« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
José Corti, l’un des plus grands éditeurs français du XXème siècle nous a livré quelques instantanés de sa vie à travers un livre extraordinaire : Souvenirs désordonnés.
Ce second extrait de Souvenirs désordonnés présenté sur lekti-ecriture.com permet de saisir l’homme José Corti, ses lignes de fractures, la souffrance due à la perte de son fils pendant la seconde guerre mondiale, mais également sa profonde humanité.
Un autre de mes amis, mais moins intime que ne le fut Crevel, a disparu aussi lorsqu’il lui restait une œuvre à accomplir ; une œuvre qu’il a sacrifiée à l’amour des autres, généreusement. Il manquera toujours à nos lettres ce Don Juan qu’il rêvait d’écrire et de jouer. Mais on ne peut parler d’Itkine sans évoquer cette espèce de société, moitié coopérative et moitié caisse d’entraide mutuelle, qu’il fit surgir de rien, dans les mois qui suivirent l’armistice de 1940, et qui sauva positivement de la faim un si grand nombre d’artistes, d’écrivains, de Juifs qui, traqués ou seulement menacés, avaient fui la zone occupée pour se perdre dans l’anonymat de la foule mouvante de Marseille. Marseille avait ses mouchards tout aussi bien que Paris, mais pas encore la Gestapo. Tous ces déracinés étaient dépourvus, et le plus grand nombre privé de toute aptitude à faire quoi que ce soit ; tous aussi avaient à résoudre, dans le désert d’une ville inconnue, le problème du pain quotidien. Itkine, dont quelques-uns se souviennent, était logé à peu près à la même enseigne, mais il en avait vu d’autres ; et vaincu de pires difficultés.
Naguère, à force de volonté, il avait réussi à s’élever de l’obscur prolétariat de la fourrure, dans lequel, comme avait fait son père, il était entré à quatorze ans, à l’indépendance de l’homme de théâtre, tour à tour acteur, metteur en scène, chef de troupe, auteur enfin. Il avait, chemin faisant, choisi ses voies littéraires et compté parmi les membres les plus actifs du mouvement surréaliste. Celui qui avait monté, en 1937, Ubu enchaîné (décor de Max Ernst), révélé, en 1938, Montherlant homme de théâtre en présentant Pasiphaé au Théâtre Pigalle et, environ la même époque, joué Le Coup de Trafalgar de Vitrac, en haine de l’esprit chauvin ; celui qui, au moment de sa halte marseillaise, travaillait à une comédie de haute ambition : Don Juan satisfait ; celui-là était un homme de la bonne trempe, capable, plus et mieux qu’un autre, de se tirer d’affaire quand, au plus noir des jours de 1941, le vivre et le manger avaient le pas sur l’art, la poésie et le théâtre même. Il en donna la preuve.
Manger ! Il fallait trouver un moyen de manger ; et, si possible, de manger tous les jours à peu près à sa faim. Le rassasiement viendrait plus tard. Éluard, qui n’a jamais connu la faim, mais a généreusement ressenti celle des autres, a écrit un poème : Je mange, qui peint assez ce qu’elle fut pour une multitude ; l’hôte jamais repu de chaque table. Itkine était à peu près sans ressources, sauf de courage, d’esprit, sans doute aussi de quelque vertu d’adaptation propre ou tenue d’héritage. Si, par la seule force de sa volonté, la seule puissance de sa foi, l’apprenti fourreur avait su devenir Sylvain Itkine, homme de théâtre, c’est qu’il s’appuyait sur deux maximes, dont l’une est que rien n’est impossible à qui entreprend avec intelligence, courage et persévérance ; et l’autre, en quelque manière corollaire, que l’on n’est jamais vaincu que par soi-même, par l’abandon auquel on consent, à quoi l’on se résout ; c’est qu’il pensait que les êtres qui triomphent sont ceux qui disent non à l’adversité et refusent obstinément de se rendre. Cette virilité allait lui permettre de s’établir au milieu d’une ville indifférente, comme elle devait, trois ans plus tard, muré dans son silence, lui donner la force de résister à ses tortionnaires et de mourir, homme libre, dans un camp de concentration. Pressé par la nécessité, Itkine eut le mérite de trouver une solution - combien savoureuse - au problème de la subsistance avec l’aide de Jean Rougeul et de Guy Blanc de La Note d’Hauterive, qui formèrent avec lui le petit état-major de sa joviale entreprise.
