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Littérature américaine contemporaine

Un frisson sacré jamais n’abolira le commerce

 

jeudi 22 février 2007, par Thierry Marignac

On l’avait vu venir de loin, dès son premier roman (Fasciste, édité chez Payot en 1988 ; suivi de près, par un essai (transformé) sur Norman Mailer – Le Rocher, collection Les Infréquentables, 1990), ce jeune homme qui nourrit un amour désespéré de la réalité. Depuis, il est allé plus loin, et seul, mêler sa ligne claire à ses révoltes et à ses exils. Les années ont passé mais Thierry Marignac est resté (né en 1958, il a traduit entre-temps plus de quarante romans de l’américain) celui pour qui les décalages horaires valent toutes les métaphores du monde. Après la découverte de Carl Watson (dont il a traduit pour les éditions Gallimard le roman Hôtel des actes irrévocables), c’est de ses voyages en Russie, d’où il ramena un polar à l’ironie glaçante, Fuyards (Rivages/Noir), et en Ukraine que sont nés deux textes inouïs : À quai (Rivages/Noir) et Vint (le roman noir des drogues en Ukraine), extensions des domaines de la narration – lorsqu’elle accepte de se confronter aux résonances du monde –, du reportage et de la critique sociale, dans la lignée d’un Albert Londres ou d’un George Orwell. Joie de la forme et noirceur (parfois) du propos s’y mêlent : deux moments de grâce arrachés à la déraison et à la chute des corps. Le dernier homme est un grand écrivain d’aujourd’hui.

Dans le texte qui suit, Thierry Marignac revient sur sa découverte de l’écrivain américain Carl Watson.


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Carl Watson. Copyright : Philippe Dollo.

Je me souviens mal de la jeune femme qui la première, m’a tendu un texte de Carl Watson. Je sais qu’elle s’est ensuite mariée à un million de dollars, ce détail mis à part, un type comme vous et moi. Cette histoire aurait pourtant dû me sembler prophétique. Mais une période nouvelle venait de s’ouvrir dans ma vie, et dans celle de quelques proches. Fiévreusement, je les prosélytais à fébriles messes basses comme on passe un tract au fond d’une arrière-salle. Depuis, eux et moi, insectes illuminés, on se brûle avec dévotion aux deux textes phares de sa géographie de l’égarement : La chambre d’Harry, et Sous l’empire des oiseaux. Révélation fulgurante : tout un chacun claquemure dans la chambre ; les regards s’envolent vers l’empire – paupières à l’unisson comme un grand battement d’ailes.

Bref, le frisson sacré, quoi.

La suite était plus religieuse encore, évidemment, il s’agissait de propager la bonne parole, et avant tout trouver l’éditeur génuflexe à l’autosuggestion. Comment la provoquer ? Croisade !

La silhouette mince de Bulteau, le poète de la dérobade, se profila alors et permit d’établir une tête de pont chez la revue Digraphe. C’était un premier pas, mais ce garçon était si combustible au feu sacré que ça ne constituait pas une preuve, encore.

J’étais heureux, jonglant au milieu d’une demi-douzaine de traductions, de faire du Watson pour la gloire à mes heures perdues ( !), puisqu’en revue littéraire la pige est inconnue. Je ne me plaignais pas trop. Le sacerdoce, quand c’est payé, ça s’appelle une ONG. Dans notre église, on n’en était pas là.

De même, la publication de Harry’s room au DTV, si superbe qu’elle soit, n’était encore qu’un effet des conversions de la première heure.

Plus inattendue, une envoûtante jeune femme au maintien élégant et charnel se joignit aux dévots de notre drôle d’oiseau. On changeait de paysage, la beauté du diable entrait dans la secte, de sacré le frisson devenait aphrodisiaque. Cette pécheresse en eau trouble ramena une publication chez Gallimard dans ses filets. Saint Watson canonisé. Le peuple des fidèles était en liesse. Hôtel des actes irrévocables, bible sacramentelle, passait de main en main aux offices. Mais l’euphorie fut de courte durée, cette saison de la chair passa comme les autres pour l’éditeur, notre auteur n’était qu’une bulle dans l’industriel déferlement d’ouvrages.

Régression.

Tout de même la gageure qu’il y avait à traduire les oraisons hallucinées du Watson en grande forme avait attiré Daniel Bismuth, autre professionnel de la transmutation éditoriale de l’ouvrage anglo-saxon en planche à billets. Plaisir du chemin de Croix, il se joignit à moi.

Dans un effort commun, nous réussîmes à séduire (le frisson toujours) J.P. Carasso, saint patron des traducteurs, le CNL.

Puis, dans leur sillage, les éditions de l’Olivier.

Nous traduisîmes, pour le compte de ces dernières, le recueil dont la présente nouvelle donne le titre. Il semblait que le vertige, qui nous avait tous envapé, ait enfin trouvé sa chapelle ardente.

Puis il s’avéra une fois encore que le culte était par trop sulfureux, et sans la perspective immédiate du denier du même nom…

Le projet, quoique achevé, fut relégué au purgatoire.

La secte ne se livra à aucun suicide de masse. De même, elle ne lança aucune chasse aux hérétiques.

On se contenta de reprendre l’édition des opuscules. En juin 2001 les jeunes gens raffinés de la revue Episodes publiaient la nouvelle L’ange des éoliennes.

Et puis voici le deuxième texte fondateur, nos étrennes 2006, chez vagabonde.

Nous convertirons le monde.

Thierry Marignac.

Pour aller plus loin :

Consulter la fiche du livre de Carl Watson, Sous l’empire des oiseaux, sur l’espace éditeur des éditions Vagabonde.


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