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Littérature anglaise du XVIIIe siècle

Tristram Shandy ou : « le livre des livres »

Document

dimanche 7 août 2005, par Guy Jouvet

Grand roman du XVIIIe siècle anglais, La vie et les opinions de Tristram Shandy, de Laurence Sterne, a été traduit par Guy Jouvet, et publié par les éditions Tristram, en 2004.

Nous donnons à lire, grâce à l’aimable autorisation des éditions Tristram, la préface au livre, écrite par Guy Jouvet.


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L’avantage avec Sterne, comme avec Shakespeare, c’est que vous pouvez le prendre par n’importe quel bout, point, « détail », ou mot : vous le reconnaissez, le possédez et le voyez à l’œuvre tout entier, dans son absolue unité. Hugo le dit de Shakespeare (et de ses autres « génies », mais comment diable cet homme-là n’a-t-il jamais lu Sterne ?) [1] : « Chaque idée du poète (…) une avec le mot, résume dans son microcosme l’élément entier du poète. Une goutte, c’est toute l’eau.De sorte que chaque détail de style, chaque terme, chaque vocable, chaque expression, chaque locution, chaque acception, chaque extension, chaque construction, chaque tournure, souvent la ponctuation même, est métaphysique [2]. » Métaphysique ? Je traduis : chacun de ces éléments produit ou exprime un monde autonome. Ainsi, dit Hugo : « Unsex, toute Lady Macbeth est dans ce mot, propre à Shakespeare. » (Ibid.) Ainsi, Hobby-Horse (« dada », « califourchon »), tout Tristram Shandy, tout Sterne est dans ce mot. Traduisez le mot, image-mère de cet ouvrage, par « chimère », et vous n’avez plus ni livre ni auteur.Si cet homme avait voulu peindre nos chimères et les siennes, il aurait écrit « chimera », comme tout bon Romain et tout bon Anglais, et il ne serait ni Sterne, ni même écrivain, mais dignitaire de son Église, ou directeur de collection chez H ???, et vaporisateur d’eau de rose. Ainsi, encore, la PONCTUATION : supprimez le TIRET shandéen, omniprésent dans l’ouvrage, et vous n’avez plus qu’une chansonnette de variétés à la place d’une partition de Mozart.Cela vous permet de donner en une phrase ce que l’auteur produit en quatre.Pour faciliter la « lisibilité », dit l’arrangeur. Simple affaire de « forme », disent les uns ; il ne s’agit que d’un autre point de vue sur le texte, prêchent les autres.Or ce n’est plus le même texte ; ou plutôt il n’y a plus de texte du tout.Il y va ici de l’autonomie absolue de l’auteur shandéen (littéralement et dans tous les sens : l’homme qui se donne à lui-même la LOI, non l’homme sans règles) et de son livre (le texte EN SOI). Voici l’auteur par lui-même, nous donnant les clefs de cette autonomie ; lesquelles ouvrent une seule et même serrure.

