« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Document
Extraits (premier volet)
mercredi 7 janvier 2004, par José Corti
Toutes les versions de cet article :
José Corti, disparu en 1984, est certainement l’un des plus grands éditeurs français du XXeme siècle.
Ami et éditeur des Surréalistes (Breton, Dali, Eluard…) dès 1926, il fut également le seul éditeur de Julien Gracq, qu’il connut en 1938.
José Corti nous a laissé un témoignage de ses cinquante années d’édition dans un livre essentiel paru en 1983, Souvenirs désordonnés. Grâce à l’aimable des éditions José Corti, des extraits de ce livre sont disponibles à la lecture sur Contre-feux. Qu’ils en soient remerciés.
Si ce nom n’avait pas été tout naturellement appelé par le rien de commun de ma Rose des Vents, j’aurais revu l’ombre de Fiser derrière ce quidam qui est entré chez moi ce matin sans crier gare, s’est assis sans invitation et qui a posé sur ma caisse - je pourrais mieux dire mon bureau - un manuscrit élégamment enchemisé ; j’aurais revu la modeste et digne contenance de Fiser m’apportant un ouvrage de mérite dont, faute qu’il pût en payer intégralement l’impression, les « Presses » n’avaient pas voulu. L’homme de ce matin, lui, n’était pas embarrassé ! Il le fut si peu même que, dédaignant toute autre qualité, il se présenta comme un auteur pressé de se voir édité. Pressé, mais nonobstant ouvert, qui sait la vie, comprend les choses, en sait le prix. Il tenait à être publié, mais pas chez n’importe qui ; non, chez moi. Et de sourire après cet hommage. Je n’avais même pas à prendre la peine de lire le texte qu’il m’apportait ! Pourquoi perdre du temps quand il suffisait de s’entendre sur un chiffre. Tout cela n’avait demandé que le temps d’être dit, bien moins de cinq minutes. Je pus enfin parler à mon tour et répondre à ce galopant homme d’affaires que je ne pouvais rien pour lui, mais qu’il trouverait, à Paris ou ailleurs, quantité d’imprimeurs expéditifs dont il pourrait payer les services. Il ne l’entendait pas ainsi. Il se fît plus pressant, plus précis aussi. Il était prêt à payer ce qu’il fallait pour paraître et, souligna-t-il cette fois, chez l’éditeur de Julien Gracq. Tout en parlant, il caressait son manuscrit, comme le boucher fait le rôti aux larges bardes qui feront la cuisson douce et rendront la chair savoureuse. Ici, les bardes étaient banknotes du grand format !
Il faut que, de temps en temps, l’argent apprenne la limite de ses pouvoirs : j’ai reconduit jusqu’à mon seuil mon visiteur bien étonné.
Ceux qui n’ont pu forcer les grandes portes sont presque tous, et presque toujours prêts aux sacrifices. L’édition d’un livre ne va pas sans frais considérables ; ils le savent ; ils comprennent l’hésitation de celui qui doit les engager. Ils sont mûrs pour payer ce qu’il faut. Les grandes maisons leur semblent inaccessibles. À qui poseraient-ils leur petit marché quand ils n’ont accès qu’au vestibule ? Ils s’aperçoivent alors qu’il en existe de petites, qui ne paient pas de mine, mais d’où sortent de bons livres. Chez moi, entrée libre. On pousse la porte et l’on est au cœur de la place, pas d’antichambre, pas de bloc où inscrire l’objet de la visite ; pas de portes capitonnées protégeant des conférences qu’il ne saurait être question d’interrompre ! Et puis, une boutique, cela n’impose guère. On entre, le manuscrit en bandoulière. On ose proposer, sans inutiles finasseries, cet argent que les grands ne refusent pourtant pas toujours. Ils savent même le cueillir si suavement que l’auteur se sent vraiment leur obligé. Il souffrait d’un manuscrit rentré ; on l’en délivre en l’endormant et il se réveille, contrat en poche, heureux et léger, certain que la gloire n’est pas loin. Car de si riches maisons n’auraient pas accepté un ouvrage médiocre, pense-t-il. Douce innocence !
La rage d’écrire est une terrible maladie, et qui frappe à tort et à travers. Passe pour ces petits notaires de province en mal de succès littéraires ; ils sont riches de temps et d’argent. Mais combien d’autres, moins bien pourvus, tueraient, comme on dit, père et mère pour se voir enfin imprimés ; et ne se feraient pas scrupule de les mettre bien gentiment sur la paille avec toute la parenté en mesure de souscrire pour, en fin de compte, lui offrir un livre qui ne sera jamais lu.