Pour gagner de quoi vivre sans savoir rien faire, il n’y a, tout le monde le sait, que le commerce. M. Jules Romains explique fort bien et très laconiquement que le commerce consiste en somme, et tout bêtement, à vendre plus cher qu’on n’achète. Ce qui est vrai ; ce qui est apparemment même à la portée du premier venu. Pour Itkine, il s’agissait d’acheter avec une mise de fonds d’importance nulle, comme dit Lautréamont, et de revendre, le mieux qu’il se pourrait, mais du jour au lendemain, une marchandise dont le besoin se renouvellerait sans cesse. L’impécuniosité du trio affectait d’un coefficient non petit la difficulté du problème à résoudre. Il fallait trouver une solution qui ne demandât guère plus que la fusion de quelques bonnes volontés - et quelque maigre finance. Je crois savoir que c’est Blanc qui fournit les premiers « sous », tout à la fois premières et dernières cartouches. Il ne s’agissait pas de les gaspiller. Par éliminations successives, Itkine en vint d’abord à conclure, tout Marseille ayant faim, que l’affaire à monter ne pouvait être que d’alimentation ; puis, après mûres réflexions et calculs, qu’il serait expédient et profitable de fonder une fabrique (pas moins !) de bonbons.
C’était solution de poète. On était à l’époque où l’on commençait d’enlever aux Français le droit de faire les délicats. À Marseille, la matière première était abondante et à bas prix. Des dattes, des amandes, des noisettes, des noix pilées pouvaient devenir friandise. Il suffirait même de varier la proportion de ces ingrédients pour en modifier la saveur ; puis de l’offrir sous une présentation alléchante pour la vendre. On se mit à l’ouvrage et c’est ainsi qu’un beau jour naquit un « produit » qui fut baptisé le « Fruit mordoré » en raison de son conditionnement, mais ensuite, plus couramment et familièrement appelé le Croque-fruit. C’est sous ce nom qu’il devait faire fortune, plaisant à l’œil, savoureux au goût et même… riche de quelques calories !
Ce bonbon sans artifice reçut dès son apparition un accueil prometteur. Cette honnête chatterie tranchait sur les bonbons de l’heure qui devaient plus à la science du chimiste qu’à l’art du confiseur. Je me souviens de ce soir où, après notre écoute de la radio de Londres, Pierre Cayrol (le frère de Jean), ingénieur à Saint-Gobain, nous livra le résultat d’une analyse qu’il venait d’achever. La confiture examinée n’était constituée que de gélatine colorée, parfumée chimiquement et sucrée… à la saccharine. Elle ne contenait pas une once de produit assimilable. Ce que l’on nous offrait en ce temps-là, sous le nom de confiture ou de « bonbons d’attribution », n’était qu’infâmes fabrications qui ne pouvaient que transiter à travers le corps et tromper l’estomac après avoir donné, un instant, quelque illusion d’agrément au palais ! Le Croque-fruit, lui, était sans reproche et, de surcroît, nourrissant. Son succès devint vite immense ; et l’on broya, concassa, malaxa, emballa à l’envi, entre soi, dans la bonne humeur - malgré les soucis, les menaces de l’heure. On allait faire ses quelques heures de Croque-fruit, chacun lui donnait une matinée ou un après-midi ; car le travail, comme dans les Postes, y était organisé par brigades (dois-je dire que l’on n’employait pas ce mot au Croque-fruit ?) et, en échange, la coopérative octroyait un salaire quotidien de soixante-dix francs - porté ensuite, la prospérité venue, à quatre-vingts francs.
