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Ecrire en Palestine : trois nouvelles

"Un autre café", "fragments" et "laine"

lundi 17 mars 2003, par Mahmoud Choukeir

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  • [français]

Un autre café

Il entre au café avec ses feuilles et ses journaux sous le bras, puis s’absorbe dans sa lecture en trempant de temps en temps les lèvres dans sa tasse de café. Il ne relève la tête que lorsqu’il a fini de lire tous les journaux. Il demande alors une autre tasse de café, qu’il boit comme d’habitude en prenant son temps, tout en observant l’animation du marché qui s’étend en pente devant le café. Il marmonne à lui-même quelques mots que personne n’entend, sans s’apercevoir que la famille qui travaille au complet dans le café épie ses moindres gestes dans son dos, par simple et innocente curiosité.

Il venait là presque tous les jours et sirotait une dizaine de cafés sans jamais adresser la parole à un habitué ni prêter attention à quiconque. Il se consacrait d’abord à la lecture, puis au spectacle du marché ; le reste du temps, il était occupé à rédiger de nombreuses lignes qu’il notait d’une écriture pressée sur ces feuilles qu’il prenait toujours avec lui.

Le père avait cessé de s’intéresser à lui après avoir déclaré au reste de la famille que des cas comme le sien, il en avait vus beaucoup. La question se résumait ainsi : c’était un de ces écriveurs (il voulait dire écrivains) qui depuis cinquante ans apparaissaient par intermittence dans un café ou un autre, mais finissaient toujours par disparaître sans laisser de trace. Ceci étant dit, il s’en allait servir les clients comme si la vie eût suivi invariablement le même cours.

Le fils et sa jeune épouse ne savaient que penser de lui, d’autant que depuis un certain temps, des phénomènes inquiétants se produisaient dans la ville. Le fils était méfiant par nature, mais surtout envers les gens qu’il ne connaissait pas. La femme, elle, était dévorée par la curiosité : on sentait qu’elle avait envie d’en savoir plus sur cet homme. Elle guettait les occasions, mais pour plusieurs raisons qu’il n’y a pas lieu d’approfondir ici, rien n’y faisait. La seule à pouvoir l’aborder avec facilité et naturel était la petite fille. Elle s’approchait de lui comme un chat domestique et il lui caressait la tête tendrement, avant de retourner à ses occupations. Si elle lui posait une question ingénue, il était tellement concentré qu’il ne l’entendait pas ; au bout d’un moment, elle finissait par s’éloigner.

Quand brusquement il cessa de venir, bien des hypothèses furent émises avec appréhension ; tous se rendirent compte après coup que sans lui, il manquait quelque chose au café. Les soirs de veillée, le père énonce devant le reste de la famille : « A l’heure qu’il est, il doit être en train de croupir en prison. » Le fils se satisfait momentanément de cette explication, pour la démolir ensuite en un tour de main : « Qui sait s’il ne s’est pas fait tuer par un de ces gangsters qui, depuis quelque temps, se sont mis à pulluler par ici, ou s’il n’a pas quitté le pays parce qu’il ne supportait plus la vie qu’on y mène ? » Mais le père rejette tout cela d’un hochement de tête. Silencieuse, la femme reste à l’écart du jeu des conjectures ; néanmoins elle ressent comme les autres le vide que son absence a laissé dans le café. La petite fille pose beaucoup de questions sans obtenir de réponse satisfaisante, jusqu’à ce que tout à coup, elle soit gagnée par le sommeil et que sa mère l’emmène se coucher.

Un matin, le père était assis à attendre les clients d’un air bourru, quand il le vit s’avancer vers le café comme à l’ordinaire. Il ne cacha pas qu’il était content de le voir, et le fils, l’épouse et la petite fille en firent autant. L’épouse vint tout de suite lui apporter un café et cette fois, le père s’enhardit jusqu’à lui demander pourquoi on ne le voyait plus. C’était très simple : il y avait un autre café où il se rendait quelquefois.

Ainsi tout devenait clair… Cependant dans l’esprit des gens de la famille, l’image de cet homme était maintenant indissociable d’un autre café dont ils ne savaient rien, mais qui était pourtant incroyablement présent, là, à côté de leur propre café.

