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Littérature américaine contemporaine

Un ordre de préséance

Extrait n°3 du livre Working

mercredi 29 novembre 2006, par Studs Terkel

Le texte reproduit ci-dessous est extrait de Working. Histoires orales du travail aux Etats-Unis, publié par les éditions Amsterdam en mai 2006 (ISBN : 2-915547-18-1, parution : 15 mars 2006).

Publié pour la première fois en 1974, Working [Le Boulot] est sans doute l’un des livres les plus connus de Studs Terkel, monstre sacré du journalisme américain.


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TERRY MASON

Vingt-six ans. Hôtesse de l’air depuis six ans, mariée depuis peu : « La plupart des hôtesses de l’air viennent de petites villes, moi, je viens du Nebraska. On dit toujours que c’est une des professions les plus agréables pour une femme - si elle ne peut pas être mannequin ou actrice de cinéma. Tous les agréments : voler autour du monde, rencontrer des tas de gens. Comme standing, on ne fait pas mieux.

« J’ai cinq soeurs plus âgées que moi et elles se sont toutes mariées, elles n’avaient pas vingt ans. Elles étaient à peine sorties de l’école secondaire qu’elles se mariaient. C’était la chose à faire, quoi, pour tout le monde. Quand j’ai dit à mes parents que j’allais rejoindre une compagnie aérienne, ils ont été très encourageants. Ils étaient si contents qu’une de leurs filles voie le monde et prenne le temps d’être un peu célibataire. J’avais presque vingt-cinq ans quand je me suis mariée. Maman surtout trouvait que c’était épatant que j’aie l’ambition, le courage d’aller dans une grande ville, toute seule, pour essayer d’arriver à être hôtesse. »

Quand les gens vous demandent ce que vous faites et que vous dites hôtesse de l’air, vous êtes vraiment fi ère. C’est une promotion. Au bout des deux premiers mois, j’étais déjà allée à Londres, Paris et Rome. Ça me changeait de Broken Bow, dans le Nebraska. Mais quand vous commencez à travailler, c’est moins mirifi que que vous pensiez.

On aime les fi lles qui ont bon caractère et qui sont agréables à regarder. Celles qui ont quelque chose à la peau, on les met à pied jusqu’à ce que la conseillère en apparence trouve qu’elles sont en état de reprendre leur service. Un jour, il y en a une qui avait un oeil poché, mais très, très peu. On l’a mise à pied tout de suite. Des petites choses comme ça.

On nous a fait passer cinq semaines dans une école. Tout une semaine pour le maquillage et la tenue. Je n’aimais pas ça du tout. Ils avaient l’air de croire qu’on n’était jamais sorties. Ils nous apprenaient comment fumer une cigarette et quand et comment regarder un homme dans les yeux. Le professeur était persuadé qu’il fallait être sexy. Vous les regardez dans les yeux pendant qu’ils allument votre cigarette et vous entourez sa main avec la vôtre, mais très légèrement, pour qu’il sente votre toucher et votre chaleur. (Elle rit.)

Le principe, c’est de ne pas appuyer, rester une lady, tout en faisant fonctionner le charme féminin grâce au mouvement du corps et aux lèvres et aux yeux. On fait tout avec les yeux. (Elle rit.)

Notre société prend des fi lles comme on pourrait en rencontrer partout. À un moment, ils ne nous autorisaient pas à porter des faux cils et des faux ongles. Maintenant, ils veulent qu’on le fasse. Tout pour satisfaire le passager. C’est vrai, vous rencontrez des tas de vedettes de cinéma et d’hommes politiques, mais vous n’allez pas pour ça être reçue chez eux. Vous ne sortez jamais avec eux. Les hôtesses sont uniquement impressionnées par les gens qui ont un nom. Mais un millionnaire normal, que vous ne connaissez pas, vous n’êtes pas impressionnée.

Nos surveillantes nous disent le maquillage qu’on doit porter, et le genre de rouge, et si notre coiffure ne nous va pas, si on ne sourit pas assez. Elles nous disent même comment on doit se tenir quand on voyage avec une carte de la compagnie. Hier soir, j’ai retrouvé mon mari. Je n’étais pas en uniforme. J’avais envie de l’embrasser, mais je ne dois embrasser personne à l’aéroport. Il ne faut pas non plus partir en tenant la main d’un passager. Une fois sortie de l’aéroport, vous faites ce que vous voulez.

La plupart des passagers vous font des propositions, surtout ceux qui sont mariés, dans les affaires. Quand je leur dis que je suis mariée, ils me répondent : « Moi aussi, et vous êtes loin de chez vous, moi aussi, alors personne n’en saura rien. » Vous ne voudriez pas de rendez-vous avec la plupart d’entre eux, même si c’étaient des connaissances de chez vous.

