« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Histoire de l’architecture
Extraits du livre
samedi 8 décembre 2007, par Jean-Claude Lebensztejn
En novembre 2007, les éditions Amsterdam, collection Kargo, publiaient le livre Transaction, de l’historien de l’art Jean-Claude Lebensztejn (ISBN 978-2-915547-55-9).
Dans ce livre, Jean-Claude Lebensztejn étudie l’utopie architecturale intitulée Oï-kema, de l’architecte Claude Nicolas Ledoux qui, au tournant du XIXe siècle, imaginait l’architecture d’une maison de plaisir.
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Le bordel idéal que Ledoux a imaginé sous le nom d’Oï-kema a divisé les esprits. Selon Emil Kaufmann (1952), « l’éducation expérimentale imaginée par Ledoux est pour le moins aussi audacieuse que son architecture » ; en 1979, Michel Gallet, examinant quelques aspects du symbolisme architectural de Ledoux — la maison sphérique de Maupertuis, l’atelier des cercles —, estimait que « dans son exhibitionnisme, la présence de l’édifice phalloïde consacré à la prostitution est plus difficile à justifier », tout en reconnaissant que « l ’originalité architecturale et la beauté de la gravure font oublier les insuffisances de la pensée ». Mais dans la tapageuse peinture murale de 1987 intitulée La Ville imaginaire qui offense les regards rue Dussoubs, à Paris, dans le quartier des Halles, Ledoux est représenté par une version rose de son Oïkema en vue perspective. Et la maquette des inédits pour un tome III de l’Architecture a été réalisée par un atelier qui s’intitule L’Oïkèma.
Des auteurs sérieux se sont laissé aller à proférer des affirmations plus ou moins excessives. Kaufmann (1933) compare l’éducation de l’Oïkema à la libération sexuelle prônée dans la Lucinde de Schlegel ; Bronislaw Baczko voit cet édifice long de 75 mètres comme un « bordel gigantesque dont l’architecture accumule les symboles phalliques », et dont la capacité est « largement suffisante pour desservir la population de Paris tout entier, aussi bien jeunes que les moins jeunes… » . L’Oïkema donne lieu à bien des écarts ; mais il serait naïf de les condamner au nom de la fidélité au texte, car celui-ci est gros de tous les excès qu’il occasionne.
Ce qui attire et déroute, ce qui fait tache et symbole, c’est peut-être un mélange détonnant de naïveté et de hardiesse, une austérité démonstrative et lubrique ; une utopie qui n’est pas simplement immorale. Tout fait contraste. Et la prose embrouillée de l’Architecte illuminé, allumé, est loin de simplifier les choses.
L’Oïkema donne à voir un nœud de contradictions : que vient faire ce claque-dent (comme on disait à l’époque) dans un recueil qui se veut, en tous sens, édifiant et monu-mental ; cette forme inexorablement naturaliste au milieu de ces constructions à la géométrie fanatiquement abstraite ? On s’étonne un peu que les commentaires du temps, si prompts à ridiculiser les ambitions de Ledoux, n’aient pas eu un mot de protestation pour l’édifice et le projet.
Athanase Détournelle, dans son long compte rendu de l’Architecture considérée sous le rapport des arts, des mœurs et de la législation, va jusqu’à écrire :
« Planche 104 : oikèma, fragment supposé d’un monument antique. À l’exception d’un salon ovale, forme désagréable à décorer, le plan est neuf et donne l’élévation vraiment d’un style aussi pur que celui des Grecs. Quoique l’auteur, dans la description de cette maison, ne désigne pas trop ce qu’il a voulu faire ; néanmoins, en soulevant la gaze, on devine qu’il a cherché à composer un lieu destiné à loger des Prostituées. On ne peut que le louer de ce projet. Plusieurs édifices de cette espèce seraient bien nécessaires dans une grande ville comme celle de Paris ; et beaucoup d’auteurs qui ont écrit sur ce sujet, ont toujours pensé que les mœurs y gagneraient. »
Cette approbation peut sembler d’autant plus surprenante, à l’aurore du xixe siècle, que trente-cinq ans plus tôt le Pornographe de Rétif (modèle de l’Oïkema, selon Baczko et Benabou) s’était attiré de la part de Diderot un commentaire sans indulgence : « Il est incroyable qu’un homme qui a quelque stile, des idées, de l’érudition, la connoissance des langues et des mœurs anciennes passe son temps à nous débiter des rêveries sur un sujet aussi dégoutant, à évaluer les gueuses d’un royaume, à les classer, à dresser un tarif du prix de leurs charmes, à leur élever un édifice et à leur donner une regle aussi réfléchie qu’aucun fondateur de monastère l’ait fait. »
Oïkema — le mot — a de quoi surprendre. Le dix-huitième siècle parlait de petites maisons, de maisons de plaisir, de maisons publiques, parfois de sérails ou de couvents : Oïkema est assurément, comme Pacifère, Panarétéon, Céno-bie, une invention de Ledoux — peut-être assisté par l’abbé Delille — ; une hellénisation (c’est-à-dire une idéalisation) de maison, maison de plaisir, etc.