Dieu merci, je suis immunisé et ma « Rose des Vents » me tiendrait dans le bon cap si mon désintérêt de l’argent ne me gardait des tentations. J’ai pourtant succombé à deux reprises, mais non pour écornifler l’argent de la vanité ou de la sottise, ce qui est tout un. Seulement par sympathie. La première fois, je ne déboursai pas un centime ; la seconde, les frais de l’impression me furent, en grande partie, payés. Dans les deux cas, les ouvrages en cause avaient de très réelles qualités. J’aurais pourtant été mieux avisé de m’en tenir au refus cordial de ma première réponse. Mais comment rester ferme quand le sentiment se mêle de dire son mot en faveur d’un manuscrit. Pour être tout à fait véridique, ce n’est pas deux, mais bien trois fois que j’ai succombé et toujours avec la même excuse de sympathie ; mais dans ce dernier cas, le sentiment de sympathie ne devait jouer qu’en faveur de l’œuvre, car j’ignorais absolument tout de celui qui m’avait adressé ce mince cahier d’écolier couvert d’une écriture fine, serrée, élégante, plus agréable pourtant à regarder que facile à lire. Il m’avait suffi d’en déchiffrer deux pages pour n’avoir plus envie de le refermer. Dès la vingtième, j’étais sûr qu’il s’agissait de l’œuvre d’un écrivain. Dès ce moment aussi, toute difficulté de lecture avait disparu : j’étais déjà fait à ces n ressemblant à des v, à ces m à deux jambages et à quelques autres, parfois gênantes, particularités d’écriture. J’achevai le manuscrit d’une traite. Ma décision était déjà prise. C’était un roman à publier. Un roman ? Sans doute, mais aussi bien une succession d’admirables poèmes en prose soutenus par le fil d’une fiction apparemment assez ténue. Je dis bien : apparemment.
J’étais au plus haut de mon enthousiasme quand je m’avisai que cette édition allait coûter passablement d’argent et que je n’en avais pas, ou guère. Allais-je devoir renoncer à ce livre d’une écriture souveraine, poétique, proprement envoûtante, faute de quelques malheureux billets de mille ! J’attendais un grand livre ; le hasard - mais ce n’était pas le hasard - me l’envoyait. Allais-je devoir le refuser, comme je sus plus tard que Gallimard avait fait ? Retourner ce manuscrit, c’était ce qu’il m’était impossible même de concevoir. Comment concilier ces contraires ? J’étais sans argent liquide en raison de mon usage de payer comptant mes dépenses (ce qui, diront tous les commerçants, est une espèce d’hérésie et qui ne donne pas une haute idée de mon aptitude aux affaires) et j’avais, de surcroît, quelques engagements. Bref, pris entre mon désir de publier ce livre et mon impossibilité de le pouvoir, j’écrivis à l’auteur une lettre qui me coûta beaucoup. S’il allait me prendre pour un marchand de papier imprimé ! Pouvait-il accepter, contre des droits raisonnables, de participer aux frais de l’édition ? Quels jours de crainte n’ai-je pas vécus en attendant sa réponse ? Moins de passion m’aurait laissé plus de clairvoyance, et même sans rien savoir de la situation aisée de l’auteur, me l’aurait fait attendre avec plus de confiance. J’aurais deviné ou compris que ce n’était pas le dépit d’avoir échoué à la N.R.F. qui l’avait conduit chez moi, mais bien, passé le moment de fascination de la grande maison, l’attraction de ma boutique où régnait un « certain esprit ». Elle était le pôle d’un nouveau mode de penser et toute une jeunesse était aimantée à ce pôle. J’étais les Éditions surréalistes ; personne qui en avait suivi la production ne pouvait ignorer mon nom, dont André Breton a écrit qu’il est « intimement lié au Devenir Surréaliste ». Alors, je ne faisais pas ces réflexions ; j’étais dans la fièvre. J’attendais cette réponse. Elle me parvint, et même assez rapidement, sous la forme d’un court billet. C’était une acceptation. Quelques jours plus tard, je recevais sept mille cinq cents francs. Le livre allait m’en coûter onze ou douze mille, mais régler la différence ne m’était pas très pesant.
C’est ainsi qu’en septembre 1938, je pus mettre en vente Au château d’Argol, sous la signature de Julien Gracq, événement qui devait marquer le début de la seconde - seconde, c’est-à-dire, dernière - partie de ma carrière de libraire.
Je dois revenir à cette lettre laconique, la première d’une longue correspondance. Elle présentait la particularité d’être écrite à l’encre verte. Mince particularité, pourra-t-on penser ? Voire ! À cette époque, les papeteries n’offraient pas dans leurs vitrines des arcs-en-ciel de stylos à bille, et tout un chacun se contentait de la vulgaire, mais si belle encre noire (chère à Bachelard) ; tout au plus la fantaisie lui préférait-elle la violette. Gracq n’avait pu choisir une couleur inhabituelle sans quelque raison, peut-être à lui-même inconnue. C’est aujourd’hui seulement, songeant à cette lettre, qu’un rapprochement curieux me frappe. André Breton, que Gracq admirait, mais avec lequel il n’avait jamais correspondu, qu’il n’avait même encore jamais rencontré, Breton auquel il allait consacrer quelques années plus tard la belle étude que l’on sait, et dont il partageait le goût de la phrase ample, nombreuse, accueillante aux incidentes et d’une perfection que l’on peut dire classique, André Breton, lui aussi, affectionnait l’encre verte. On pourra penser que ce choix d’une même encre n’est que de rencontre, ou qu’elle ne trahit qu’un inconscient désir de singularité, un refus de la banalité générale. Il me plaît plutôt de croire que cette couleur commune à ces deux écrivains, qui devaient devenir des amis, a valeur d’intersigne.
