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À propos du livre Des os dans le désert

Tradition apocalyptique

Document

samedi 25 août 2007, par Roberto Bolaño

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Le texte de Roberto Bolaño qui suit, qui revient sur le livre Des os dans le désert de Sergio Gonzàlez Rodriguez, a été publié initialement dans revista Cambio, 8 décembre 2002 et extrait d’Entre parenthèses, Anagrama, 2002.

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Il y a quelques années, mes amis qui vivent à Mexico se sont lassés que je leur demande des informations, toujours plus détaillées de surcroît, sur les assassinats des femmes de Ciudad Juárez. Ils décidèrent, d’un commun accord semble-t-il, de centraliser ou de transmettre cette mission à Sergio González Rodríguez qui est écrivain, essayiste et journaliste, et sans doute bien d’autres choses encore. Selon mes amis, c’était la personne qui en savait le plus sur cette affaire, une affaire unique dans les annales du crime latino-américain : plus de 300 femmes violées et assassinées dans un laps de temps extrêmement court, entre 1993 et 2002, dans une ville sur la frontière avec les États-Unis, d’à peine un million d’habitants.

Je ne me souviens plus en quelle année j’ai commencé à correspondre avec Sergio González Rodríguez. Je sais seulement que mon affection et mon admiration pour lui n’ont fait que croître avec le temps. Son aide, disons technique, pour l’écriture de mon roman [1], que je n’ai pas encore terminé et dont je ne sais si je le terminerai un jour, fut substantielle. Aujourd’hui vient de paraître Des os dans le désert (Anagrama), un livre qui enquête au cœur même de l’horreur et que Sergio présente ces jours-ci à Barcelone, Mexico et Guadalajara, durant la Foire internationale du livre. Et il sera distribué dans toute l’Amérique latine. Certainement traduit en plusieurs langues. Mais avant d’en arriver là, il s’est passé des choses. Entre autres, une tentative d’assassinat auquel Sergio échappa de justesse, et diverses poursuites. Des choses qui auraient épouvanté n’importe qui, mais que Sergio, avec un calme déconcertant, a vécu comme on observe la pluie tomber.

Plutôt que la pluie, ce que Sergio a observé, et même d’une certaine manière vécu, c’est certainement un ouragan. Son livre, qui paraît dans la collection « Chroniques » d’Anagrama, où figurent ceux de Wallraff, Kapuscinski et Michael Herr, n’est en rien inférieur à la compagnie de ces mythes du journalisme, mais encore, à leur exemple précisément, il transgresse à la première occasion les règles du métier pour s’enfoncer dans le non roman, dans le témoignage, dans la plaie, et même, en dernière partie, dans la lamentation. Des os dans le désert est ainsi une photographie imparfaite, comme il ne pouvait en être autrement, du mal et de la corruption, mais se transforme aussi en une métaphore du Mexique et de son passé, et du futur incertain de toute l’Amérique latine. Ce n’est pas un livre qui appartient à la tradition du roman d’aventures mais à la tradition apocalyptique, les deux seules catégories toujours vivantes sur notre continent. Peut-être parce que ce sont elles, uniquement, qui nous permettent d’approcher l’abîme qui nous entoure. Il y a quelques jours, cependant, Sergio était chez moi et nous parlions de choses plus légères. Ma fille s’était appropriée Paola, la compagne de Sergio. Carolina, ma femme, servait du jambon et du fromage. Nous avons ouvert une bouteille de vin. Sergio m’avait offert un demi kilo de café de ma regrettée et detestée brûlerie de café La Habana, de la rue Bucareli. Poala et Carolina fumèrent une Delicados sans filtre. Nous nous sommes rappelés les vieux autocars Pegaso du transport urbain de Mexico et nous avons ri. Puis je me suis tu et j’ai pensé que si un jour je me retrouvais dans une putain de situation, ce serait une assurance d’avoir Sergio González Rodríguez auprès de moi. Vive Mexico.

Notes

[1] 2666, à paraître en 2008 aux éditions Christian Bourgois

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