J’ai rencontré des tas de femmes mariées ou célibataires. Les cinq premières minutes, elles sont froides comme de la glace. Elles croient qu’on est toutes des snobs, ou alors elles sont jalouses. Elles croient qu’on mène la grande vie, qu’on est des poupées de luxe, qu’on peut sortir avec tous les genres d’hommes. Alors, quand elles nous rencontrent, elles nous font une tête…

Quand vous commencez à voler, la plupart des fi lles s’installent des appartements près de l’aéroport. Les hommes qu’elles rencontrent ici sont des employés de l’aéroport, des rampants, ceux qui nettoient les appareils, qui manipulent les bagages, les mécaniciens et les jeunes pilotes pas encore mariés, qui commencent juste. Au bout d’un an, on en a assez, alors on va en ville pour faire la connaissance d’hommes jeunes qui ont en général un poste de direction, à Xerox par exemple. Des hommes d’affaires aux alentours de la trentaine, ils trouvent que les hôtesses de l’air c’est tout à fait le genre de fi lle à sortir, s’ils en sont arrivés là. Ils portent un chapeau, un complet veston et des gants noirs l’hiver.

Une fois, je suis allée avec deux autres fi lles dans le quartier des bars chics. On ne voulait pas qu’on sache qu’on était des hôtesses, alors on a raconté qu’on allait à la fac du Colorado. C’est très bien passé. Les gens nous parlaient, ils étaient gentils et polis. Là-bas ils n’auraient même pas été polis. Ils nous offraient bien un verre, mais si on se levait pour aller aux toilettes, ils vous prenaient votre tabouret. Mais quand ils croyaient qu’on était juste des jeunes fi lles qui allaient à la fac du Colorado, pas des hôtesses, ils étaient très gentils.

Elle décrit les écoles de formation du passé comme des internats de collège : défense de sortir pendant la semaine, obligation de pointer en sortant et en rentrant les vendredis et samedis soir. « Ils ont bien diminué les cours maintenant. Surtout pour le service des repas et la paperasserie. Maintenant, il y a des tas de filles qui ne savent même pas où sont les revues ou les plateaux pour les passagers… On avait un examen tous les jours… maintenant, il n’y en a plus. En général, on a une augmentation tous les ans. Mais pas depuis quelque temps. »

Les heures de présence sont longues. Jusqu’à treize heures, mais, en principe, on ne vole pas plus de huit heures. C’est-à-dire sur vingt-quatre. Pendant les huit heures, vous pouvez aller de Chicago à Flint ou à Moline, des trajets courts. Vous vous arrêtez vingt minutes. Alors vous arrivez finalement à New York après, disons, cinq arrêts. Vous avez une heure à vous. Mais il faut être dans l’avion une demi-heure avant le départ. Il y a combien de restaurants qui peuvent vous servir en une demi-heure ? Alors, pendant treize heures, service ou pas, vous avez juste des demi-heures et pas le temps de manger. C’est normal. Si on n’arrive pas à manger en une demi-heure, tant pis pour nous.

« Nous avons un syndicat. C’est une branche du syndicat des pilotes. Il nous aide pour les heures de travail et les avantages sociaux. Il nous garantit que si nous sommes à Cleveland et bloquées à cause du temps et que les treize heures sont passées, nous pouvons aller nous coucher. Avant qu’on ait un syndicat, le centre nous appelait et nous disait : « Vous faites encore sept heures. » Une fois j’ai travaillé trente heures d’affilée. »

L’autre jour, j’avais cinquante-cinq minutes pour servir cent un passagers, cocktail et repas complet. Vous faites ça à toute vitesse et terriblement mal. Ou vous avez trois commandes en même temps, alors, bien souvent, vous lâchez le verre et vous le versez sur les genoux du client. Pas le temps de vous excuser, vous lui donnez une serviette et vous allez plus loin. C’est ce qu’il y a de moche dans ce travail.

Quelquefois, j’en ai assez de travailler en première classe. Tous les gens s’imaginent qu’ils sont mieux que les autres parce qu’ils paient plus, alors ils veulent toujours plus. Mais j’en ai assez aussi des touristes qui se croient des premières et qui réclament tout le temps.

En première, comme il y a moins de monde, vous êtes plus détendue, vous avez plus de temps. Dans les sept cent vingt-sept, il y a un vestiaire. Notre compagnie nous dit de prendre seulement les manteaux des premières classes. Mais quand un touriste me demande : « Voulez-vous m’accrocher mon manteau ? », je le fais, la plupart du temps. Pourquoi je le ferais pour les uns et pas pour les autres ? Je n’ai jamais osé rembarrer quelqu’un qui m’a pincé les fesses, ou qui m’a dit une cochonnerie. J’ai peur qu’il écrive pour se plaindre. Il y en a pourtant qui en auraient besoin.