Les survivants de cette aventure en situent le début à la fin de 1940 ou au début de 1941. Ils se souviennent qu’elle eut pour berceau la chambre d’un immeuble de la rue des Treize-Escaliers. L’équipe initiale, composée d’Itkine, Rougeul et Guy Blanc, s’accrut. On annexa une pièce contiguë. Quand mon neveu Jacques vint s’accrocher au groupe, comme à une providentielle bouée de sauvetage, le 3 février 1941, il y entra avec le numéro 12. « L’aliment qui réjouit, la friandise qui nourrit » partait à la conquête de la côte. La royauté du fruit mordoré s’étendait, soutenue par la publicité qui se faisait de bouche (satisfaite) à oreille (attentive) et par l’action conjuguée de Jean Effel et Jean Ferry, habiles à la publicité. Jean Ferry saupoudrait les prospectus du Croque du meilleur esprit :
Je pense, donc je suis (Descartes)
Je mange, donc je croque-fruit (sans carte !)
Les gens riaient, croquaient et la manne affluait, qui nourrissait ces inaptes à tout dont Itkine avait fait des confiseurs ! Le Croque-fruit n’était pas la Marquise de Sévigné, mais la célèbre chocolaterie n’avait connu ni ses modestes débuts ni sa foudroyante réussite. A Royat, la main-d’œuvre était locale, rustique, au lieu que les manutentionnaires du deuxième étage de la rue des Treize-Escaliers, tous amis d’Itkine, tous phalanstériens de cooptation, étaient, même les apatrides, des intellectuels - de grande, moyenne et petite réputation. Tout transfuge de Paris était certain de trouver de l’embauche au « Croque » - et pas seulement ceux de Paris, mais des réfugiés d’Espagne et d’Italie. Notons en passant que la police marseillaise ne regardait pas ce singulier rassemblement d’un œil indifférent. Elle alla même, deux ou trois fois, y regarder de près (comme elle avait fait chez moi) ; et, certain jour, sous le prétexte que le point sur l’i de « fruit mordoré » avait la forme de l’étoile soviétique. Perquisition sans résultat : on ne pouvait saisir les éclats de rire ! Car on peut imaginer les propos qui s’échangeaient autour de tables qui groupaient Sylvia Bataille, Pierre et Jacques Prévert, Dominguez, Pierre Brasseur, Jean Ferry et sa femme Lila, Jean Effel, Benjamin Péret, Loleh Bellon, Neumann dont la femme était la représentante des éditions du Sagittaire, Gilbert Lely, futur historiographe de Sade, Lola, la femme de Mouloudji. Il serait plaisant de reconstituer la liste complète de ceux qui ont dû au Croque-fruit - à Itkine - l’abri de l’hôtel et la table de restaurant ! Cohorte importante, mais combien mouvante ! On arrivait, bon accueil ! On repartait, bonne chance ! C’est qu’on avait trouvé mieux ailleurs, ou qu’il était prudent de disparaître rapidement.
L’arrivée des Allemands en zone nonoccupée sonna alors le glas de la glorieuse entreprise. Elle ne devait pourtant fermer ses portes qu’au mois de décembre (1942), après deux ans d’une activité de salut public. Les Boches à Marseille, les soixante-dix croque-fruitiers qui formaient l’effectif des Treize-Escaliers se dispersèrent pour ne pas offrir une proie trop facile à ces messieurs de la Gestapo. Ceux-ci devaient pourtant en retrouver beaucoup que les camps n’ont pas rendus et, parmi ces malchanceux, Sylvain Itkine, le malchanceux, lui, de la dernière heure.
Itkine avait pu se donner au Croque-fruit sans oublier qu’il était acteur, metteur en scène et pas davantage sa vocation d’auteur. Acteur, il avait joué Argante, des Fourberies, à Lyon, en 1941 ; metteur en scène, il rêvait de monter une pièce de Ghelderode aux résonances shakespeariennes, de créer une revue avec Jean Mercure ; auteur, de trouver le temps de revenir à ce Don Juan satisfait dont il ne pouvait se résoudre a remettre l’achèvement à l’après-guerre. Mais, comme Molière qui, du Misanthrope, pouvait revenir à la farce, Itkine avait monté, en avril ou mai 1942, avec Jean Rougeul, une revue théâtrale : Le Mur de papier. Il en avait donné deux ou trois représentations. S’agissait-il d’une charge discrète contre la ligne de démarcation, je n’ai trouvé personne qui sût me le dire.