L’auteur parle : Tristram Shandy est le « Livre des Livres ». On a bien lu. Certains, non, qui ne voient là nulle SUBVERSION ; que dis-je ? qui s’offusquent à ce seul mot. En termes cléricaux, cela se nomme blasphème ; en termes shandéens, omnipotence de l’auteur et suprématie de la littérature. Le livre n’est pas une bible. Il la remplace. Point de livre, sacré ou non, au-dessus de lui. Ce Livre des Livres est le plus beau des livres de lecture : l’auteur y lit et traduit tous les livres des autres, tous ses autres livres et écrits divers (comme, un peu plus tard, en 1768, Le Voyage sentimental est la lecture et traduction de Tristram Shandy et du reste) mais d’abord tous les textes de ce livre-ci. De l’endroit où il nomme ainsi son livre (III, 31), de la « tissure » dudit texte (expression favorite de Sterne pour désigner le travail de sa pensée et de son écriture) voici les fils qui se peuvent tirer et « traduire » : dissertant sur le mot de NEZ et sur les significations équivoques que l’on pourrait lui reprocher d’attribuer au vocable, notre auteur AFFIRME et NIE en même temps les sous-entendus salaces du terme, lorsque son ami Eugenius pose « l’index sur le mot Fente, à la page cinquante-deux de ce Livre des Livres ». Il s’agit ici du passage où, au II, 7, Gauthier Shandy édifie son frère sur les deux bouts d’une femme, le « bon » et le « mauvais ». Tobie le chaste n’y comprend rien, mais - merci M. Freud - observe méditativement la fente d’un joint défectueux de la cheminée.Le cuistre, mais bon lecteur, pour se mieux faire entendre, cite Épictète (mais Sterne n’en donne pas le nom) : « toute chose a deux anses par où la prendre… ».Traductions réciproques des deux textes : « Et voici deux chemins [dit l’auteur à son ami pour renforcer l’aporie de la fente]… l’un fangeux, l’autre impollu ??? lequel devons-nous prendre ? » Et Eugenius de répondre, en faux bon apôtre : « L’impollu, cela va sans dire. » Ainsi, cette autonomie du texte, comme toujours, travaille et, aussi bien, joue, 1- sur un fonds de lectures : le Manuel d’Épictète, au II, 7, et, au III, 31, la lettre de PYTHAGORE où le philosophe représente les deux routes ouvertes devant un mortel, celle du VICE et celle de la VERTU ; 2- sur un usage parodique, puis carrément détourné des vieilles techniques du discours et des principes logiques tirés d’Aristote.Ainsi l’auteur conclut son chapitre par un énoncé ironique et oblique du principe d’identité « A est A » : « par un nez, j’entends un nez », pour signifier tout le contraire.Ces deux « voies » de Pythagore ne sont pas non plus sans quelque ressemblance avec le vieux procédé binaire d’affirmation-négation (les « pro » et les « contra ») des débats scolastiques et juridiques dont on trouve les parodies tout au long de l’ouvrage (cf. le non moins scolastique et parodique « être OU ne pas être » de Hamlet, « question », puis « question cératine » ou « argument cornu »). Mais, plus subtilement, l’auteur vainc Eugenius, dans l’affaire de la « fente », par cette formule imparable, et qui mène loin dans tout l’ouvrage : « Définir, c’est se défier. » Ce qui est presque ce que dit Spinoza : « Toute détermination est une négation. » Et constitue la clef de la composition dynamique de l’histoire contée dans l’ouvrage : par progressions du négatif au positif.Ainsi, au II, 2, est-il longuement montré « d’où ne provenait pas le pot au noir de mon oncle Tobie », la confusion de ses idées et de son langage pour décrire son siège de Namur, avant d’apprendre « d’où elle provenait » (de l’absence d’une carte).Ainsi, encore et surtout, au I, 23, c’est au terme de négations et d’éliminations successives que l’auteur décide de « peindre la vraie nature » de Tobie par son DADA (son califourchon, sa turlutaine), après avoir refusé la méthode d’observation du cœur et des reins à travers la Vitre de Momus, puis la reproduction au pantographe, puis les observations par les vents, les réplétions et défécations, les « choses naturelles », et enfin par les « portraits en pied » dus aux historiens.

• Autre fil et nœud de lecture et de traduction ; le caractère unique du Livre des Livres, hautement proclamé en ces termes : « Quant à moi, je suis résolu à ne jamais lire de toute ma vie d’autre livre que le mien. » (VIII, 5) Rien de solipsiste là-dedans, naturellement.Lisant les autres livres (notamment Longin et ses règles préétablies), il écrira son livre contre toutes les règles étrangères et le lira librement, en se détournant de toute contrainte académique.

• Autre fil et nœud ; au VI, 6.Pourquoi faire état de l’histoire du Caporal persistant à demeurer respectueusement debout derrière son maître assis à souper ? Réponse : « Posez la question à ma plume, ??? c’est elle qui me commande ??? je ne lui commande pas. » Mme de Sévigné dit (souvent) presque la même chose, en apparence : « ma plume me conduit ».Ce qui s’entend chez elle par : « j’écris à course de plume », ou « j’écris sur la plume des vents » ; de façon (qu’elle veut faire passer pour) incontrôlée, spontanée.Sterne, lui, déteste autant le spontanéisme que le dogmatisme : ce ne sont que panerées de CLICHES, les uns frivoles, les autres solennels et guindés.Le dire shandéen signifie : l’activité de la plume est tout.Le « moi auteur » commande, le « moi ordinaire » trotte à ses petites affaires et se met hors la littérature.C’est pourquoi Sterne hait les biographies ; et pourquoi Tristram Shandy est une antibiographie joyeusement militante. (Sterne n’a pas attendu Proust et son Contre Sainte-Beuve pour faire la distinction précitée.)

• Autre fil et nœud (le fil des fils, le nœud des nœuds) ; écrire est le « Hobby-Horse », le Califourchon de l’auteur ; un « dada » si essentiel, si vital, si opposé aux fofolies du ver-coquin, que, selon Furetière, les écervelés ont dans la tête ; si contraire à la petite-bourgeoise évasion « chimérique », qu’il affirme dans une lettre (21 sept. 1761) : « J’écrirai aussi longtemps que je vivrai : tel est mon vrai Dada, mon unique califourchon. » À quoi répond la proclamation du III, 4 de ce roman : « Tant que je vivrai ou écrirai (ce qui, dans mon cas, signifie la même chose)… » C’est pourquoi le voyage en France, ou plutôt son récit, sa construction littéraire, qui occupe le volume VII, est une COURSE. Où l’on voit qu’écrire c’est COURIR, en riant aux éclats, PLUS VITE QUE LA MORT. Que l’homme qui écrit soit malade des poumons ne donne nulle lettre de noblesse supplémentaire à la course, ni ne l’orne de la douteuse qualité de symbole (elle y gagne, au contraire, constamment en comique).Mais on peut dire que quand « le maigre », l’osseux qu’il se plaît à être court devant la Mort, le gros (Swift, notamment) court à la postérité, sur les épaules de Pope. Le fait, d’essence purement littéraire, n’est pas à mettre entre les mains d’un quelconque anecdotier.