Quoi qu’il en soit, le nom de Breton ne sera pas venu sous ma plume inutilement, ni hors de propos. Il faut le mentionner lorsqu’il s’agit des débuts de Julien Gracq. Il ne serait pas juste de dire que Breton a assuré le succès d’Argol, mais il serait souverainement ingrat de ne pas proclamer qu’il a été le premier et le plus chaleureux artisan de son succès initial et qu’il a fait en faveur de ce récit le premier bruit qui attire l’attention générale. Edmond Jaloux, dix jours après la publication du livre, lui consacrait un feuilleton retentissant et la critique allait lui emboîter le pas. Le départ était donné. Julien Gracq entreprenait sa carrière sabbatique ; il avait chaussé ces bottes de sept ans qui, de 1938 à 1958, devaient laisser d’ineffaçables empreintes : Au château d’Argol, Un beau ténébreux, Le Rivage des Syrtes, Un balcon en forêt.
Breton avait parlé de Gracq à Jaloux et c’est ce qui explique la promptitude avec laquelle celui-ci avait donné sa chronique. Sans cette intervention, Jaloux aurait certainement parlé du livre mais il en eût parlé moins rapidement. Il était attentif, plus même qu’attentif, à l’affût de tout ce qui apparaissait du côté des horizons de brume, de mystère et de rêve pour lesquels il avait une prédilection : les romantismes allemand et anglais. Le surréalisme était sa plus récente découverte.
On peut dire, et sans médire, que la curiosité de la nouveauté n’est pas le fort des Messieurs de l’Académie française. Ils ne vont guère, chamarrés comme les généraux d’autrefois, visiter les combattants et soutenir les enfants perdus des avant-postes. Ce sont des soldats qui ont pris leurs grades en faisant bien l’exercice. Ils savent la théorie sur le bout du doigt, mais ils n’ont, pour le plus grand nombre d’entre eux, jamais vraiment combattu. Ce sont des invalides qui finissent leurs jours dans une caserne de style, lancent des invitations pour leurs parades et qu’on récompense par une petite retraite et une promesse toute gratuite d’immortalité. Edmond Jaloux faisait exception. Il n’était pas, pour reprendre le mot, le zéro qu’il faut pour écrire quarante. Il avait entendu parler des combats d’avant-garde de ceux qui proclamaient d’insolites conquêtes. Critique en titre des Nouvelles Littéraires, il voulait en savoir davantage sur leur compte. Et c’est cette louable curiosité qui devait le conduire chez moi, certain jour. Sa bonne volonté venait me demander une leçon de surréalisme( !). H repartit, après une longue conversation, avec une bonne brassée de livres ; et de ce jour, il ne parut pas un ouvrage aux Éditions surréalistes qu’il n’en rendît compte avec intelligence et sympathie.
Entre-temps, j’avais fait la connaissance de mon auteur ; la connaissance physique, dois-je dire, car il m’a fallu une longue, très longue fréquentation pour le connaître vraiment. Peu de paroles, guère de gestes, pas d’abandon ; encore moins de confidences. Très exactement le contraire de l’homme de lettres. Mais cette froideur - ou cette réserve - ne signifie pas que l’homme soit distant. Il est simplement lisse et sans ouverture. Le Méditerranéen que je suis, tout élan, spontanéité, enthousiasme - aimant de parler, à ce que l’on prétend, mais moi je me sais plus avide encore d’écouter -, ne trouvait pas son compte à cette calme et froide courtoisie. Il aura fallu des années de visites, à de certains moments quasi quotidiennes, pour qu’il en vienne à la véritable amitié. Je lui avais donné la mienne dès le premier jour.
Son personnage intriguait. On voulait savoir qui était cet écrivain dont aucun journal n’avait jamais produit une photographie et qui se dissimulait sous un pseudonyme qui évoquait l’ancienne Rome. On lui prêta l’identité d’un homme célèbre qui s’était donné la fantaisie de se masquer pour publier une œuvre hors série ; quelques-uns, sachant que j’avais volontiers l’esprit canularesque (on en trouvera plus d’une preuve dans ces pages), quelques-uns même en vinrent à penser qu’auteur et éditeur - soupçon hélas trop flatteur - ne faisaient qu’un. Cet incognito ne pouvait résister éternellement à l’assaut des curiosités. Il dura pourtant plusieurs années ; exactement jusqu’au grand jour, ce 3 décembre 1951, où l’actualité littéraire braqua sur lui les projecteurs du prix Goncourt. On connut alors l’auteur célèbre, ses traits, sa silhouette, son métier de professeur. Ce dernier des romantiques, on n’avait plus à le rêver, à lui prêter la pâleur de Byron, la mèche folle de Chateaubriand. On voyait un homme d’une élégance sobre, qui en était arrivé, en réaction au laisser-aller, à se faire, sans allusion à Tristan Tzara, une antitête, toujours exactement tondu de la nuque aux tempes et ne tolérant de cheveux que ce qu’il faut pour permettre le tracé d’une petite raie. C’était un homme qu’une fiche signalétique n’aurait pu définir que comme moyen en tout. Il n’y a en effet rien de commun entre l’homme et l’œuvre ; entre le Gracq réservé que l’on rencontre, le professeur froid - dont les élèves disent qu’il ne se déride jamais, mais fait d’excellents cours - et l’écrivain qui a miraculeusement peint les enchantements d’Argol, les féeries de la forêt des Ardennes, les magies de la mer des Syrtes ; qui nous a rendu sensible le poids écrasant du Destin, et qui est le vrai Gracq ; celui que l’on tiendra un jour pour l’un des deux plus grands écrivains de notre époque, l’autre étant René Char.