Tout cela, qui brochait sur la dévorante activité du Croque-fruit, et aurait suffi à remplir une existence, n’était pourtant pas toute la vie de Sylvain Itkine. Il était aussi Georges Sylvain Boulan (ou Bouton), combattant de la clandestinité - et combattant investi de grandes responsabilités. Pour le seul amour de la Liberté, le vivre d’abord allait de pair avec le lutter d’abord. Combattre n’était pas pour lui un moyen comme un autre, seulement plus hasardeux, de gagner sa vie. Elle était assurée ; et l’on ne s’enrichissait pas dans la Résistance, quoi qu’on en ait dit. Car on a colporté que ceux des réseaux étaient grassement payés par Londres ; qu’il leur tombait du ciel des fortunes. Il en tombait, en effet. Exemple, ce neveu dont j’ai parlé, Jacques, dix-neuf ans, a transporté un jour deux de ces millions célestes destinés au réseau « Libération ». C’était aussi dangereux que de convoyer - sa tâche habituelle - des valises bourrées de mitraillettes de Lyon à Marseille. Chaque voyage était pour lui crainte et tremblement. Pense-t-on que c’était l’appât des quinze cents francs qu’on lui donnait chaque mois qui lui faisait braver la mort au cours de ces navettes ? Ces mensualités venues de l’éparpillement des millions de Londres permettaient seulement à ses camarades, comme à lui-même, de vivre en marge, inconnu des mairies, absent des listes d’attribution. Elles ne payaient pas le risque de la vie, et d’avance, les tortures qu’il devait subir aux Baumettes ! Être résistant fut sans doute un métier pour quelques-uns ; du moins ceux-là ne se sont-ils pas vendus à l’ennemi et s’il y eut chez eux calcul, il y eut d’abord choix. Je clos cette parenthèse pour revenir à Itkine qui s’était jeté dans la lutte sachant qu’il risquait plus qu’un autre. L’arrestation pour lui, Juif, signifiait la mort.
Au moment qu’il croyait la victoire assurée, et toute proche, le 1er août 1944, la Gestapo vint sceller son destin.
On sait comment se déroulaient les interrogatoires de ceux qui étaient soupçonnés de jouer un rôle dans la Résistance. Le Moyen Âge bien dépassé, la torture était devenue science. La « question » qu’on fit subir à Sylvain Itkine dura… quarante-huit heures ! Et ceux de la même affaire qui, attendant leur tour, virent passer près d’eux la civière sur laquelle il gisait inanimé, purent croire que tout était alors fini pour lui. Le pauvre Itkine avait subi tous les acharnements des bourreaux ; son visage, comme l’avait été celui du tendre et charmant Desbordes, pareillement « interrogé », n’était qu’une plaie. Et c’est la vue de ce corps mutilé, inerte, de cette face de déposé d’une pire croix, qui devait accréditer pour longtemps la fable de son assassinat à Lyon. On sait maintenant qu’il survécut à ces abominables journées ; qu’il fut déporté et qu’en 1945, comme des millions d’autres…
Je n’ai pas eu la curiosité d’aller voir si son nom figure sur la plaque du Panthéon dédiée aux écrivains morts de 1939 à 1945. La curiosité ? Le courage plutôt ! Elle en porte un que je ne pourrais lire sans que le cœur me manque - et sans larmes, un surtout : le mien, précédé d’une autre initiale. Celui-là…
