« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Littérature irakienne contemporaine
Extraits
mardi 13 mars 2007, par Jabbar Yassin Hussin
Le texte qui suit, accompagné de la préface de Nédim Gürsel, est extrait du livre Un ciel assombri d’étoiles, paru aux éditions l’Atelier du Gué (ISBN : 2-91358-9-251).
Un ciel assombri d’étoiles commémore à la fois le martyre de Hossein à Karbala en 680 et celui des étudiants écrasés par l’armée de Saddam en 1991 dans les mêmes lieux saints. Par l’un des plus grands écrivains irakiens contemporains, qui vit actuellement en exil en France.
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Karbala n’est pas seulement le nom d’une plaine en Irak pour l’écrivain turc que je suis, mais une métaphore historique ; certes, il évoque à travers le martyre de Hossein et de sa famille l’épineux problème de la succession du Prophète, l’histoire ensanglantée des premiers temps de l’Islam. Mais il est aussi le nom d’un lieu de culte, resté presque intact depuis des siècles, un culte rendu à ceux qui ont souffert et qui souffrent encore aujourd’hui, ceux qui vivent dans leur chair la foi et la révolte. Karbala est « la capitale de la douleur » comme dirait Eluard.
En transposant la métaphore historique dans notre époque, Jabbar Yassin Hussin rend surtout hommage à la littérature. Une littérature faite dans la douleur exquise, nourrie d’elle à tel point qu’il en est devenu I’expression même. Ce beau texte qui relate les souvenirs d’un jeune homme relatifs à la commémoration du drame de Karbala nous introduit de plain-pied dans le contexte actuel, c’est-à-dire dans la révolte iralienne de 1991, écrasée par l’armée de Saddam. La mort atroce des protagonistes décrite dans ses moindres détails prend tout son sens par rapport à la sensibilité de l’auteur qui semble vivre le martyre des siens dans sa propre chair depuis ce jour du 10 novembre 680(1)où la tyrannie a vaincu une fois de plus. Le souvenir du rituel sanglant se transforme soudain en mort violente, réelle cette fois-ci, et non symbolique.
Tout en mettant l’accent sur l’histoire tragique de son pays, I’auteur nous fait partager son sentiment de révolte devant la mort ô combien absurde mais atroce d’un jeune homme. Il parle de sang qui arrose toujours le sable. C’est peut-être un lieu commun, mais il faut le répéter encore une fois : l’histoire se répète hélas un peu trop souvent dans ce pays chaud, hanté par le spectre de la mort sous la forme de tyrannie.
Nedim Gürsel
AVERTISSEMENT
Le 10 novembre 680 (10 Muharram 61 de I’Hégire), Hossein, petit-fils du Prophète Mohamed, fera face avec 72 de ses fils, frères, cousins et compagnons, à l’armée Omeyyade, s’insurgeant contre la tyrannie. Au cours d’une brève bataille, tous seront tués. Leurs têtes tranchées seront envoyées à Damas, accompagnées de leurs familles captives. Les corps resteront sur le sable, sans têtes. C’était dans la plaine de Karbala.
Depuis cette date, les Chiites commémorent ce massacre sur le même lieu, et le sang arrose toujours le sable. En mars 1991, I’événement s’est répété.
La passion de Hossein.
Le souvenir l’envahit juste avant l’explosion. Il l’imagina tout à coup, marchant à ce moment-là, plutôt que par un autre matin.
Elle traversait la distance qui sépare I’Avenue Al Abbâs de la place Al Blouche. Il revit le soleil de ce matin-là qui donnait aux plis de sa tunique en toile des reflets sombres, comme si elle marchait sous la pluie. Il fut surpris par la brève apparition de son bras droit à travers la manche de son habit : il était blanc comme le marbre. Il remarqua le bracelet à son poignet. Il brillait de l’éclat pourpre de l’or pur. C’est au moment où il essaya de se remémorer son visage que tout ce qui l’entourait l’enveloppa brusquement, le submergeant d’éclairs couleur de sable.
Il n’entendit pas I’explosion. Il aperçut seulement, comme dans un songe, les tôles de zinc qui recouvraient le toit du fortin s’envoler dans l’air, telles les ailes d’un oiseau mythique. Alors un silence pesant comme celui de la sieste s’abattit sur lui. Malgré tous ses efforts pour rester conscient afin de suivre le vol de ces « ailes », il fut pris de somnolence. Il bougea encore un peu avant de s’immobiliser complètement. Il comprenait maintenant ce qui s’était réellement passé et tenta de sourire. Mais il ne put remuer les lèvres, car à cet instant précis, il ressentit une vive douleur remonter le long de son corps, I’empêchant ainsi d’accomplir son geste. Il demeura figé, tentant vainement d’ouvrir les yeux.