En grec ancien, il est attesté dans ce sens chez de bons auteurs, attestant lui-même un souci de culture classique chez l’architecte philosophe.
Selon le dictionnaire Bailly, oªkhma signifie : I habitation, demeure ; d’où : 1 maison ; 2 résidence, séjour ; II 1 appartement, chambre ; 2 chambre à coucher ; 3 salle à manger ; 4 cellier ; 5 basse-cour ; 6 atelier ; 7 temple, chapelle ; 8 prison ; 9 lieu de débauche, Hdt. 2, 121, etc. ; Xén. Mem. 2,2,4 ; Plat. Charm. 173 b ; 10 charpente ; 11 construction en gén. (tour, tente). — Pas d’oªkhma dans le Charmide en 173 b, mais en 163 b, on peut lire ceci : « Dis-moi, tu distingues entre faire et agir ? — Bien sûr, dit-il ; et entre travailler et faire. Car j’ai appris d’Hésiode que “travail n’est point honte”. Crois-tu donc que s’il appelait travaux et actions ce dont tu parles, il n’aurait rien vu de honteux chez un cordonnier, un marchand de salaisons, un prostitué [™p/o£k≠mato$ kaqhmén¨, un qui demeure en maison] ? »
S’agissant d’un édifice de la loi ou de la vertu, comme le Panarétéon ou le Pacifère, le grec et le latin ont quelque chose de convenable ; mais un bordel en forme de bite à façade de temple grec affublé d’un nom platonicien est incongru de bout en bout. (Ici encore, un précédent se rencontre chez Rétif, qui donne à son lupanar le nom de Parthénion, [maison] de jeunes filles, plus précisément de vierges. Et qui justifie cette incongruité par la décence : « (*) Parqénion, conclave virginum ou puellarum. Ce mot paraîtra sans doute mal appliqué ; mais ceux qui conviendraient d’avantage, le Pornoboskeîon des Grecs, le Lupanar des Latins, le B.… des Français, auraient pu blesser des oreilles délicates. » (p.111))
Le paradoxe tient à ce que cette architecture ne cesse de se proclamer vertueuse et formatrice ; comme l’indique son titre (L’Architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation), le livre monumental de Ledoux n’est pas simplement un ouvrage technique ou esthétique. L’auteur y présente ses réalisations et ses projets accompa-gnés d’un commentaire éthico-social plus que proprement artistique. Pour Ledoux (comme pour Boullée, qui expose des vues analogues dans son projet de Colisée), l’ambition de l’architecture n’est pas seulement d’abriter des personnes et des fonctions, de plaire aux yeux, de célébrer les puissants : elle doit encore épurer la société, la rendre plus morale, plus égalitaire, meilleure.
« Quand on bâtit une ville ; quand on élève des monuments durables, le principe qui dirige l’artiste ne peut être indifférent ; s’il est instruit, il appelle l’épuration des mœurs qui frappent la multitude ; il s’entoure de tous les moyens pour donner aux différents établissements qu’il conçoit, le caractère d’utilité qui honore le présent et perfectionne l’avenir. » (Panarétéon, p.184)
Le chef-d’œuvre de l’architecte, c’est l’édification des âmes. La métaphore architecturale n’est pas indifférente ; elle va et vient du philosophe à l’architecte qui lui succède :
« Les Platon, les Socrate, Lactence et Augustin ont tous travaillé à ce vaste édifice. » (p.184)
Ledoux — ainsi que Boullée — rappelle l’origine sensualiste de ce pouvoir de l’architecture —
« les hommes pompent avec les yeux les vertus et les vices, » (p.91)
« Lisez l’histoire de tous les temps, vous verrez les vices et les vertus se perpétuer par les sensations ; » (Oïkema, p.99)
« On peut être vertueux ou vicieux, comme le caillou rude ou poli, par le frottement de ce qui nous entoure ; » (p.3)
car l’âme est une estampe qui recevra la trace qu’on lui imprimera, tant l’empire du beau est absolu, irrésistible :
« La beauté qui n’est que la proportion, a un empire sur les humains dont ils ne peuvent se défendre : » (p.2).
Cette doctrine suppose un état corrompu. Dans un monde vertueux, la véritable architecture n’a pas lieu d’être, ni en pierre, ni même en papier : elle demeure immatérielle, inscrite dans le cœur des hommes.
