ses prochains livres à paraître.
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1
Ce matin, nous naviguons sur la mer plate, le soleil se lève doucement derrière des brumes vagues qui montent et s’évaporent. On voit des lueurs jaunes et légèrement pourpres, le matin fait penser au soir. L’eau glisse le long de la coque ou vient la frapper fortement, cela dépend de l’orientation des vagues et de la nôtre. On a l’impression de croiser l’eau, jamais on ne sent qu’on la rencontre, l’eau passe et nous passons…
Il nous fait parfois des jours de pluie, on ne voit plus le soleil, un plafond gris submerge et semble s’enfoncer dans l’eau qui le brasse, le débrasse, en une obstination aveugle. Nous, du bastingage, on regarde ces mouvements qui donnent le tournis, qui nous emportent, nous lassent ou nous attirent. On observe ces brassements de longues heures durant et nous n’avons pas faim… La mer est la mer dans chacune de ses gouttes, on y songe avec Silésius.
On pense pourtant : la mer est une masse mouvante qui n’a pas de contour, tandis que la goutte est repliée en une forme qui varie peu, qui ne s’étire pas, ni ne se ramifie, qui reste close, en quelque sorte… Parfois, les jours de pluie, nous restons appuyés au bastingage et nous nous laissons bercer par de vagues pensées qui déroulent leurs méandres et s’accrochent partout à des images, des idées, des projets, partout cela combine, assemble, relie, sépare :
Il y a la mer, il y a des gouttes…
Notre bateau navigue majestueusement. Nous avons souvent l’impression d’être là et de n’y être pas, quelque chose en nous tangue avec constance comme un ennui, une joie, une ivresse légère.
Car il est bon d’être là, sur la mer, près des soutes.
Nous n’avons rien à faire, nous ne nous proposons rien, les jours se suivent avec leurs événements, rien ne change vraiment. Comme nous sommes matelots, nous sommes prisonniers du bateau, en quelque sorte…
— et si tu veux nager, tu ne le pourras pas longtemps. L’eau alors t’enveloppe et pompe invraisemblablement la chaleur de ton corps. Tu as très vite froid, bientôt tu gèles, bientôt tu meurs… L’imaginaire alors lance des bouées. La mer infiniment brasse ses eaux…
— faisons donc du café, voilà qui serait beau
Une marmite était amarrée sur le pont avec un feu dessous ainsi que sur les vieux navires
— t’en souviens-tu ?
Maintenant le navire a sombré mais les matières peut-être s’en souviennent
Et dans le fond des eaux profondes, les nodules abyssaux
Nous avons puisé l’eau à l’aide d’une louche de bois et l’avons déversée doucement sur le café. L’odeur était agréable bien que vite « dissolue » par la brise continue. Auprès du feu, il y avait un banc de bois ainsi qu’un banc de pierre. On bavarda :
— Suzanna doucement se meurt, Michaela est pleine de désir et dit que ça fait mal ; Florian vient de perdre quelqu’un qu’il aimait et désire une fille parmi nous qui s’appelle Barbara. Les autres se sentent un peu pris, un peu serrés, disent-ils, cela les oppresse dans le corps, c’est ce qu’ils affirment…
— Suzanna n’a pas d’angoisse, elle n’a pas peur de la mort mais craint de rester infirme
— elle va mourir, elle meurt
— ce ne sera pas long
— Michaela voudrait dormir avec tout le monde, quelque chose la pousse
— Florian est le plus jeune des trois
Nous conversions ainsi tandis que notre navire magnifique filait presque sans bruit.
La brise emportait le ronronnement régulier de ses moteurs qui allaient s’évanouissant dans l’espace loin de nous chargé de vent et de bruissements.
— tu imagines le bruit du moteur absorbé par ce qui l’entoure, il ne disparaît pas lentement mais brusquement, brusquement, il y a une fin !
Et l’espace phagocyte ainsi que le globule.
Le café avait un goût un peu âcre mais il faisait du bien. Florian passa avec une gamelle de fonte et vint nous faire goûter une pâte à gâteau qu’il venait de faire à laquelle il voulait ajouter des filets de flétans. Il se demandait si elle était assez salée, s’il devait en faire une tourte ou des pains de poisson.