Fragments

Je me réveille de la sieste que j’ai faite après le déjeuner au son de la radio. J’ouvre un œil ; la pièce est plongée dans l’obscurité. Voilà donc que j’ai dormi jusqu’à la nuit… Je me dis : Je vais aller chez mon père et ma mère, je prendrai le thé avec eux. Je suis tiré de mon sommeil par à-coups, alors que la radio m’abreuve sans relâche d’une suite de programmes tous aussi incolores qu’inodores et sans saveur. Ce qui ne les empêche pas de me transpercer les tympans sans ma permission, ni de réussir, d’une certaine façon, à me ramener quarante ans en arrière, à l’époque où je menais une existence simple dans un village reculé où, à la fin d’une journée épuisante passée à faire la classe à des élèves entassés dans une salle d’école, j’étais gagné par l’ennui. La salle jouxtait une maison habitée par des gens de condition moyenne, et ces gens avaient une jolie fille qui avait juré devant les siens qu’elle ne se marierait qu’à un instituteur qui l’emmènerait au cinéma à la fin de chaque mois et lui achèterait des vêtements pleins de couleurs dans les magasins les plus chics de la ville. C’était de moi qu’il s’agissait, seulement, pour une raison ou pour une autre, je n’avais pas de penchant pour cette fille. Quand elle passait devant la classe dans sa robe brodée, les jouées fardées de rouge, et qu’elle plantait sur moi ses yeux immobiles, je lui rendais ses regards, rien de plus, puis je renvoyais mes élèves chez eux et m’en allais vers le terrain de sport de l’école, qui se trouvait au centre du village, exactement à côté de la mosquée. J’installais le filet de volley-ball. Arrivait la jeune et mince institutrice, qui venait elle aussi de congédier ses élèves. Sans faire de manières, elle annonçait qu’elle avait envie de jouer. C’était la seule fille parmi nous. Les femmes s’asseyaient sur les terrasses des maisons alentour pour suivre le match et quelques villageois se rassemblaient autour du terrain. Ils restaient là jusqu’à ce que le muezzin appelle à la prière, qu’ils couraient faire à la mosquée voisine. A la fin du match, l’institutrice disait qu’elle rentrait chez elle, au bout du village, qu’elle allait prendre un bain dans son tub pour se débarrasser de toute cette sueur. Elle défaisait un autre bouton de sa chemise, puis nous nous dispersions. Je rentrais à la maison. Après m’être lavé, je m’endormais pour ne me réveiller qu’une fois la nuit tombée, pendant que la radio débitait un tas de nouvelles sans intérêt. L’ennui s’emparait de moi, je me sentais abandonné au fond d’une mer d’oubli. Je pensais un peu à la jeune institutrice, puis l’oubliais. J’étais à la recherche d’une femme dont j’avais entendu parlé dans la littérature, et que je n’ai jamais trouvée.

J’émerge du sommeil. Mes yeux pleurent d’un mal étrange. Depuis que j’ai cessé de lire, je ne trouve pas d’autre moyen de distraction que la radio, qui me renvoie immanquablement quarante ans en arrière. Mon Dieu ! Comment toutes ces années ont-elles pu passer ? Où se trouve maintenant cette jolie fille qui, après avoir tant attendu le jeune homme de ses rêves, a épousé un notable du village de vingt ans son aîné et dont elle a eu neuf enfants ? Et l’institutrice au corps mince, qui n’a jamais trouvé de mari ? Il paraît qu’un jour, elle a tenté de se suicider ; elle ne serait pas morte cependant, et se serait remise à vivre comme avant.

Je coupe court à ces interrogations stériles pour partir aussitôt chez ma mère et mon père. Je trouve les deux vieux absorbés dans une conversation à mi-voix, histoire de rompre l’hébétude du temps. Je les observe avec pitié, sans leur dire que je vois la mort accroupie comme un chien sur le pas de la porte. Je la vois très nettement. L’idée de la gronder pour qu’elle s’en aille d’ici me traverse l’esprit, mais je crains d’attirer leur attention sur elle et qu’alors ils ne puissent plus vivre, de la sentir embusquée là à attendre le moment d’en emporter un, ou les deux à la fois, vers son exécrable royaume obscur.

Je leur cachais tout ce que je voyais. Eux buvaient leur thé tranquillement, mais lorsqu’ils remarquèrent que j’étais déjà décrépit, ils me dirent : « Dieu fasse que tu vives assez longtemps pour nous enterrer de tes mains. »

Au milieu de cette nuit-là, ma mère dit qu’elle l’avait vue accroupie comme un chien sur le pas de la porte ; elle était noire comme la nuit, ses yeux jetaient des étincelles. Elle m’a appelé en criant, tout effarée. Mon père était en train de quitter ce monde, et mes yeux pleuraient.

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Un camp palestinien

Laine

Dans l’herbage, les brebis sont gardées par un bédouin d’un certain âge avec son âne et son chien. Par moments l’âne se met à braire sans grande raison, et cela sonne comme une digression incongrue dans le texte de cette campagne qui s’étire avec paresse sous le soleil brûlant de midi. Le chien est parfaitement au fait des convenances ; couché dans un coin, près d’un rocher, il dort d’un sommeil très profond, un sommeil qui fait dire qu’il n’y a rien à craindre alentour. Peut-être parce que, la vue étant dégagée, les loups ne sauraient attaquer le troupeau par surprise ; peut-être aussi parce qu’à cette heure, le troupeau somnole dans la plaine et ne risque pas d’aller s’égarer dans des sentiers éloignés. Le chien est couché sur son flanc droit, le cou allongé à l’extrême, la queue étalée à son aise, et le bédouin boit du lait dans une vieille gamelle, plongé dans ses rêveries candides qui tournent habituellement autour des loups.

L’âne s’écarte du texte une dernière fois avant de se taire, comme pris d’un remords soudain. Le bédouin observe son chien qui dort ; il envie une telle sérénité. La femme file de la laine à la quenouille. Elle déroule la laine sur sa cuisse dénudée effleurée par la brise qui descend des cimes des montagnes et semble transporter des messages secrets et impénétrables.

Le bédouin s’est assoupi comme un enfant au rythme des gorgées de lait. Le marchand de confiseries, qui a l’habitude de passer au campement une fois par mois, s’est approché de la femme qui file la laine. Il a plusieurs sortes de sucreries à lui proposer. La femme a posé sa quenouille sur ses genoux ; on dirait qu’elle a de la peine à faire son choix. Réveillé en sursaut, le chien se dresse en poussant des aboiements affolés, comme s’il flairait un loup tout près de là.

Traduit de l’arabe par Stéphanie Dujols.

© Parlement International des Écrivains


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