« La morale qui est la religion active, la philosophie qui est la sœur de la religion, ont aussi leurs sanctuaires. Les peuples du Thibet et les enfants de Confucius y retrouvent le temple de la loi que dans leurs cœurs a gravé le doigt de la nature. Où le vice ne règne pas, la vertu peut se passer d’autel. » (p.2)
Mais si le vice régnait seul, l’édifice resterait sans effet. L’architecture est inutile dans un empire où le vice, aussi bien que la vertu, domine sans partage. Elle suppose un état d’imperfection perfectible ; son rôle est d’épuration. L’architecture gravée de l’Architecture de Ledoux supplée à celle que la nature a gravée insuffisamment dans les cœurs, ou dont l’empreinte s’est effacée. À propos du Pacifère :
« Hélas ! me disois-je, si tant de crimes habitent sur la terre ; si la violence, la fraude, l’avidité y perpétuent une guerre aussi déshonorante que désastreuse pour l’humanité ; si l’on parvient à noircir la colombe sans tache, et si l’on ose blanchir le noir pirate qui dévaste les airs, quels seront les mortels dignes de venir offrir un grain d’encens sur les autels du dieu auquel je veux élever mon temple ? Non : que le marbre reste encore au fond de sa carrière, que le gazon qui recouvre la terre sur laquelle mon édifice devoit reposer reverdisse et serve encore de pâture à la brebis innocente ; je ne ferois qu’un monument inutile, auquel, loin de rendre des hommages, la malice des hommes viendroit peut-être insulter chaque jour ; il ne leur faut que des pagodes grossières, où les Caraïbes et les Cannibales vont offrir des sacrifices humains à des dieux affamés de chair et de sang. À ces mots, j’allois déchirer mes plans et briser mes crayons ; mais je suis arrêté par une pensée philantropique qui fait succéder l’espoir aux idées désolantes dont mon imagination étoit remplie. La ville naissante dont je veux motiver chaque édifice, ai-je dit, sera peut-être habitée par des hommes moins criminels, sur qui la raison et leur propre intérêt auront quelqu’empire. Avant de les mener au bonheur, rendons les dignes d’en jouir : sur la route qui conduira à son temple bâtissons un monument à la conciliation ; là ne viendront point ceux qui, agités par des passions violentes, ne veulent les éteindre que dans les pleurs ou dans le sang de leurs semblables, mais ceux qui, égarés par quelques mouvements légers de jalousie ou d’intérêt, n’attendent pour rentrer dans les bornes du devoir, que les conseils d’un arbitre sage et conciliant qui leur prêche la paix et la concorde.
Je dis, et je reprends mes crayons. Bientôt à ma voix les pierres sortent du sein des roches ; » (p.114)
Le but de l’architecture est donc le perfectionnement de l’ordre social ; l’édifice doit filtrer, épurer. C’est d’emblée, aux abords de la ville, le rôle de l’Hospice où ne manquera pas de s’arrêter le voyageur qui vient de traverser l’immense forêt de Chaux (dont Vidler a évoqué la population rebelle de « bûcherons, charbonniers, chaudronniers, rouliers, scieurs de long et autres charpentiers en fer » (sans parler du brigandage traditionnel auquel semble se référer Ledoux dans le texte qui suit)) :
« La philantropie lui a préparé un abri contre l’orage, les animaux malfaisants et les dangers imaginaires. Ici les bons et les méchants sont également reçus pour la première nuit ; mais dès le lendemain les bons continuent tranquillement leur voyage ; les autres sont interrogés, devinés, condamnés à seconder nos travaux. Leur malin vouloir est enchaîné, et ils rendent à la société ce qu’ils ont voulu lui ravir. Le jour du repentir arrivera car Dieu fit du repentir la vertu des coupables. Eh bien ! ce jour-là le pardon, le pardon revient avec lui, sur l’aile brillante de l’espérance ; celui que vos supplices ou vos loix alloient ravir pour toujours à la société, y rentrera sans flétrissure, avec la volonté de la servir. […]
Le but de cet établissement est d’épurer l’ordre social, par l’attrait de la bienfaisance ; de changer les inclinations vicieuses, par l’exemple du travail ; et d’assujettir la licence aux loix de la subordination. » (p. 64)
À l’autre bout, le Cimetière épure encore et définitivement, sur un modèle emprunté aux schémas traditionnels de l’au-delà :
« Deux escaliers que l’art a découpés dans ce massif impérissable, descendent aux antipodes du monde.
Sur un pallier commun on épure les morts pour exciter les vivants à la vertu ; l’un des côtés conduit aux champs du bonheur, au séjour de la tranquillité […]. L’autre côté mène aux supplices éternels […].
Jeunes artistes qui courez après le bonheur, vous prendrez ici une leçon ; vous le trouverez, ce bonheur, sur le pallier épuratoire. » (p. 193)
Ces mots furent écrits sans doute au cours de la Révolution ; l’architecte qu’elle avait ruiné, emprisonné et rejeté dans les projets et les rêves se réfugie dans l’espace de liberté qu’ils procurent. L’épuration de la société par l’architecture se pense dans un temps lui-même purifié, à l’écart des tempêtes et des retards de l’histoire.
« La libre inspiration s’isole de tous les genres de tyrannie ; elle élève peu de monuments, il est vrai […].
L’Architecte creuse l’avenir et veut se convaincre lui-même ; il voit par-tout le bien dans l’épuration du systême social ; l’adapte aux édifices qu’il construit ; il n’en est pas de même de l’homme de métier, il est l’automate du créateur ; l’homme de génie est le créateur lui-même. » (p. 175)
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