— pas facile, dit André
— je prendrais bien du café…
Le bateau bougeait à peine, une légère houle parcourait de vastes étendues de mer devant nous. Un tronc y flottait à la manière d’une tête de chien ; son crâne épié était planté d’algues longues qui serpentaient autour ainsi que de gros poils mollis ; forces et courants les remuaient et les collaient par paquets comme des chevelures visqueuses agrippées à ce crâne de griffon, griffon monstrueux dont le corps immergé nageait sans avancer dans l’océan profond. L’animal chassait avec patience, on le sentait qui veillait. Alors un court instant notre ombre tomba sur lui comme une proie, proie longuement convoitée de son obstination ; alors membres et chairs de nos corps furent livrés à la férocité de ses dents dont la morsure remontant les membrures, nous parcourut le dos… Nous nous éloignâmes imperceptiblement du bastingage, l’horizon dans les lointain se dégageait…
A main gauche autour d’une petite étendue couverte d’algues vertes, de nombreux oiseaux tournoyaient, ivres et affolés par la présence d’infimes moucherons qui volaient en nuages et dans lesquels ils faisaient des carnages joyeux.
On imagine les corps minuscules se bousculant à l’entrée des becs entrouverts et silencieux… Y a-t-il alors des milliers de cris fluets que personne n’entend ?
Ailleurs , la mer soulevait ses dos mammaliens, elle secouait aussi des crinières friselées ou sinuaient des dorsales massives, remuant de petits amas d’écumes qui faisaient penser à des bouées
à des étoffes, à des papiers
à des canards, cous repliés…
lesquels faisaient penser à tout, comme toujours sur la mer où l’on navigue sur des étendues qui sont tantôt des plaines, tantôt des territoires accidentés.
La mer imite le torrent aussi bien que le fleuve, elle construit des vallées et des crêtes, elles s’étend en nappes, en lacs, tantôt c’est une plage, tantôt c’est le Thaurus d’Anatolie ou le mont Ararat, tantôt c’est un pays plat de Hollande ou de Chine, c’est un désert, celui d’Ho Lan ou de Gobi que l’on nomme Sha-mo, ce sont les plateaux du Pâmir, ceux du Panjâb où coulent les grands fleuves Satlej et Ràvî…, et c’est aussi la mer car enfin c’est l’océan…, d’Okéanos, le nom du dieu.
On vit ensuite venir de l’horizon une masse noire qui marchait rapidement et les eaux, sous elle, se mirent à danser.
— avis de coup de vent, cria Claudine Le ciel s’assombrit, l’obscurité tomba. Les oiseaux disparurent engloutis par la matière grise du ciel qui descendait en draperies échevelées contre les eaux qu’il creusait d’énormes fosses mouvantes dans lesquelles le bateau passait majestueusement sans ralentir sa course. Les eaux déferlaient sur elles-mêmes, glissant en frisant sur leurs propres parois au vert profond ; on y distinguait des plissements à peine sinueux, des lignes épaisses comme tracées dans de la crème ou de la gélatine, laquelle se retirait parfois brusquement, laissant ainsi rouler des masses d’eaux plus liquides qui se heurtaient alors à d’autres masses auxquelles elles ne se mélangeaient pas mais contre lesquelles elles semblaient se battre au sommet.
Et les eaux, tout autour, dansaient comme les cimes d’arbres sombres…
Dessous, la masse moins différenciée de la vague menait une bataille de gargouillements qui gonflaient et l’étiraient en membranes mêlées d’air, ce qui la rendait transparente un court instant, un court instant où nous avions l’impression que l’eau allait éclater en de multiples et lourdes bulles pour ne plus laisser paraître que des lambeaux. Pourtant, cela n’arrivait pas, l’eau s’engloutissait elle-même et les gargouillements se mêlaient à l’ensemble dont le mouvement ne cessait de revenir… Nous étions appuyés au bastingage tandis que quelques amis, dans la même position, se montraient du doigt, ceci et cela. Le navire tanguait de plus en plus fortement, on avait de la peine à se maintenir. Certains d’entre nous rentrèrent et fermèrent soigneusement les portes. Claudine ruisselait, mouillée par l’air chargé d’eau qui venait en rafales parcourir le pont. On vit émerger devant nous un soleil jaune, il réapparut à d’autres endroits ; nous eûmes l’impression de tourner, d’être brassés, nous et le navire comme une toupie
— toupie des mers, ça tourne, dit André.