Gracq n’est pas un homme de conversation de salon. Il est l’homme du tête-à-tête ; celui qui cherche dans l’interlocuteur cette part de singulier, cette part d’humain qui peut l’intéresser. Cette curiosité, ce souci de connaître, exclut la dispersion. Dans un groupe, même dans un petit groupe constitué au hasard d’une réunion, Gracq ne laisse pas deviner qu’il est Gracq. Il décevra même celui qui espère saisir dans sa conversation quelque chose de la poésie de son œuvre, qui attend que jaillisse enfin l’improvisation brillante où éclatera l’esprit, l’humour, le trait de Liberté grande. Il est tout à l’opposé de René Char. Peut-être pas tellement pourtant. Char est comme lui l’homme de la liberté et de la solitude, mais d’une solitude un peu apprivoisée ; il est aussi l’homme de l’approfondissement. Il creuse aussi droit qu’il peut, aussi loin qu’il a la force.
Autrefois, à Pernes, il se faisait des « concours de sillons ». Un vaste champ était offert à ce jeu de laboureurs. Ils arrivaient avec leur brabant, leur meilleure bête - on disait plutôt bête que cheval - et leur bon fouet tressé. La palme revenait à qui avait su tracer le sillon rectiligne le plus parfait sur la distance fixée - et elle était longue ! Char est de cette Provence où les paysans, par amusement, par délassement, se livraient à ces jeux de force et d’habileté. J’ajouterai : de poésie, de Poésie naturelle, celle qu’avait chantée Hugo :
Le grave laboureur fait ses sillons et règle La page où s’inscrira le poème des blés.
Char laboure. Il va droit, pesant de tout son poids sur les mancherons de sa charrue, pour faire rouler de chaque côté des versoirs luisants une terre vivante, grasse, riche et dont chaque motte révèle ce que cachent les herbes folles et les fleurs dont d’autres composent leurs bouquets.
Char, si serré dans son écriture, se livre dans la conversation, au lieu que Gracq, qui tire sur le Breton, fermé sur lui-même, ne s’abandonne que dans son œuvre. Char ne croit probablement pas beaucoup à l’inspiration ; mais, au hasard d’une rencontre, à l’aimantation des êtres et des choses. Il sait que le poète est un médium qui perçoit, sait le lieu et la prise. Quand il laboure, il pèse sur la terre ; il va toujours plus loin ; il revient sur le sillon autant de fois qu’il faut. Un manuscrit de Char est toujours la recherche de la dernière perfection. Quand on en est à l’impression, le repentir intervient : un mot, une inversion et le livre n’est pas plus tôt achevé que se révèle ce qui aurait pu le parfaire. Tel poème de quelques vers n’a pas eu moins de sept ou huit états dont chacun a été définitif pendant quelques heures ou quelques jours.
Pour Gracq, sa poésie est tout intérieure. Elle n’éclate pas dans le propos, toujours mezza voce, au lieu qu’il arrive qu’une image, une parabole jaillisse du verbe sonore de Char. La parabole n’est pas le moyen de communication instantané entre deux êtres, mais le point de départ de leur rêverie, de leur méditation. Dans la conversation, cependant que Char s’anime jusqu’à, parfois, lancer feu et flamme, laisse son bouillonnement intérieur jaillir en formules frappantes ou sonne le mot dru, voire cru, se livre tout entier, Gracq, attentif et réservé, écoute plus qu’il ne parle ; une approbation, une objection, cela se formule en une petite phrase. Mais j’imagine que pendant les quelques secondes qui séparent l’instant où la balle vient dans son jeu et celui où il la renvoie, il a fait, en esprit, tout un dialogue ; il été l’autre et lui-même. S’il ne livre, et laconiquement, que sa conclusion, ce n’est pas dédain de l’interlocuteur, ni paresse ; c’est plutôt économie, prudence, subtilités et nuances ne se pouvant exprimer que par l’écriture. Aussi, le jugement de Gracq n’est-il pas, comme celui de Char, à l’emporte-pièce, j’entends dans la conversation. La plume à la main, c’est tout autre chose et Gracq ne reste pas en retrait de la pensée ; il ne connaît pas d’hésitation ; son analyse est sûre. Les textes de Préférences, André Breton sont bien là pour en témoigner et avec La Littérature à l’estomac, il a même pu, s’attaquant aux mœurs littéraires, prendre la position que l’on sait, qui n’est pas précisément celle d’un esprit timoré, et montrer qu’il a le « punch ».