Le souvenir de la place Al Blouche recouverte de sable en ce matin du 9 Muharram s’immisça dans son esprit avant qu’il ne puisse se rappeler le visage de Sukayna qui avait traversé la place. Il revit en mémoire la longue procession des chaînes qui ensanglantait la place ce soir-là. Il revit toutes les mains se lever dans un même élan, sur la grande place circulaire, imitant ainsi les gestes de cet Indien centenaire qui se tenait au milieu de tous. Il tenait très haute sa discipline, terminée par une multitude de petites lames affûtées. L’Indien abattit sa main sur son dos, entraînant les autres à en faire de même. Une fontaine de sang jaillit au-dessus des hommes et retomba en rafales de pluie fine sur le sable qui recouvrait la place…
Il réussit enfin à ouvrir son œil gauche. Il réalisa que son autre œil s’enfonçait dans le sable et il sentit que ses narines en étaient remplies aussi. Un voile devant les yeux, il entrevoyait confusément une grande tache de sang qui coulait le long de son corps vers son pied levé en direction du ciel, et au-delà de ses chaussures en cuir, il put voir se consumer le reste du fortin où il se trouvait. Il tenta de se mettre sur le dos, mais les doigts de sa main droite ne firent que gratter légèrement le sable.
L’image de la place Al Blouche lui apparut de nouveau, bondée de gens ensanglantés, entourés par un amoncellement d’hommes et de femmes s’affaissant à chaque coup de discipline. Au loin, certains d’entre eux se frappaient la tête avec leurs mains, leurs cris déchirant le ciel : O Hussayn ! Cet appel le mena jusqu’à la porte du tombeau et, au bout de l’avenue qui se terminait là, il vit la porte d’Al Qibla ornée d’hommes en cortèges enveloppés de linceuls. Ils avaient commencé tôt ce soir-là. A cet instant, la voix familière du prêcheur lui parvint et son oreille saisit ces paroles : « Ton cheval se pressa vers le campement en hennissant et en pleurant et lorsque les femmes le virent sans cavalier et la selle de travers, elles se mirent à se frapper la face… »
Il n’entendit pas le reste de la phrase qui se perdit dans le vacarme. La procession des porteurs de sabres arrivait au son des tambours, d’une avenue adjacente. Sa mémoire suivit un instant ce défilé. Il traversa la porte à I’aube, en direction du tombeau où il fit une première parade avant de se rendre vers l’avenue Al Mukhayam* (le campement). Il vit les épées et les silhouettes s’entrechoquer durant leurs multiples embrassades. Puis, à l’instant même où apparaissait la grande coupole dorée avec sa bannière rouge – I’étendard du malheur, comme lui avait enseigné sa mère – sa tête fut martelée en même temps par les coups des épées, le hurlement des trompettes, le roulement des tambours et des cymbales ainsi que par le cri unanime du cortège. Puis tout s’évanouit.
Il ouvrit péniblement un œil puis le ferma. L’explosion avait projeté du sable sur lui. La soif, qu’il ressentit d’un seul coup, se mêla malgré lui, dans sa bouche restée béante, au goût de la poussière. Il pensa à sa gourde accrochée à sa ceinture, mais tout son corps, malgré lui, fut pris de soubresauts de douleur comme s’il avait voulu agiter l’eau. Cette fois il réussit à ouvrir l’œil, mais ne vit que les vestiges du cataclysme provoqué par l’explosion.
Lentement il remua son coude enfoncé dans le sable et put ainsi amener son angle de vision sur la gourde. I1 fut surpris de découvrir son autre bras déchiqueté. Il laissa échapper un gémissement de souffrance et répéta : « Mère ! Mon bras ! ». Le moignon était ensanglanté et raidi. Il était relevé comme pour indiquer une direction… Désormais une douleur lancinante, insupportable, le tenaillait. Il se mit à geindre comme jamais auparavant, et tenta, mais en vain, de se mettre sur le dos. Il referma son œil et serra les dents de toutes ses forces. Malgré lui, le souvenir l’envahit de nouveau.
Il vit le cortège apeuré tourner très vite autour du tombeau, se frayant un chemin parmi les pèlerins qui s’agglutinaient là. Il l’aperçut ensuite sortir par la porte de la Miséricorde. Le sang entachait les silhouettes et les linceuls. Le bruit des trompettes et des tambours se fit plus pressant. C’étaient les adieux. Ce fut seulement à ce moment-là que le cortège se dirigea vers le tombeau d’Al Abbâs. Il aperçut soudain Sukayna qui, en compagnie d’autres femmes qu’il voyait pour la première fois, fermait le défilé.
Il ouvrit de nouveau son œil, en évitant de regarder son bras. Il promena son regard sur son corps boursouflé jusqu’aux hanches. Mais il ne remarqua pas les dessins qui ornaient sa taille. Il réalisa qu’il avait perdu sa ceinture au moment de l’explosion. Il se rappela sa position avant que tout cela ne se produisît. Le soleil était derrière lui. Il était debout, à quelques mètres du fortin creusé à même le sable. Il avait posé son pied droit sur la caisse de munitions. Dans la main, il tenait un morceau de pain dur de la veille.