Puis, il fut impossible de tenir sur le pont, Claudine cria : attachez-moi !
— t’es folle ! répondit-on, tandis que déjà nous marchions à quatre pattes pour regagner par l’entrepont la grande salle de restaurant où les autres admiraient ce qui arrivait. D’un seul coup tout devint extrêmement sombre, le navire sembla claquer contre les eaux, des vagues franchirent les bordages et l’eau se répandit partout, emportant avec elle, caisses et ustensiles qui n’étaient pas fixés. Le feu s’éteignit, notre marmite tint bon…
Claudine cria : houlàlà !. Elle fut renversée. On la vit sourire ensuite, le corps un peu disloqué, un bras dans les cordes, une jambe repliée, l’autre étendue, le pied tordu. Elle passa la main dans ses cheveux, les tordit et s’essuya le visage qui parut alors lumineux et rempli de santé. Un petit filet de sang coulait contre son front, une mince ligne qui sinuait le long d’un sourcil et descendait jusqu’à la commissure des lèvres.
« Pas de mal ? », demanda quelqu’un qu’elle n’entendit pas.
— alors Claudine était là qui souriait, riait au coup du sort qui l’avait jetée là, ainsi qu’aux rafales d’eau et de vent qui la bousculaient quand tout à coup elle se leva d’un bond. « Aïe, Aïe ! », elle se défit d’une botte, il en sortit « une méduse, pouah ! », c’est ce qu’elle dégoûta…
Quelques-uns s’installèrent à des tables et se perdirent dans des rêveries ou des jeux qu’ils entamèrent. Florian remonta des cuisines ayant décidé pour finir de fabriquer des petits pains fourrés. Entre-temps, il s’était arrêté auprès de Suzanna. Il lui avait décrit les coups de vent et la petite tempête à laquelle nous assistions. Il l’avait aidée à se lever pour qu’elle pût regarder la mer à travers le hublot. Elle avait dit : que « c’est beau ! » et avait exprimé le souhait de se jeter à l’eau et de finir noyée. Il nous fit une tempête rageuse, la pluie tomba à grands seaux. Après le repas, on se calfeutra ici et là. Certains entamèrent des jeux, on le redit, des jeux qu’ils arrêtèrent et reprirent dans la nuit parce que, « je ne peux dormir », beaucoup ne parvenaient pas à trouver le sommeil, tant ils étaient brassés. Il y en eut de malades que Florian consola du mieux qu’il put de ses petits pains au poisson que tous trouvèrent fort bons. Quelques-uns se couvrirent de grands cirés qui descendaient jusqu’aux pieds, et sortirent « goûter la mer », ce dont ils revinrent éblouis. Suzanna ne se sentit pas bien, elle eut envie qu’on la porte et qu’on l’emmène hors de sa cabine où la chaleur et l’odeur de renfermé l’étouffaient, disait-elle. On la prit en formant une chaise, ce ne fut pas facile de monter l’escalier qui menait à la salle. Suzanna avait la peau du visage gonflée, elle était aussi quelque peu groggy. Ses yeux, presque vitreux, semblaient mal distinguer autour d’elle ; un sourire discret parcourait de temps en temps ses lèvres qu’elle humectait régulièrement d’un peu de vin frais. On l’avait assise sur une banquette. Elle raconta quelques riens de sa vie, comment elle s’était retrouvée…
— je me suis retrouvée renversée, les quatre fers en l’air, sur une route sans avoir vu celui ou celle qui m’avait heurtée, longtemps après j’ai pensé que je m’étais peut-être renversée moi-même, ayant tout simplement glissé ; mais sur le moment je me suis mise à crier, « salaud », il fallait que ce soit un homme, je ne sais pas pourquoi. Il m’est arrivé souvent de ne plus me souvenir de ce que j’avais fait, ainsi plusieurs fois, je me suis réveillée en découvrant près de moi, le long du mur où je dormais sur un matelas à même le sol, un tas de vêtements d’homme sans comprendre comment ils se trouvaient là… Peu après, je sentais l’homme dans mon lit. Comment avait-il atterri ici, je ne le savais pas mais j’avais énormément bu et l’affaire ne me préoccupait pas. En revanche, pour ce petit événement, je ne suis pas parvenue à trouver d’explication ; c’est sans importance et pourtant cela me revient. Cela me fait songer aux nuits, aux nombreuses nuits où, lorsque nous dormons, nous ne sommes pas là…. C’est ainsi que j’envisage ma mort… Mais je suis là, n’est-ce pas ? Ensuite, je ne serai plus. C’est difficile à croire…