Char multiplie les efforts pour atteindre son but, au lieu que Gracq engage son attelage dans le champ qu’il a choisi, généralement celui du Destin, et laisse son roman aller son train et les choses se découvrir d’elles-mêmes, parfois, se révéler à sa surprise. Je me souviens que Dali me dit un jour son étonnement d’avoir vu apparaître dans la partie inférieure d’un de ses tableaux, au moment qu’il allait le signer, des petits oiseaux qui étaient venus s’y poser comme d’eux-mêmes (il disait peut-être la vérité). Comme J.-J. Rousseau, Gracq a décliné bien des offres de « travaux littéraires honorables parce qu’ils n’étaient pas propres à la forme de son talent ». Gracq, lui, ne laisserait pas la même liberté a quelque anecdote qui aurait la fantaisie de s’insérer dans l’un de ses récits si elle devait mettre en jeu, en péril, l’esprit même de l’œuvre. En revanche, il ne se reconnaît aucun droit, n’exerce aucune pression sur les actes de ses personnages. 11 leur donne la vie à la première page du livre. Ce sont des voyageurs auxquels il a assigné un but, mais sans tracer précisément l’itinéraire de chacun d’eux. Il leur laisse loisir de s’arrêter où ils le veulent, de se rencontrer selon leurs affinités respectives. Ils peuvent resserrer, dénouer les liens qui les unissaient au départ selon les influences qu’ils exercent les uns sur les autres, ou qu’ils subissent. Encore ne faut-il pas que ces hasards les dévoient et qu’ils en arrivent à une indépendance qui compromettrait le voyage et ferait manquer le but. L’auteur les regarde les accompagne, les aide, constate enfin si le trajet s’accomplit - aux péripéties près qu’ils ont fait naître eux-mêmes - de la façon qu’il a rêvée. Il peut arriver que ces personnages s’égarent dans une direction tout autre que celle qui devait les conduire au terme où l’auteur les attendait. Il pourrait les convaincre, mais ce serait alors modifier leur caractère ; ce serait faire une autre œuvre. Certains héros ont un jour joué ce mauvais tour à Gracq. Après deux cents pages écrites, il a dû le constater. À moins que d’opposer sa volonté à la leur, il ne pouvait conduire son récit à la fin qu’il s’était proposée. Il ne lui était pas plus possible d’y parvenir qu’il n’a été possible à Schubert d’achever sa symphonie. Les premiers mouvements rendaient la fin de celle-ci techniquement impossible. Quelque autre serait intervenu avec l’autorité de l’auteur qui sait avoir le dernier mot. Gracq, lui, n’a voulu exercer aucune contrainte sur les personnages auxquels, en les créant, il avait donné la vie et qui, de page en page, s’étaient émancipés de sa tutelle. Il ne les a pas anéantis, il les a livrés à l’oubli d’un tiroir. Dieu fait ainsi avec l’homme ; Il le crée libre et l’homme agit à sa guise. La création aboutit à l’harmonie ou au désordre et au chaos. Dans ce cas, lorsqu’on est Dieu, on abandonne la Création qui a mésusé du don initial ; on efface et l’on va proposer le Paradis à quelque autre planète. C’est ce que Gracq a fait. Ce roman rebelle, dont les protagonistes tiraient à hue et à dia et, en somme, prétendaient n’en faire qu’à leur tête et écarter le meneur du jeu, il l’a oublié et en a entrepris un autre, qui fut le Balcon en forêt.
Je ne crois pas que Char ait jamais abandonné un poème qui l’habitait sous prétexte qu’il manquait de prise. C’est un homme d’action en même temps que de pensée ; un homme fort, qui commande, qui impose ; au lieu que Gracq est un homme qui recueille ce qui lui convient dans le champ qu’il a choisi parce que ce champ était terre d’élection, mais seulement ce qui lui convient.
Sans doute est-ce deux choses : composer un poème et venir à bout d’un long récit ; mais l’étendue ne fait rien à l’affaire - et un poème de Char, même court, n’est pas une petite œuvre. En fait, il s’agit de deux natures d’homme qui se trouvent être, chacun dans sa manière, et je ne me crois pas aveuglé par l’amitié, les deux plus grands créateurs de ce temps.
Que serait-il arrivé si Gracq, par orgueil, impécuniosité, n’eût pas accepté ma proposition et que, s’étant tourné vers un autre éditeur il en eût essuyé un nouveau refus ? Mauvaise supposition. Je veux croire qu’il se fût trouvé une maison pour réhabiliter les autres et l’accueillir. Mais les moins forts, ceux qui sont moins confiants en eux-mêmes, fatigués du porte-à-porte, n’abandonnent-ils jamais la partie ?
