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Les Temps Maudits

Tu vas te battre…

Extraits

vendredi 7 juillet 2006, par Marcel Martinet

Toutes les versions de cet article :

  • [français]

Le texte qui suit est extrait du recueil de poèmes Les Temps maudits, Agone, Collection « Marginales », 2004.

Écrits pendant la guerre de 1914-18, ces « chants d’espoirs désespérés » s’inscrivent dans la tradition française des grandes protestations lyriques ; ils dénoncent l’absurdité du massacre mondial et fustigent ceux qui le justifient. Interdits par la censure, Les Temps maudits furent publiés en Suisse (1917) avant d’être édités en France (1920) et traduits dans de nombreuses langues.


Tu vas te battre.

Quittant

L’atelier, le bureau, le chantier, l’usine,

Quittant, paysan,

La charrue, soc en l’air, dans le sillon,

La moisson sur pied, les grappes sur les ceps,

Et les bœufs vers toi beuglant du fond du pré,

Employé, quittant les madames,

Leurs gants, leurs flacons, leurs jupons,

Leurs insolences, leurs belles façons,

Quittant ton si charmant sourire,

Mineur, quittant la mine

Où tu craches tes poumons

En noire salive,

Verrier, quittant la fournaise

Qui guettait tes yeux fous,

Et toi, soldat, quittant la caserne, soldat,

Et la cour bête où l’on paresse,

Et la vie bête où l’on apprend

À bien oublier son métier,

Quittant la rue des bastringues,

La cantine et les fillasses,

Tu vas te battre.

Tu vas te battre ?

Tu quittes ta livrée, tu quittes ta misère,

Tu quittes l’outil complice du maître ?

Tu vas te battre ?

Contre ce beau fils ton bourgeois

Qui vient te voir dans ton terrier,

Garçon de charrue, métayer,

Et qui te donne des conseils

En faisant à son rejeton

Un petit cours de charité ?

Contre le monsieur et la dame

Qui payait ton charmant sourire

De vendeur à cent francs par mois

En payant les robes soldées

Qu’on fabrique dans les mansardes ?

Contre l’actionnaire de mines

Et contre le patron verrier ?

Contre le jeune homme en smoking

Né pour insulter les garçons

Des cabinets particuliers

Et se saouler avec tes filles,

En buvant ton vin, vigneron,

Dans ton verre, ouvrier verrier ?

Contre ceux qui dans leurs casernes

Te dressèrent à protéger

Leurs peaux et leurs propriétés

Des maigres ombres de révolte

Que dans la mine ou l’atelier

Ou le chantier auraient tentées

Tes frères, tes frères, ouvrier ?

Pauvre, tu vas te battre ?

Contre les riches, contre les maîtres,

Contre ceux qui mangent ta part,

Contre ceux qui mangent ta vie,

Contre les bien nourris qui mangent

La part et la vie de tes fils,

Contre ceux qui ont des autos,

Et des larbins et des châteaux,

Des autos de leur boue éclaboussant ta blouse,

Des châteaux qu’à travers leurs grilles tu admires,

Des larbins ricanant devant ton bourgeron,

Tu vas te battre pour ton pain,

Pour ta pensée et pour ton cœur,

Pour tes petits, pour leur maman,

Contre ceux qui t’ont dépouillé

Et contre ceux qui t’ont raillé

Et contre ceux qui t’ont souillé

De leur pitié, de leur injure,

Pauvre courbé, pauvre déchu,

Pauvre insurgé, tu vas te battre

Contre ceux qui t’ont fait une âme de misère,

Ce cœur de résigné et ce cœur de vaincu… ?

Pauvre, paysan, ouvrier,

Avec ceux qui t’ont fait une âme de misère,

Avec le riche, avec le maître,

Avec ceux qui t’ayant fusillé dans tes grèves

T’ont rationné ton salaire,

Pour ceux qui t’ont construit autour de leurs usines

Des temples et des assommoirs

Et qui ont fait pleurer devant le buffet vide

Ta femme et vos petits sans pain,

Pour que ceux qui t’ont fait une âme de misère

Restent seuls à vivre de toi

Et pour que leurs grands cœurs ne soient point assombris

Par les larmes de leur patrie,

Pour te bien enivrer de l’oubli de toi-même,

Pauvre, paysan, ouvrier,

Avec le riche, avec le maître,

Contre les dépouillés, contre les asservis,

Contre ton frère, contre toi-même,

Tu vas te battre, tu vas te battre !

Va donc !

Dans vos congrès vous vous serriez les mains,

Camarades. Un seul sang coulait dans un seul corps.

Berlin, Londres, Paris, Vienne, Moscou, Bruxelles,

Vous étiez là ; le peuple entier des travailleurs

Était là ; le vieux monde oppresseur et barbare

Sentant déjà sur soi peser vos mains unies,

Frémissait, entendant obscurément monter

Sous ses iniquités et sous ses tyrannies

Les voix de la justice et de la liberté,

Hier.

Constructeurs de cités, âmes libres et fières,

Cœurs francs, vous étiez là, frères d’armes, debout,

Et confondus devant un ennemi commun,

Hier.

Et aujourd’hui ? Aujourd’hui comme hier

Berlin, Londres, Paris, Vienne, Moscou, Bruxelles,

Vous êtes là ; le peuple entier des travailleurs

Est là. Il est bien là, le peuple des esclaves,

Le peuple des hâbleurs et des frères parjures.

Ces mains que tu serrais,

Elles tiennent bien des fusils,

Des lances, des sabres,

Elles manœuvrent des canons,

Des obusiers, des mitrailleuses,

Contre toi ;

Et toi, toi aussi, tu as des mitrailleuses,

Toi aussi tu as un bon fusil,

Contre ton frère.

Travaille, travailleur.

Fondeur du Creusot, devant toi

Il y a un fondeur d’Essen,

Tue-le.

Mineur de Saxe, devant toi

Il y a un mineur de Lens,

Tue-le.

Docker du Havre, devant toi

Il y a un docker de Brême,

Tue et tue, tue-le, tuez-vous,

Travaille, travailleur.

Oh ! Regarde tes mains.

Ô pauvre, ouvrier, paysan,

Regarde tes lourdes mains noires,

De tous tes yeux, usés, rougis,

Regarde tes filles, leurs joues blêmes,

Regarde tes fils, leurs bras maigres,

Regarde leurs cœurs avilis,

Et ta vieille compagne, regarde son visage,

Celui de vos vingt ans,

Et son corps misérable et son âme flétrie,

Et ceci encor, devant toi,

Regarde la fosse commune,

Tes compagnons, tes père et mère…

Et maintenant, et maintenant,

Va te battre.

30 juillet 1914


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