Les roulements, les sifflements, le vacarme des bourrasques nous parvinrent lorsque quelques-uns uns rentrèrent du dehors. On crut entendre le vent imiter un animal au souffle énorme, hibou cosmique à la taille gigantesque dont le coffre était si profond qu’il bouboulait gravement sans s’interrompre jamais. Il avait une autre mesure du temps et disposait, pour ce qui était de sa vie, d’une longévité de quelques siècles au moins. On entendit au-dessous de lui le martèlement sec de la pluie. La mer, derrière, paraissait lointaine et n’émettait qu’un faible bruit de froissement, un peu sombre peut-être, moins sec que du papier certainement, mais… Il est fastidieux de s’approcher des bruits comme des éléments et des choses, on commence par un bout, on n’en finit jamais, on dit « peut-être, certainement, mais… » et ainsi, doucement, on s’obsède et s’enfonce avec l’impression de tourner…
ce sont les tourbillons du cerveau, méandres et circonvolutions !, disait Léandre qui voyait dans la chimie et les formes du corps l’explication parfaite de ce qu’était la pensée, rien d’autre, insistait-il, que quelques remuements de substances, actions, réactions, chimie !
On avait bavardé, on avait bu pas mal de bouteilles de vin et de bière
— la bière, je la supporte mieux
— moi, c’est le vin, je le préfère Et ainsi chacun avait eu son opinion, tandis que le lendemain le résultat, mal de tête et soif, était pour tous, presque semblable
— presque, pas tout à fait, moi ça fait mal derrière les yeux
— moi, c’est le crâne mais c’est pareil, c’est la chimie, je vous le dis !
La tempête nous enragea toute la nuit, le bateau tanguait et roulait durement, on entendit quelques grincements douloureux dans les membrures, cela nous rassura souvent comme un bruit familier. Claudine après son dégoût de méduse, était rentrée à l’intérieur et s’était endormie encore ruisselante sur une banquette. Michaela l’avait couverte d’un plaid et s’était installée près d’elle. Elle n’avait pas tardé à s’endormir aussi et ces deux corps abandonnés avaient fini par se blottir l’un contre l’autre, probablement pris par quelques rêves très doux. On les avait vues s’arranger au fur et à mesure que la nuit avançait, mêlant leurs jambes et contorsionnant leurs corps jusqu’à se fondre en une seule forme légèrement monstrueuse dans laquelle il était difficile de reconnaître l’une, de reconnaître l’autre… Plus tard, peu avant que le jour ne se lève, elles s’étaient redressées, surprises, puis s’étaient réinstallées semblablement. Ainsi donc elles avaient dormi tandis que rugissaient dehors le vent et la mer en un combat mêlé. Il y avait… Oui, il y avait et il y a toujours autre chose, des événements infimes, des gens qui passent, qui rêvent, qui bavardent sans compter les animaux et les objets qui grincent, qui happent, nagent et flottent et qui, dans un silence profond, vivent leur vie…
— peux-tu me passer le café…
— on va se faire un casse-croûte
— je prendrais bien un peu de jambon
— moi, je vais me coucher
— regardez les deux filles, on dirait qu’elles s’embrassent
— le sommeil est d’or
— mais il n’est pas innocent. Y a-t-il du beurre ?
A un moment de la nuit, il y eut une accalmie, on sentit sous nos pieds que le navire se stabilisait, on entendit même le bruit sourd du moteur et son ronronnement régulier, semblable au chant que l’on tire des chaudrons au pays de Redon. Cela fait un son de Tibet, un peu grave, une sorte de bourdon.
Les lampes suspendues cessèrent leurs allées et venues, et l’auréole de lumière qui, passant par le trou haut de l’abat-jour, avait balayé le plafond et les murs, se stabilisa en tremblant au-dessus d’elles en petites flaques faibles et mates. Quelle importance ?