On soutient souvent qu’une grande œuvre finit toujours par être divulguée et l’on cite quelques exemples à l’appui de cette rassurante affirmation. Je suis d’un avis tout opposé. Je pense avec mélancolie qu’il est des chefs-d’œuvre perdus, que d’autres le seront encore. Nul n’en connaît, nul n’en connaîtra jamais le nombre. Quelques voix manqueront toujours, celles que personne n’a voulu entendre ou qui n’ont chanté que dans une chambre close ; je rêve à ces manuscrits destinés pour les vers ou la hotte du chiffonnier. Misère de la misère et de la solitude… J’évoque des faits divers : la noyade de Léon Deubel, l’asphyxie de Sadeq Hedayat ; le suicide de maints autres. Dans cette longue suite d’écrivains ou d’artistes qui ont choisi l’heure de leur dernier jour et fui un monde qui n’était pas le leur, Hedayat apparaît comme une figure à part et je la crois unique dans l’histoire des lettres universelles.
Ce Persan de culture française a écrit un authentique chef-d’œuvre : La Chouette aveugle, qu’une admirable traduction de Roger Lescot (alors conseiller de notre ambassade à Téhéran, aujourd’hui ambassadeur de France en Jordanie hachémite), nous permet de lire ; que j’ai publiée naguère et plusieurs fois réimprimée ! C’est un livre d’une atmosphère lourde, oppressante dans lequel le maléfice d’un rêve s’insinue dans la réalité, l’enveloppe, se noue à elle - et l’écrase. Ce n’est pas un cauchemar que narre un conteur habile, mais une obsession que celui-ci fait partager et à laquelle je ne sais pas que lecteur ait jamais pu échapper. On peut imaginer qu’un auteur écrive un ouvrage fantastique parce qu’il a voulu tâter du genre et qu’étant heureux conteur il produise une belle œuvre. Ce ne sera jamais l’équivalent de la Chouette.
Pour tracer ces deux cents pages, il fallait être Hedayat ; cela veut dire être un homme qui souffre d’un mal moral sans remède avant d’être un homme qui écrit ; être un homme hanté de démons qui ne se laissent pas prendre au leurre d’un récit comme microbes qui désertent l’organe qu’ils rongent pour courir à l’abcès de fixation. Les démons de Hedayat n’ont pas lâché la proie pour l’ombre. La Chouette écrite, ils ont continué à l’habiter jusqu’à ce que, n’en pouvant plus, il en vienne à demander à la mort de l’exorciser. Ce chef-d’œuvre de littérature n’est donc pas œuvre de littérateur. Ce court récit n’est rien moins que gratuit. Si l’art en est grand, l’imagination n’y a pas de part ; elle ne l’a, en tout cas, pas engendré. Ce sont les phantasmes de l’auteur, jaillis du plus profond de lui-même, qui ont pris corps, se sont emparés de lui, irrésistiblement. Il paraît que la libération n’était pas suffisante : Sadeq Hedayat s’est suicidé. A ce point, son histoire est banale. De même est banal qu’il ait choisi de mourir par le gaz, comme une petite bonne désespérée ou un vieillard sans ressources. Ce qui donne à son geste une dimension unique, c’est que, s’étant soigneusement calfeutré chez soi, il a anéanti par le feu la totalité de ses manuscrits avant de s’étendre pour mourir. Hedayat a voulu disparaître, disparaître tout entier et esprit : détermination sans exemple. Il est vain d’épiloguer. Dira-t-on qu’il a anéanti des ouvrages parce qu’il les jugeait indignes de lui ? Ou, au contraire, supposera-t-on que les jugeant dignes d’admiration, il s’est donné la joie amère d’en priver les hommes qu’il allait fuir, variante du « Terre ingrate, tu n’auras pas mes os » ? Nous pouvons aussi nous souvenir de la parole de Char : « Ceux qui ont vraiment le goût de la mort brûlent leurs vêtements avant de mourir. » Qu’est-ce que l’œuvre d’un écrivain sinon le vêtement sous lequel il s’offre à nous, qu’il a taillé à sa mesure, qu’il suffit d’examiner pour connaître l’homme qui le portait, sa taille, sa démarche, sa sensibilité ; ce qu’il était sous ce qu’il croyait être. Hedayat a brûlé ses vêtements spirituels avant de mourir. Nous ne connaîtrons jamais les vraies raisons de ce geste inouï. Nous constatons seulement qu’un grand écrivain a voulu emporter avec lui une œuvre qui lui avait donné les peines et les joies de la création, ce qui n’est pas l’usage de MM. les Écrivains désespérés. On en verrait plutôt qui chercheraient, dans ce dernier et suprême recours, le moyen d’attirer l’attention sur une pile de manuscrits laissés bien en évidence, les plus prévoyants commettant à un exécuteur testamentaire le soin de la publication de ces écrits, parfois fragments ou miettes. On a vu un écrivain confier à son meilleur ami la tâche de détruire, au lendemain de sa mort, ses textes inachevés, et ce meilleur ami les publie le surlendemain. Si cet auteur avait vraiment, comme Hedayat, la ferme volonté de cet anéantissement, que n’y a-t-il procédé lui-même ! Au prix de la peine qu’il aurait ressentie de n’avoir plus ces papiers a portée de la main et des yeux, il eût eu l’apaisement d’une certitude. Je pense qu’il y eut chez ce malheureux quelque chose comme un appel au sort. Il fait jurer à son ami qu’il ne livrera pas ses textes à la publicité car c’est sa volonté ; mais sous cette volonté, froide, lucide tout au fond de lui-même, ne veille-t-il pas quelque inconscient espoir de trahison ? Lui a souhaité la destruction ; l’autre, qui sait ? ne s’y résoudra pas - peut, être pas - et tout le monde y trouvera son compte, sauf la morale ; la morale proteste ; gratuitement pour le passé, sans espoir pour l’avenir,carellesait d’expérience qu’une protestation n’a jamais changé le cours des choses quand de grands intérêts ou de grandes passions sont enjeu. Elle pense, la morale, qu’une parole est une parole et que tout est dit lorsque celui qui l’a demandée n’est plus là pour délier de son engagement celui qui l’a donnée.