La soif l’aiguillonna comme un insecte ; une aigreur parcourut son estomac alors qu’il sentait une odeur familière. C’était l’odeur du sang par un matin froid et ensoleillé. Un soubresaut involontaire secoua sa tête, modifiant ainsi son angle de vue. Au loin, sa gourde renversée était là et pour la première fois, il vit la lumière du soleil l’éclairer d’une autre façon. C’est alors que derrière lui, une nouvelle explosion plus forte le souleva de terre ; il se retrouva sur la face… ferma son œil et se souvint.
Les cortèges se dirigeaient vers le campement. Certains en sortaient, d’autres y pénétraient et, sur les terrasses des maisons et des hammams éblouies par le soleil, les voix des pèlerins résonnaient des appels à l’aide. Il entra avec l’un des cortèges dans le campement qui ressemblait à un cimetière tout blanc. Une brise froide effleura son visage lorsqu’il sortit de l’ombre de la porte. Le soleil ainsi que l’odeur forte du sang le frappèrent. Il n’y avait aucune trace de Sukayna, mais il vit sur la terrasse du hammam le plus proche un bras se lever comme pour l’appeler. Il dévisagea avec insistance la personne mais ne la reconnut point. Il continua son chemin parmi les femmes accompagnées de leurs enfants venus pour la cérémonie.
Alors il vit le visage de sa mère ; celui-ci était enduit d’argile, elle portait un linceul blanc. Il s’arrêta assez loin pour l’observer pendant qu’elle essuyait avec son suaire les têtes ensanglantées des hommes. Et il I’aperçut qui marchait, derrière les pierres blanches comme des tombes, où prirent place d’autres femmes. Il essaya de se joindre à elle, mais une vague de pèlerins coupa sa route. Il se retrouva pris par la foule qui sortait du campement. Ce fut à ce moment-là qu’il revit Sukayna avec les autres femmes inconnues de lui. I1 réussit à se libérer de la foule et s’arrêta à l’entrée du campement où il l’observa. Elle poursuivait sa marche à travers les pierres blanches jusqu’à ce qu’elle disparût parmi elles. I1 aperçut un cortège quitter le campement après avoir accompli sa circonvolution habituelle puis s’éloigna de l’endroit. Auparavant, il remarqua un visage familier qui disparut au moment même où un cheval, dont la selle portait un carquois de flèches, passait sereinement au beau milieu.
Il ouvrit l’œil mais ne vit rien. Sa face était enfouie dans le sable. Il bougea un peu et le jour lui apparut. La soif l’élança de nouveau, il avait la bouche sèche. Il regarda une nouvelle fois la gourde renversée, elle lui parut très éloignée. Le sable qui le séparait d’elle lui sembla ramper dans sa direction, en ondulant comme le ventre gonflé des vipères. Son regard délaissa l’outre pour s’intéresser à son bras sectionné. Il regarda intensément le sang qui s’en écoulait goutte à goutte sans savoir où il tombait. Il essaya d’écarquiller I’œil pour avoir un champ de vision plus large, mais celui-ci se refusa à lui obéir devant I’intensité du soleil qui le brûlait comme des lames chauffées à blanc.
Il ferma l’œil à l’instant même où il entendit un cri de souffrance, tout près de lui.
Le mouvement des cortèges se ralentit. Les foules de pèlerins remplirent les rues de Karbala. On voyait des pieds pendre aux rebords des fenêtres de l’hôtel As-Samawa qui donne sur l’avenue Al Mukhayam. Il entendait dans cette avenue un chant Hassanite qu’il connaissait bien. Et lorsqu’arriva le refrain, il se mit à le fredonner : « Je n’ai jamais su ce qui s’était passé à Karbala, lorsque le feu éclata… » Puis il sentit qu’il trébuchait sur le pied de quelqu’un. Son regard se porta vers I’horizon, un rayon de soleil tomba sur le tissu d’une bannière noire, flottant au balcon d’un immeuble. Il pensa que c’était peut-être l’hôtel des martyrs.
Il poursuivit sa route jusqu’à la maison. Il emprunta une ruelle, son dos effleura un mur lorsqu’il dut laisser la place à un gamin qui courait. Il vit le bassin au centre de la cour, sentit l’odeur du riz qui se mêlait au bruit des assiettes et à la voix de sa mère. I1 pénétra dans une chambre sombre et s’affaissa sur un tapis rouge entouré de coussins. Il pensa, avant de fermer les yeux, que Sukayna avait dû rentrer chez elle avant lui.
Il ouvrit I’œil avec beaucoup de diffculté. Il distingua avec peine la lumière. Il crut entendre des voix I’appeler, essaya de tourner la tête pour en situer la provenance. Son regard se porta sur son bras ensanglanté et, au-delà, sur des entrailles. Elles étaient d’un rouge verdâtre. Il fut pris d’une peur panique qui l’obligea à relever un peu la tête. Il ressentit alors une douleur fulgurante qui le traversa jusqu’au cou. Il était désormais certain qu’il s’agissait de ses propres entrailles. Sa tête s’affaissa ; il la releva encore une fois et remarqua la grande tache de sang à l’emplacement de son ventre. Il sentit une odeur putride et étouffante envahir ses narines. Il fut pris de dégoût et de honte. Il dirigea donc son regard vers le ciel illuminé, au moment où les voix reprenaient leurs appels.
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