Je suis un homme qui ressemble à tous les autres. On me voit agir, on m’entend parler - parfois même rire ! Cela semble tout naturel. Comment ne serait-on pas pris à la perfection des apparences ? Il n’y a que moi qui sache la vérité. Et la vérité, ç’a été un des faits divers du 2 mai 1944. J’ai reçu, ce jour-là, le coup dont je suis mort après un an d’agonie. J’ai eu la surprise, après un an d’attente, de me trouver encore debout. Je, cela veut dire, nous. En ces morts que nous sommes se mêlent le double étonnement de percevoir l’agitation de la vie, de prendre part à cette agitation, et l’impatience maîtrisée d’en voir cesser le merveilleux, mais pour nous, vain spectacle. Si ce nom se lit sur une plaque du Panthéon, c’est qu’au moment où Maurice Noël demandait qu’on signalât au Figaro littéraire le nom de tous les écrivains victimes de la guerre sur les fronts, dans les combats et dans les camps, un lecteur de bonne volonté le lui indiqua. Un écho de presse nous émut. Je priai aussitôt Maurice Noël de tenir cette information comme non reçue. Nous ne demandions que le silence autour de celui qui, comme l’a écrit René Char, « avait mis le feu à sa vie ». Maurice Noël me répondit, en termes touchants, que, tout en s’inclinant devant ce que notre vœu avait de respectable, il ne pouvait que s’en tenir à son projet qui était d’établir, pour la transmettre au ministère des Anciens Combattants, la liste aussi complète que possible de tous les écrivains disparus de 1939 à 1945. Il fallut bien s’incliner, comme nous dûmes le faire plus tard, pour Cinq parmi d’autres, publié par les Éditions de Minuit.
Un nom au Panthéon. Le Panthéon, le lycée Henri-IV, qui n’en est séparé que par une rue étroite, le croisement rue Soufflot-boulevard Saint-Michel à deux pas duquel nous habitions - et habitons encore - définissent l’étroit triangle où s’est inscrite et déroulée toute la vie de notre fils. À deux pas aussi de cette rue Médicis qui borde le Luxembourg et que ferme l’Odéon dont j’ai si longtemps fréquenté les galeries et hanté le poulailler.
Toute notre vie s’est jouée sur le haut plateau de la montagne Sainte-Geneviève. C’est là aussi qu’elle s’achève.
Tant de rêves, hélas, vont-ils pouvoir tenir Dans notre courte vie s’écrie, dans son recueil Danses, Pierre Desquerre, mort à trente ans des suites de la Grande Guerre et que nul, que moi, à peu près, n’a lu. Tragique destinée. Du moins a-t-il réussi à enfermer bien des rêves dans cette vie dont il pressentait d’avance la brièveté. Moi, je survis aux miens. Je me suis souvent apitoyé sur son sort autrefois. Aujourd’hui, je sais qu’il fut privilégié. Qu’est-il de pire, en effet, que de se sentir déjà hors du monde quand on compte encore parmi les vivants ? Qu’y a-t-il de pire que la mutilation du cœur ?
Lorsque je me donnai, il y a trois ou quatre ans, le délassement d’écrire quelques fables dans le ton de La Fontaine, j’en avais composé une non publiée. J’en retiens ce passage :
Ah ! quel serait mon sort, vous le demandez-vous,
entre cet avenir, mort à toute espérance,
vers lequel il faudrait que j’avance
le cœur percé de mille coups
et ce passé si doux
que je ne pourrais plus évoquer sans souffrance !
Qu’est-ce qu’une vie sans espoir ? Est-il être au monde qui vive sans espoir ? Le plus pauvre peut croire que sa misère prendra miraculeusement fin, et il rêve de revanches ; le plus malade, se raccrocher à la pensée que quelque part, dans un laboratoire inconnu, la science est en train de découvrir le remède qui lui rendra la santé, et il lutte de son peu de force pour l’attendre ; le condamné à mort, attendre aussi la grâce de la dernière minute. Nous, qu’avons-nous à attendre des jours ? Rien. Et, plus d’avenir, c’est déjà la mort.