Ce Livre des Livres est aussi un tombeau du cliché : à la fois Bouvard et Pécuchet, le Dictionnaire des idées reçues et le Sottisier de Flaubert, en plus copieux et plus varié. Avec un auteur plus présent et plus critique, et un METTEUR EN SCENE. Car qui ne voit que la plus complète démolition de Locke est dans sa montée sur la scène du théâtre shandéen au III, 18 ? Là, le père Shandy, assis dans son fauteuil, en face de son frère qui n’en peut mais, s’étonne de ce qu’« une minute lui paraisse un siècle », vieux cliché relativiste sur le sentiment du temps qui passe.Et de lui servir sur la scène une tirade entière qui est presque le texte de Locke sur « l’idée de durée », et qui devient, croit-il, son sentiment personnel.Cette illusion de culture est constante chez le personnage.Les « opinions » dans Tristram Shandy sont presque toujours les fantômes des opinions du père Shandy ; en réalité, les mille opinions tirées dans le désordre des traités, souvent les pires, de la tradition scolaire, puis recollées au petit bonheur.Ainsi voyons-nous procéder le cuistre dans trois « pièces de théâtre » du volume V.Dans l’une, oubliant la mort de son fils, il juxtapose les belles sentences philosophiques sur la mort et les déclame en se prenant pour un philosophe original.Dans une autre, il croit avoir écrit un traité de pédagogie pour son fils Tristram et le lit à haute voix, mais on comprend qu’il a été écrit par d’autres.Dans une troisième, lorsqu’il patrocine sur « le chaud radical » et « l’humide radical », il croit avoir écrit lui-même l’ouvrage de Bacon qu’il est en train de recracher (Pierre Ménard récrivant mot à mot Don Quichotte en croyant écrire un livre original ? Est-ce du Borges ou est-ce du Sterne ?).

Qu’importe ce théâtre shandéen des opinions et clichés vociférés sur scène, le cliché se retourne contre notre auteur : Sterne serait un tire-laine et un pillard. Un sicaire de Locke et un plagiaire de Robert Burton (dont le pensum est soit dit en passant un énorme collage de citations et paraphrases : c’est Bouvard et Pécuchet sans Flaubert).Qu’importe si ces deux auteurs sont ridiculisés dans tout l’ouvrage : lisez la Préface du III, 20, tout entière dirigée contre l’homme qui sépare l’« esprit » du « jugement » comme le pet du hoquet ; si vous voulez briller en société, est-il dit au II, 2, dites simplement que l’essai de Locke est « l’histoire de ce qui se passe dans la tête d’un homme ». Or Tristram Shandy, « ce roman de la subjectivité incertaine (…) expressément lockien » comme a dit un philosophe contemporain, se passe dans les livres, les paroles, les gestes, les lits, les regards, les coches et carrosses, les mouchoirs (d’indienne pour frictionner une tête qui ratiocine ou de batiste pour essuyer une larme), etc. Mais pas dans une tête.Au reste, Sterne déteste Momus. Diogène Laërce disait du stoïcien Chrysippe, grand compilateur qui avait écrit un livre si entièrement copié dans d’autres, que c’était comme s’il avait été « écrit en blanc ». Ce qui amusait beaucoup Montaigne.Si vous croyez que Tristram Shandy est un tel livre, lisez-le d’abord, puis lisez ou relisez l’Essai sur l’entendement de Locke et L’Anatomie de la mélancolie de Burton. Lecture pour lecture, et pour un plaisir plus raffiné, lisez le sermon de Yorick sur la conscience (au II, 17), puis relisez les passages de la Critique de la raison pratique de Kant sur le même sujet, vous y trouverez bien du comique. Lisez la campagne de Flandre en maquettes de l’oncle Tobie, puis relisez les récits et commentaires de Saint-Simon sur la même campagne : vous ne pourrez le faire qu’en riant aux éclats. Jamais vous n’auriez imaginé que cet auteur était aussi drôle.

Pour aller plus loin

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P.-S.

La préface du livre Tristram Shandy a pu être présentée aux internautes sur Contre-feux grâce à l’aimable autorisation des éditions Tristram.

Que les éditeurs soient remerciés.

Notes

[1] Auguste COMTE, « père » honni aujourd’hui du Positivisme, invente un Calendrier positiviste dont le 10e mois est le « mois de Shakespeare ou du drame moderne », avec, pour 4e jour de la 3e semaine, le jour de STERNE ! Comte, plus shandéen que le poète ? Ou seulement mieux renseigné ?

[2] Marges de William Shakespeare. « La traduction ». Le Club français du livre, 1969, vol. XII, p. 375.


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