Un jour, un type se plaint que son steak est trop cuit. L’hôtesse lui dit : « Je regrette, ça n’est pas moi qui les cuis. Tout est préparé à l’avance. » Il a pris le plateau et il l’a jeté par terre. Elle lui a dit : « Si vous ne le ramassez pas tout de suite, je fais venir les membres de l’équipage et ils vous le feront bien ramasser, eux ! » (Avec admiration :)

Elle lui a parlé comme ça, fort, devant tout le monde. Il ne s’y attendait pas. Je vous prie de croire qu’il ne se l’est pas fait dire deux fois… Les jeunes ne se laissent plus faire comme nous. Quand un passager vous empoisonne, vous l’envoyez promener. C’est toujours le passager qui a raison. C’est une des choses qu’on nous apprenait à l’école des hôtesses ; s’il vous passe la main quelque part, vous la retirez sans rien dire et vous souriez. C’est le principal, toujours sourire.

Beaucoup des filles sont professeurs, infirmières, et tout. Elles font ça à temps partiel, parce que vous avez assez de temps pour une autre situation. Moi, je travaille pour des congrès, des expositions d’électronique et d’autos. Les compagnies m’embauchent pour rester dans leurs stands et présenter leurs produits. Certaines fois, j’ai un petit laïus à faire. D’autre fois, je distribue simplement des boîtes d’allumettes ou des bonbons. Maintenant, tous les stands ont une fille comme ça…

Les gens aiment boire dans les avions. Ils se croient en pleine aventure. Alors, vous servez des repas et des boissons et vous ne pouvez presque jamais vous asseoir. Si vous êtes assise sur votre siège de fonction, et que vous avez une chef hôtesse à bord, elle vous signalerait. On est censé le savoir quand elle monte à bord, mais bien souvent on n’est pas prévenu. Quelquefois, une fi lle se fait prendre à fumer dans la cabine. Disons pendant un vol de nuit. Vous jouez aux cartes avec un passager et vous lui dites : « Ça ne vous gêne pas si je fume ? » Et il dit non. Elle vous signalera et vous serez renvoyée.

Des accidents ? Je n’ai jamais eu assez peur pour ne pas vouloir monter dans un appareil. Mais certaines fois, au décollage, je me suis sentie toute drôle. Je me disais : et si je mourais aujourd’hui ? J’ai encore trop de choses à faire, je ne peux pas mourir. Je tournais ça à la blague.

Ça m’est arrivé, oui, d’avoir à évacuer l’appareil. Je revenais de Las Vegas, une fois, et j’avais passé la nuit à jouer. L’appareil était plein. Le commandant me dit qu’il va se poser en catastrophe à Chicago, parce qu’il a perdu une goupille du nez, et qu’il va se détacher à l’atterrissage. Il veut que je prépare la cabine, mais dans deux heures seulement, et que je ne dise rien aux autres hôtesses, parce qu’elles sont nouvelles et qu’elles s’affoleraient. Alors, j’ai gardé ça pour moi pendant deux heures en me demandant : « Est-ce que je vais mourir aujourd’hui ? » Et c’était le dimanche de Pâques.

J’ai dit aux passagers au micro : « Le commandant vous assure que c’est une simple précaution, il n’y a pas lieu de vous inquiéter. » Je leur ai expliqué : pour sortir rapidement de l’appareil, pas de lunettes, ni de talons hauts, rien dans les allées, rien sous les sièges. On avait une aveugle avec son chien, les voisins l’ont aidée. Ils ont été fantastiques. Pas un cri. En arrivant au sol, le commandant a fait un atterrissage parfait, mais il y a eu une petite secousse et ils se sont mis à hurler. Et puis tout d’un coup, ils se retiennent et on est arrivé. J’ai été formidable. (Elle rit.)

Les médecins disent que les hôtesses seront ridées comme des pommes parce qu’elles sourient avec la bouche et les yeux, et aussi qu’avec la pressurisation il faut rester assises pendant qu’on prend de l’altitude, sinon on aura des varices. En somme, être hôtesse de l’air ça ne vous arrange pas.

Beaucoup d’hôtesses voulaient être mannequins. Mais elles n’ont pas pu. Elles n’avaient pas ce qu’il fallait. Elles n’étaient pas assez belles, pas assez minces, alors, elles se sont rabattues sur le métier d’hôtesse.

Et vous, qu’est-ce que vous vouliez être ?

Je voulais sortir de Broken Bow, Nebraska. (Elle rit.)

Post-scriptum : « Chaque fois que je rentre chez moi, toute la famille est à l’aéroport. Pas une de mes soeurs n’est montée en avion. Tous leurs enfants trouvent que Terry est formidable. Je sais qu’elles regrettent beaucoup parce qu’elles n’ont pas eu leur chance. Mais elles sont contentes quand je rentre à la maison et que je leur raconte des choses. Je leur envoie des choses d’Europe. Elles racontent à tous leurs amis qu’elles ont une soeur hôtesse de l’air.

« Mon père a eu de l’avancement dans sa société et le journal a écrit qu’il avait un garçon et six fi lles dont une hôtesse de l’air à Chicago. Et il a raconté ce que je faisais et pas un mot sur autre chose. »


Extrait du livre Working, Histoires orales du travail aux Etats-Unis, de Studs Terkel, publié par les éditions Amsterdam en 2006.


Reproduit avec l’aimable autorisation des éditions Amsterdam.

Pour aller plus loin :

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