Si, dans un article de testament, un écrivain lègue certaines sommes d’argent à divers héritiers, ne prélève-t-on pas scrupuleusement ces legs sur sa succession ? D’où vient qu’on passe outre, qu’on se fasse même glorieux devoir de tenir cette volonté pour rien quand il s’agit de manuscrits dont l’auteur a expressément recommandé la destruction dès sa mort ? L’œuvre publique d’un écrivain appartient à tout le monde ; manuscrite, non signée, elle n’est qu’à lui. On a publié les Pensées de Pascal : il n’avait pas écrit sur ses liasses : à brûler après moi. Tant mieux si l’écrivain nous abandonne la totalité de son bien. Mais s’il entend nous en interdire une partie, ira-t-on contre son vœu parce qu’il n’est plus et que nous sommes curieux ? Il est tel carnet que le meilleur des pères désire soustraire à l’héritage de ses fils et qu’il recommande à quelque fidèle ami de détruire. Est-ce le devoir de celui-ci de le lire, d’en faire part ? Il en va de même de l’œuvre qu’un auteur a scellée à jamais, peut-être parce qu’il a cherché, vainement, tout au long de sa vie à en réunir les éléments ; que ceux-ci sont encore épars en un amas de notes et que, de cette œuvre qu’il porte, il n’a pas même conçu la forme.
Kafka s’est confié à son meilleur ami et cet autre lui-même l’a trahi. On dira que c’est tant mieux et que nous sommes bien aise de ce Kafka inespéré que nous n’aurions pas connu sans ce dol. C’est vrai ; mais n’est-il pas vrai aussi que tous les jours des gens mourraient de faim (manière un peu de dire) s’il leur fallait tuer eux-mêmes le poulet de leur déjeuner ? Nous pouvons nous réjouir d’une aubaine, mais nous ne pouvons feindre d’ignorer que quelqu’un a manqué à la parole donnée à un mourant. Et donnée de plein, de libre, de pur consentement ! Celui à qui un homme sur sa fin veut confier une cassette avec mission de la jeter à la rivière dès l’instant de sa mort, celui-là doit plaider pour qu’elle soit sauvegardée. N’y parvenant pas, il a à se récuser s’il est homme de conscience. Que ce mourant s’adresse à quelque autre. Mais s’il accepte, soupçonnât-il qu’elle renferme un trésor inestimable, il ne lui reste que le devoir d’être fidèle. Il est des devoirs qu’on n’accomplit qu’en pleurant.
Selon ce beau raisonnement, m’objecte-t-on, nous n’aurions pas connu le « livre » de Mallarmé, la série de tous les Kafka d’après la dernière heure ? Je ne m’exclamerai pas : la belle affaire ! J’en conviendrai, tout simplement ; mais j’ajouterai : quand un homme meurt à la fleur de l’âge, pense-t-on beaucoup, s’émerveillant aux qualités des enfants qu’il a laissés, à ceux qu’il eût pu avoir encore ? Et si l’on m’objecte justement que comparaison n’est pas raison, je dirai, pour rester dans le domaine de la littérature : pleure-t-on beaucoup sur les pièces que Racine eût pu écrire entre Phèdre et Esther, pendant les douze ans que Louis XIV frappa de stérilité (si l’on admet que cet extraordinaire silence tint à son obéissance aveugle à la volonté du roi) ? Non. On épilogue encore sur les raisons de son éloignement de la scène, mais non sur ce qu’il nous a coûté. Nous avons reçu son œuvre, telle qu’il nous l’a laissée. Si nous nous arrêtons sur cette coupure autrement qu’avec la passion du détective qui veut absolument en percer les raisons, ce n’est, dans le meilleur cas, qu’avec un soupir de regret. Alors, je sens tout le ridicule de ma position. J’y tiens pourtant. Le bien qui peut résulter d’un dol peut-il jamais faire de celui-ci œuvre pie, quand même on supposerait que celui qui l’a commis a été absolument désintéressé ? La postérité n’a pas plus de droits à la connaissance d’écrits qu’on lui a expressément refusés que n’en a n’importe quel parent avide à mordre à l’héritage dont une volonté, saine de corps et d’esprit, a entendu l’exclure. Ce que le notaire - supposons-le la mort dans l’âme - ne peut prendre sur lui de faire parce qu’il est lié par son serment de respecter la lettre du testament, on l’a vu pratiquer au nom de la littérature ! Je dis que la parole engagée commande. S’il est admis qu’elle n’est respectable que dans la mesure où elle ne lèse ou même ne gêne aucun sentiment, aucun intérêt, et qu’une bonne petite restriction mentale permet de concilier ce qui est inconciliable ; et, en bref, que si, dans certains cas, il peut être juste de tricher avec la Morale, de composer avec l’honneur, alors, il faut tout simplement convenir que tous les Regulus de la terre ont été et sont encore de fiers imbéciles. Voilà ma pensée. Est-ce vraiment celle d’un simple ? J’en cours le risque et n’en éprouve aucune honte. S’incliner si l’on nous refuse, c’est ce qui me paraît de bonne règle. Il n’y a pas de règle, hélas, qui ne soit parfois gênante, contraignante ou cruelle.