Le philosophe me dit que, pour l’homme en général, ce n’est pas beaucoup plus gai. C’est vrai à cette différence que le noir, il ne le voit pas à chaque instant. Au contraire, chaque instant lui apporte son lot de surprise. Bonne, il en est heureux ; mauvaise, il sera dédommage le lendemain. Et puis, dans l’agitation de la vie, combien voient au-delà des apparences de la vie ?
Au lieu que celui qui se tient à l’écart du bruit, comme retranché du monde, que voit-il ? Grouillement et tumulte ; et contemplant son flot en perpétuel mouvement, il songe
à tant de gouttes attendant
l’heure d’aller se perdre en ce gouffre effrayant
par qui, dès leur naissance, elles sont appelées…
Chacun, pourtant, a été un reflet du ciel, a eu au moins son court dialogue de lumière. Ainsi la marionnette qui fait son petit tour avant de disparaître - sans laisser plus de traces que si elle n’avait jamais été. Ainsi de nous, sauf que d’entre les marionnettes humaines, une, de loin en loin, demeure statue et sa voix est celle de millions d’autres et elle reste leur témoin.
Celui qui vit doit savoir que le somptueux et si divers décor de la terre masque ce qu’elle est vraiment : l’immense cimetière qu’il est de l’ordre des choses que chacun entre visiter à son heure ; où rien n’a été négligé pour exciter la curiosité et passionner l’intelligence. Un cimetière dans lequel on est né, auquel on est si bien fait, qu’on ne le voit pas cimetière, mais jardin. On y marche, comme libre sous la splendeur du ciel ; mais dès le premier instant, la Mort nous tient au talon : prise si discrète qu’elle se laisse oublier. C’est la raison qui nous fait voir ; un peu nous désespère ; beaucoup nous laisse deviner non pourquoi nous devions habiter ce jardin de mort, mais pourquoi celle-ci nous apparaît avec un si redoutable visage, et comprendre enfin que c’est notre seule angoisse qui le lui donne ; que ce sont nos peurs qui engendrent son mystère. On peut imaginer que la chenille, à la fin de sa vie, en éprouve d’affreuses, elle aussi. Elle ne s’en enferme pas moins, pourtant, dans le linceul de son cocon. Serions-nous moins philosophes que la chenille du jardin ?
Sans être Socrate, on peut considérer la Mort sans horreur, sans panique, et se préparer à sa rencontre - le seul grand moment de l’existence, le seul où la vie se révèle.
En vivant, le plus dignement possible, son petit temps d’apparition, sa petite scène, il semble même qu’il y a quelque chose d’exaltant pour celui qui cherche à se vaincre, à se surmonter, à se surpasser, s’il a au cœur, non l’espoir d’être sacré champion, mais, plus modestement, de réaliser ce qu’il peut faire de mieux, dans cette course contre la montre - montre qui peut s’arrêter à chaque instant ! La mort est alors le bon aiguillon, et le travail le moyen, le seul moyen de salut.
Je sais le prix de la douleur ; je sais ce qu’elle m’a apporté ; je sais ce que je lui dois. Elle m’a été imposée d’un coup, don affreux ; affreux dans l’instant de la blessure ; bienfaisant ensuite.
Le chancre de la Douleur n’épargne personne (ce ne serait pas un privilège que d’en être sauvegardé). Une petite tache peut s’appeler grain de beauté pendant presque toute une vie, il arrive qu’un jour elle saignote et parte à la conquête du corps entier. Alors, adieu coquetteries ! Chacun porte son petit grain de douleur. Il reste endormi ou il s’éveille et prolifère. L’un n’a jamais rien ressenti. Il n’en rejoint pas moins celui qui a toujours souffert.
