« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Extrait du livre « L’art de la fugue »
Littérature mexicaine contemporaine
mardi 2 octobre 2007, par Sergio Pitol
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Sergio Pitol est l’une des figures les plus importantes de la littérature mexicaine de la fin du XXe siècle.
Grâce à l’aimable autorisation des éditions Passage du Nord-Ouest, nous avons le plaisir de proposer à la lecture un extrait du livre L’art de la fugue, publié en France en 2005, sorte de livre-vie, selon l’expression des éditeurs.
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Oui, moi aussi j’ai eu ma vision
Depuis ma première « vision », je suis revenu à Venise au moins une douzaine de fois. J’ai visité la ville en tous sens, et lu avec intérêt et plaisir une partie des nombreux textes qui ont été écrits sur elle, son histoire, son art et ses mœurs. Il existe en outre une abondante production littéraire dont l’action se situe à Venise. Dans presque tous les romans, la ville n’est pas considérée comme un simple décor mais devient un personnage, parfois même le personnage principal.
Les puritains, par formation, conviction ou tempérament, ont tendance à la « démoniser » ; chez certains, ce rejet correspond à une attirance irrésistible, et cette dualité se transforme en délire. Ruskin a décrit avec passion chacune de ses pierres alors même qu’il était horrifié par les us et coutumes de ses habitants. Au cœur de Venise niche le mal, c’est un foyer d’abomination, son pouvoir de contamination est l’œuvre du diable, dit-on. L’innocent qui s’y fourvoie, s’il parvient à en réchapper, aura l’âme à jamais pervertie. Quelques-uns n’ont même pas cette chance. Ils succombent sur place, comme c’est le cas d’Aschenbach dans La Mort à Venise. Beaucoup se permettent de la sermonner, de lui faire la leçon, on essaie de la moraliser, de la racheter de ses vices et péchés, on exige d’elle que, pour les expier, elle cesse d’exister, on se complaît dans sa décadence ; seul l’engloutissement, la mort par l’eau, pourrait la purifier.
Ses défenseurs emploient des arguments parfois déconcertants. Berenson s’extasie sur sa couleur. Il s’émerveille d’être en présence d’une école de peinture si extraordinaire, la seule en Italie qui n’ait pas de « primitifs » puisque, dès ses débuts, elle produisit une poignée de chefs-d’œuvre. Le célèbre esthète affirme que Venise fut la première nation moderne d’Europe, mais les raisons qu’il avance pour soutenir son assertion semblent assez paradoxales : « Comme Venise écartait la gloire individuelle, les distributeurs de gloire, les humanistes y rencontrèrent peu d’encouragements, et cette circonstance épargna aux Vénitiens l’absorption dans l’archéologie et dans la science […] Le goût du beau ne se vit pas gêné dans son épanouissement par un élément étranger. » La peinture vénitienne, affirme-t-il à plusieurs reprises, est tout simplement faite pour être un objet de plaisir.
Ce que souligne Berenson, cette admiration pour les corps beaux et sains, cet amour pour les parures colorées et somptueuses, ce penchant pour le plaisir, le carnaval, l’usage permanent du masque et la prodigalité érotique, est ce qui terrorise les puritains. En revanche, quiconque a la plus minime propension à la sensualité se sentira chez la Sérénissime comme dans le temple de Vénus. Ce n’est pas un hasard si Casanova est le fils universellement célèbre de Venise.
Venise est impossible à appréhender en entier. Il reste toujours quelque chose à voir au prochain voyage, parce qu’une église est en restauration, un tableau prêté ou qu’une grève interdit l’accès aux musées, bref pour mille raisons. Chaque voyage entraîne des rectifications, élargissements, surprises, consécrations ou désacralisations. À l’époque de mes premiers voyages, je ne connaissais même pas le nom de Longhi ; il est aujourd’hui l’un de mes peintres préférés. J’ai dû attendre des années pour pouvoir admirer Saint Georges combattant le dragon, l’impressionnante fresque de Carpaccio. Lors de chacun de mes séjours, je parcourais le long trajet qui va de l’hôtel La Fenice et des artistes, où je descends toujours, à la Scuola San Giorgio degli Schiavoni, et je me heurtais chaque fois à un obstacle imprévu : fermeture pour restauration, entrée interdite suite à la célébration d’une cérémonie spéciale ou murs cachés sous d’épaisses tentures sans plus d’explications. Lorsque, au cours de mon dernier voyage, j’ai enfin pu voir cette fresque ainsi que toutes celles qui se trouvent à San Giorgio, j’ai eu l’impression d’accomplir l’exploit du siècle.