La nuit passa, beaucoup y somnolèrent quelque temps ici et là ; la tempête se calma lorsque apparurent les premières lueurs, il y eut alors comme une chute ou une suspension, le navire sembla voguer très horizontalement sans roulis, sans tangage. Les yeux encore embués de sommeil mais avec de beaux sourires, Claudine et Michaela furent les premières à remuer. « Il fait jour, déjà ! », elles s’étirèrent, se regardèrent, se bougèrent un peu « bien dormi ! ». Le soleil commença à s’élever, quelques nappes de lumière froide s’étendirent sur le plancher de la salle, d’autres jouèrent avec les miroirs et les objets vernis ; ainsi de petites étincelles brillaient…
— de minuscules étoiles, murmura Claudine.
Enveloppée d’un plaid, ce fut elle qui sortit la première, elle s’avança sur le pont en traînant les pieds, regardant au loin, une mince couche nuageuse qui semblait fuir et s’évanouir dans le ciel immensément bleu.
La pluie a fui, pagayeuse de blanc, voilà ce qu’aurait dit Tzara.
Des fils vaporeux tramaient quelques nimbes cotonneux au-dessus du vert sombre des eaux encore imprégnées d’obscurité nocturne. Un oiseau isolé planait montant, descendant, virant, au gré des courants d’air. On sentait une très légère brise, un souffle presque tiède tandis que le jour s’affirmait, relevant doucement les ombres des cheminées, des cabines et des mâts…
« Alors j’ai senti sous ma botte quelque chose de mou, je me suis penchée et j’ai vu cette gélatine… «
Alors, elle s’aperçut que le pont était envahi de petits tas gélatineux, gros et arrondis, comme des galets de plage. Elle traîna moins les pieds, elle avança avec précaution… « Au bout d’un moment, j’eus le courage de regarder, je me suis penchée et j’ai touché, en me protégeant la main d’un morceau de mon plaid parce que…, parce que j’avais peur du contact, une peur confuse, comme un dégoût ; alors seulement, je me suis rendu compte que c’était des méduses, il y en avait des centaines ! »
Quand raconta-t-elle cela ? ….
On se pencha pour les regarder, le bord de leur corps à demi sphéroïde était convexe et se tournait vers l’intérieur à la manière des gouttes.
Les gouttes s’arrondissent sous l’action des forces capillaires mais la méduse est un animal et possède sa forme en naissant.
On aurait dit de l’eau rugueuse ou du verre rayé, usé par les courants marins le long des sols sableux.
Gelée anhiste et riche en eau que l’on nomme mésoglée, dit le savant.
A l’intérieur, autour d’un point invisible qui en était le centre, il y avait quatre formes radiaires, fines lignes, rinceaux, cœurs stylisés, écussons tels qu’on en voit aux tombes mégalithes, ils s’épanouissaient comme des figures kaléidoscopiques à partir de ce qui devait être l’estomac juste au-dessus de l’orifice buccal qu’on ne voyait pas, comme déjà dit. Ici et là, des excroissances de matière glutineuse émergeaient sur le dessus, fleurs non épanouies aux pétales épais comme des lèvres de verre gercées. L’intérieur, hors les canaux radiaires, était comme un sac translucide contenant un broyage de gel formé de cristaux mous, lequel, lorsqu’on regardait longtemps, paraissait sortir de cette gangue et venir gonfler en surface ; mais il semblait aussi, lorsqu’on regardait mieux, qu’il retournait sans cesse s’enfoncer plus profondément dans le corps de la méduse. Il y avait ainsi un jeu de matières semblables mais de consistances différentes qui, piégeant la lumière du jour, se donnaient du mouvement sans bouger.
Au lieu que les gouttes d’eau restent dans leur masse égale et ne produisent qu’un effet de loupe, les méduses rappellent la mer qui toujours déroute
— ah, ah, ah ! Il y en a des centaines… Il y en avait des centaines, mortes et tremblantes qui jonchaient le pont, on les dispersa à grandes eaux, on les rejeta par tribord et bâbord et nous les regardâmes flotter.
La méduse est la forme libre et solitaire du cnidaire, tandis que le polype en est la forme fixée au substrat, donc benthique.