La Terre m’apparaît comme un immense champ planté de quilles pour le jeu d’une infatigable boule noire. Les quilles ont été posées comme au hasard. Elles savent - sans avoir beaucoup de hauteur, elles embrassent un assez vaste horizon -, elles savent que la caisse d’où on les a tirées demeure entrebâillée quelque part, à l’écart, et les attend. On les dit heureuses quand elles ont réussi à n’être mises hors du jeu, corrodées par une longue, longue succession de saisons, que frappées à la tête d’un seul coup. Elles ont fait leur temps. La plupart, avant de retourner dormir dans la caisse, ont senti passer le vent de la boule ; un grand nombre ont vacillé plus d’une fois avant de retrouver leur équilibre. Toutes mettent leur point d’honneur, leur amour-propre à rester debout le plus longtemps possible. Il en est une, de loin en loin, qui tombe volontairement pour s’affirmer libre, ou se soustraire souffrance des coups déjà reçus, ou échapper au hasard de cette incompréhensible hécatombe qui l’isole peu à peu. Quelle d’entre ces quilles, à moins que d’être restée bûche, n’aimerait connaître la règle du jeu ?
Pauvres petites quilles, vous l’ignorez. Certaines d’entre vous encore qu’affreusement effrayées à l’idée du choc prochain, pressentent, ou savent que ce n’est pas jeu gratuit ; qu’elles seront un jour arrachées à la nuit de la caisse et participeront à un autre jeu où elles ne seront plus étriquées dans leurs fibres, matière à souffrance ; qu’elles cesseront d’être cibles et connaîtront enfin la main qui lance cette boule noire qui leur faisait si grand peur ! Ce sont les quilles heureuses, je suis de celles-là, tout navré que je me sache et me voie. Désespéré - et plein d’espoir.
J’ai battu le rappel de mes souvenirs ; je les ai retrouvés comme je le souhaitais, dans le pêle-mêle de leur arrivée, comme ils se sont présentés, sans les ordonner comme fait un chef qui rassemble ses troupes, puis les groupe avant de les faire défiler pour qu’on les admire. J’aurais pu en composer des chapitres cohérents ; et chacun, ayant consulté la table, aurait pu lire la page de son choix - ou refermer le livre. J’ai préféré la façon de celui qui reçoit sans préséances ni protocole, parce qu’il est heureux d’accueillir, de voir qu’on se presse à sa porte, qu’on s’y bouscule presque pour entrer. Il a vu l’un s’effacer discrètement et l’autre profiter de la liberté laissée à tous pour faire l’avantageux et même garder longtemps la parole. Je n’ai pas été censeur plus qu’il ne m’a paru nécessaire de l’être. J’ai reçu tous ceux qui sont arrivés à temps. Les retardataires ? Ils attendront quelque autre (peu probable) occasion.
Comme la terre est peuplée de plus de morts que de vivants, il se trouve dans ces pages plus d’ombres de disparus que d’amis auxquels je puis encore serrer la main. Je regrette d’avoir mal su, même un moment, rendre les couleurs de la vie à ces fantômes. C’est que j’ai si bien connu ceux qu’ils furent que, la moindre évocation me les rendant présents, tels que je les ai aimés, j’en viens trop facilement à croire que je les ai ressuscités.
Aujourd’hui, chers fantômes, je vous rends à votre paix. Je vous remercie de m’avoir tenu compagnie pendant que la boule roule et frappe à tort et à travers. Pour quelque temps encore, je retourne au monde - mais sans vous quitter jamais pourtant. Il me semble que l’on n’y parle qu’une langue morte et que cette langue morte ne redevient vraiment vivante qu’au cours de nos longs entretiens secrets. Je vous parle, j’apprends à vous parler sans le secours des mots, puisque c’est ainsi que se feront nos conversations quand je vous aurai rejoints et à jamais retrouvés.
Pendant plus de cinquante ans, j’ai rêvé un long rêve qui m’a révélé le bonheur ; mieux même, qui me l’a positivement donné. Le plus cruel des cauchemars l’a brusquement anéanti. Plus que dépossédé, il ne me reste désormais qu’à attendre la suprême émotion du réveil.
Ce texte est reproduit sur Contre-feux, magazine littéraire et artistique de lekti-ecriture.com grâce à l’aimable autorisation des éditions José Corti. Qu’ils en soient remerciés.
Les éditions José Corti disposent d’un site Internet consacré à la maison qui est particulièrement riche et intéressant.
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