La première fois, donc, j’avais vu la ville à l’aveuglette, elle m’était apparue par fragments, surgissant et disparaissant, me livrant des proportions incorrectes et des couleurs altérées. Le spectacle avait été à la fois irréel et merveilleux. Avec les années, j’ai rectifié cette vision, devenue de plus en plus prodigieuse, de plus en plus irréelle. D’une certaine façon, mon voyage de par le monde, ma vie entière, ont revêtu ce caractère. Avec ou sans lunettes, je n’ai perçu que lueurs, images incertaines, balbutiements en quête de sens, dans cette mince zone qui s’étend entre la lumière et les ténèbres. Je me suis rêvé voyageur à bord de cette fantastique nef de fous qui atteint ou quitte l’enfer, peinte par Jacob Isaac van Swanenburgh à la fin du xve ou au début du xvie siècle, que j’ai contemplée un jour avec stupeur au Musée maritime de Gdansk et qui m’a paru frénétique par contraste avec un triptyque particulièrement harmonieux de Memling qui se trouvait dans la même salle. Que sommes-nous et qu’est l’univers ? Que sommes-nous dans l’univers ? Ce sont des questions qui nous laissent confondus et auxquelles il est d’usage de répondre par des plaisanteries si on veut éviter le ridicule. Je me risque à dire que nous sommes les livres que nous avons lus, la peinture que nous avons vue, la musique écoutée et oubliée, les rues parcourues. Nous sommes notre enfance, notre famille, quelques amis, quelques amours, pas mal d’ennuis. Une addition écornée par d’innombrables soustractions. Nous sommes façonnés par des époques, intérêts et convictions variables. Au moment où j’écris ces pages, je peux diviser ma vie en une longue phase festive et grégaire, et une autre, plus récente, dans laquelle la solitude me semble être un présent des dieux. Me rendre à des fêtes, repas, réunions, cafés, bars, restaurants, a été pour moi, durant de longues années, un plaisir quotidien. Le passage à l’autre extrême s’est fait de façon si progressive que j’ai du mal à en discerner les différentes phases. Mes années à Prague coïncidèrent avec une intense énergie intérieure. Écrire devint alors une obsession ; je crois que, d’une certaine façon, l’épuisante activité sociale à laquelle j’étais contraint de me livrer pour des motifs protocolaires a servi à nourrir d’anecdotes, épisodes, gestes, phrases et tics les romans que j’écrivis dans cette ville.
Je vis à Xalapa, une capitale de province entourée de paysages exceptionnels. Le matin, je vais à la campagne, où j’ai une petite maison, et je passe plusieurs heures à écrire et à écouter de la musique. De temps en temps, je fais une pause pour jouer dans le jardin avec mon chien. Je reviens en ville à l’heure du déjeuner et, l’après-midi, je me remets à écrire, écouter de la musique et lire, parfois aussi je regarde un vieux film en vidéo. Je parle au téléphone avec mes amis. À partir de six heures, sauf cas exceptionnel, rien ne peut plus me faire sortir de chez moi. Je dois à l’architecte Bernal Lascuráin, à son imagination, à son goût et à son talent, le plaisir d’habiter ces deux maisons construites en complément l’une de l’autre. Si j’y étais assigné à résidence, mon bonheur serait parfait. Je travaille jusqu’à deux ou trois heures du matin. Ce rythme de vie, qui semblerait désespérément ennuyeux à beaucoup, est le seul auquel j’aspire.
Ce qui nous arrive de vraiment important dans la vie est l’œuvre de l’instinct, affirme Julien Green. « Toutes les sexualités font partie de la même famille : l’instinct. Mais il y a en lui quelque chose qui nous échappe toujours, et nous en sommes conscients. C’est ce qui rend notre vie passionnante. Tout être humain porte en lui un mystère qu’il ignore. » Ce qui n’est pas important, j’imagine, ce qui est identique à ce que fait tout le monde et qui forme la banalité caractéristique d’une époque, est une création naturelle de la société. Sans nous en rendre compte, nous nous y adaptons ; c’est là l’une de ses grandes fonctions et la source de mille malheurs. Mais alors qu’on croit qu’on va se comporter comme un robot, agir mécaniquement, avancer comme un somnambule et être semblable au reste de l’armée de petits bonshommes, la force de l’instinct œuvre en sens contraire. Enfant, Rosita Gómez rêvait d’être danseuse de cabaret et elle a fini comme honnête caissière dans une banque ; elle n’a jamais appris à danser, pas même la valse. Marcelino Góngora se voyait en mafioso, à la tête d’une bande de criminels, la terreur du monde, et, avant la fin de son adolescence, il était déjà sacristain de l’église de son village. Le livre qu’une certaine personne se proposait d’écrire et pour lequel elle avait pris, des années durant, d’innombrables notes, est soudain resté en suspens et a cessé d’être un projet ; quelque chose d’inattendu, d’étranger à sa volonté, a commencé à se dessiner à la place. C’est comme ça que les choses se passent. Demandez à nouveau qui nous sommes, où nous allons, et une baffe vous délivrera des quelques dents qui vous restent.
Et de l’instinct, qui est un mystère, je me permets de sauter à la tolérance, qui est œuvre de la volonté. Il n’y a pas de vertu humaine plus admirable. Elle implique la reconnaissance des autres, c’est-à-dire une autre manière de se connaître soi-même. Une vertu extraordinaire, dit E. M. Forster, même si elle n’est guère exaltante. Il n’y a pas d’hymnes à la tolérance comme il en existe, en abondance, à l’amour. Il lui manque les poèmes et les statues qui la glorifieraient, c’est une vertu qui requiert un effort et une vigilance constants. Elle n’a pas de prestige populaire. Si l’on dit de quelqu’un que c’est un homme tolérant, la plupart des gens supposent aussitôt que sa femme le fait cocu et que les autres le roulent dans la farine. Il faut remonter au xviiie siècle, à Voltaire, à Diderot, aux encyclopédistes, pour retrouver la vigueur de ce terme. À notre époque, Bakhtine est l’un de ses chantres : son concept de dialogisme permet de prendre en compte avec la même attention des voix différentes et même opposées. « Nous ne faisons de mal aux autres que lorsque nous sommes incapables de les imaginer », écrit Carlos Fuentes. « La démocratie politique et la coexistence civilisée entre les hommes exigent la tolérance et l’acceptation de valeurs et idées différentes des nôtres », affirme Octavio Paz.
Norberto Bobbio donne une définition de l’homme civilisé qui incarne ce concept de tolérance en tant qu’action quotidienne, exercice moral mis en pratique : « L’homme civilisé est celui qui permet à un autre homme d’être comme il est, même s’il est arrogant ou despotique. L’homme civilisé n’établit pas de relations avec les autres juste pour pouvoir entrer en compétition avec eux, les surpasser et finalement les vaincre. L’esprit de compétition, de rivalité et, par conséquent, le désir d’obtenir une victoire sur l’autre, lui est totalement étranger. Donc, dans la lutte pour la vie, il a toutes les chances de perdre […] L’homme civilisé aimerait vivre dans un monde où il n’existerait ni vainqueurs ni vaincus, où il n’y aurait pas de lutte pour la suprématie, le pouvoir et les richesses, et où, donc, on ne trouverait pas les conditions qui permettent de diviser les gens en vainqueurs et vaincus. » Il y a quelque chose d’énorme dans ces paroles. Lorsque j’observe la détérioration de la vie mexicaine, je me dis que seul un exercice de réflexion, de critique et de tolérance pourrait nous aider à trouver une issue à la situation. Mais concevoir la tolérance comme elle ressort du texte de Bobbio implique un effort titanesque. Je me mets à penser à l’orgueil, l’arrogance et la corruption de certaines personnes de ma connaissance et je m’énerve, je commence à passer en revue les attitudes qui m’irritent le plus chez elles, je découvre l’ampleur du mépris qu’elles m’inspirent et, finalement, je dois reconnaître qu’il me manque encore beaucoup pour pouvoir me considérer un homme civilisé.
Dans la deuxième entrée du journal de Lezama Lima en date du 24 octobre 1939, l’écrivain cubain évoque la relation de Voltaire et Frédéric II. Au début, les rapports entre le monarque et le philosophe paraissaient parfaits : « Tous deux perdent constamment la mesure dans l’éloge. » Mais il suffit d’un commentaire critique de Voltaire sur les fautes d’orthographe qui gâchent la prose de Louis XIV pour que cette relation s’envenime. Un roi est un roi et aucun solécisme ou faute d’orthographe ne peut entacher sa grandeur ; un philosophe, aussi génial soit-il, n’est qu’un philosophe, et il doit savoir où est sa place. Caesar est supra grammaticam, il ne faut jamais l’oublier. Le lien entre prince et écrivain a pâti depuis le début des temps de l’équivoque ; c’est une amitié dangereuse. Un romancier doit apprendre à maintenir un dialogue avec les autres, mais surtout avec lui-même, il doit apprendre à s’observer et à s’écouter ; cela l’aidera à savoir qui il est. S’il n’y parvient pas, au lieu d’un roman, il construira un appareil verbal qui tentera de simuler une forme narrative, mais dont la respiration sera fausse. Il recueillera, peut-être, quelque chose qui est dans l’air. L’auteur sait que cela plaira à César ou à la masse, peu importe : il l’a écrit pour l’une de ces deux déités. Quelques années plus tard, ce sera déjà lettre morte. La littérature est pire que la belle dame sans merci*, cette femme aimée et redoutée des symbolistes. Lorsqu’on triche avec elle, lorsqu’elle sent qu’on l’utilise à des fins bâtardes, sa vengeance est féroce.
Commencer par évoquer les fastes de Venise et finir embourbé dans la littérature mensongère est bien trivial. Cela me rappelle combien je suis loin de l’homme civilisé décrit par Bobbio. J’aimerais, au lieu de céder à l’irritation, commenter l’attitude de deux écrivains qui ont eu une influence déterminante sur moi au moment d’organiser ma vie de retraite : Luis Cernuda et Julien Gracq. Comme on le sait, le tempérament détermine le destin, et par tempérament je me sens appartenir à la même famille que ces écrivains. De l’extérieur, et par facilité, on pourrait penser qu’il s’agit d’auteurs décidés à lire la vie au lieu de la vivre. La vérité est un peu plus complexe et en même temps beaucoup plus simple.
On pourrait croire que renoncer à une bonne partie des usages du monde est une façon de faire passer pour de l’humilité ce qui n’est qu’arrogance et parfois même orgueil. Ce n’est pas le cas. Pour moi, il s’agit d’un immense repos, d’une forme d’hédonisme absolu. Me promener dans mon jardin, avoir enfin tous mes livres réunis, savoir que je suis arrivé sur la fameuse île déserte avec plus d’options que les dix titres requis par les enquêtes, être loin de tout sans avoir renoncé à observer le monde, le scruter, le lire, tenter de déchiffrer ses signaux et deviner ses mouvements, tout cela est un plaisir. Ce qui n’exclut pas quelques voyages, rêver de marcher à nouveau dans certaines ruelles de Lisbonne, Prague, Marienbad, Venise… Venise a été un décor fréquent dans mes récits. Il s’agit d’une Venise imaginée, comme celle d’Hofmannsthal, une Venise idéale, qui éveille en moi la certitude de l’unité biologique de l’homme avec tout ce qui l’entoure et sa fusion mystique avec le passé.
J’ai écrit, dans El relato veneciano de Billie Upward (Le Récit vénitien de Billie Upward) :
« Tous les temps sont au fond un temps unique. Venise renferme toutes les villes, toutes les villes renferment Venise, et le jeune touriste myope comme une taupe qui, Baedeker en main et col de gabardine relevé pour protéger ses bronches fragiles de l’humidité ambiante, s’arrête pour contempler une capricieuse façade de la Riva degli Schiavoni, est le même jeune Levantin aux yeux en amande et à la chevelure bouclée qui contemple avec stupeur les richesses du marché installé à côté du tout nouveau pont du Rialto, et aussi l’esclave à la tignasse rêche et verdâtre capturé dans quelque village kachoube des côtes de la Baltique afin de creuser les premiers palafittes de celle qui sera plus tard la plus colorée, excentrique et spectaculaire de toutes les villes. Chacun d’entre nous est tous les hommes. J’ai été, semble proclamer le héros, Othello et aussi Yago et aussi le mouchoir perdu de Desdémone ! Je suis mon grand-père et ceux qui seront mes petits-enfants ! Je suis la pierre grossière qui sert aux fondations de ces merveilles et je suis aussi leurs coupoles et leurs colonnes ! Je suis l’adolescent et le cheval et le morceau de bronze qui représente le cheval ! Tout est toutes les choses ! Et seule Venise, avec son absolue individualité, allait lui révéler ce secret. »
Xalapa, février 1996
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