Après avoir rêvé sur le sujet des œuvres qu’on a sauvées de force, je retourne à mon cher thème des œuvres perdues, des œuvres interrompues par une mort prématurée. Le hasard fait bien les choses puisque c’est, aujourd’hui, le 3 octobre.
Il y a dix-neuf ans, Benjamin Fondane mourait à Auschwitz, assassiné par ceux, les mêmes, qui sont maintenant - mais pour combien de temps ? - des sortes de frères d’armes.
Fondane avait quitté son pays natal, comme Fiser l’avait fait environ à la même époque, attiré par Paris comme tant d’autres Roumains : Voronca, Brauner, Ionesco, Eliade, Cioran, Ionesco, qui sont devenus nous des écrivains, des artistes, des penseurs célèbres et français. À la veille de la guerre, il n’était plus depuis longtemps déjà, un inconnu : il avait réussi le plus difficile ; il avait « percé ».
Son logis de la rue Rollin, à trois enjambées de la place de la Contrescarpe et de la rue Mouffetard, était assez étrange. On accédait à sa chambre, où étaient sa bibliothèque et sa table de travail, par un très étroit escalier plein de fantaisie, mais dont la descente, il faut le dire, était périlleuse. Cet escalier jouait son rôle le moins mal qu’il pouvait, mais il était remarquable en ceci que Fondane en avait fait ce qu’il appelait sa petite galerie. Sur les murs trônaient, parmi d’autres tableaux, quelques très beaux Brauner. La maison abrite maintenant de nouveaux hôtes, les peintures ont changé de mains… Je n’ai pas eu le cœur de faire le pèlerinage de la rue Rollin. Fondane n’est plus, et j’ai su sa fin.
Marc Klein, professeur à la faculté des sciences de Strasbourg et miraculeusement survivant d’Auschwitz, m’a dit ce qu’avait été sa lente marche vers la mort, avant le jour, 3 octobre 1944, de la chambre à gaz. Une marche digne du philosophe disciple de Chestov qu’il était. Fondane prenait sur lui de dominer ses souffrances (depuis des années, un ulcère de l’estomac faisait plus que le tourmenter) pour se donner tout entier aux enfants du camp, car, dans cet enfer des enfers, la civilisation de la « Kultur », non contente d’entasser des hommes et des femmes de tous âges - un ménage de quasi-centenaires de ma connaissance -, avait aussi jeté des enfants ; pauvres êtres qui ne devaient peut-être qu’à la lassitude des bourreaux de n’avoir pas été, dès le jour de leur arrivée, offerts vivants à la gueule des fours. Et Fondane, un Fondane squelettique, mais qui avait conservé sa voix claironnante… Fondane amusait ces enfants. Il leur racontait des histoires ; des histoires où, j’imagine, tout finissait bien. Il faisait jouer de Petites scènes à ces pauvrets, peureux, affamés qui, heureusement, ne savaient pas lire ce que les fumée écrivaient dans le ciel. Il leur faisait même un peu la classe, une classe gardée par des chiens, ceux-là bien dévorants, et des surveillants dont la férule était le lourd « goumi » de frêne.
Fondane, le poète, le vivant et même le bon vivant Fondane, qui fut notre ami, devait bien aussi, dans sa mortelle solitude, songer à son œuvre interrompue, à ce Baudelaire et l’expérience du gouffre qu’il venait d’achever et m’avait promis, mais sur lequel il avait encore à revenir. Je pense aussi qu’il devait revivre ces heures où il avait eu à faire un choix tragique, car il avait tenu sa vie dans ses mains. Il l’avait pesée… Un dénonciateur (auquel nous serrons peut-être aujourd’hui la main) l’avait bien fait marquer pour l’abattoir, mais c’est de sa propre volonté qu’il en avait poussé la porte. Fondane avait été arrêté en même temps que sa sœur et conduit avec elle au Dépôt de la Préfecture. Diverses interventions avaient réussi à les y maintenir quelques jours ; répit précieux pendant lequel sa femme, Geneviève, avait, pour les sauver, sillonné Paris à vélo, frappé à toutes les portes. Elle n’avait pu leur éviter le transfert à Drancy où nos propres gendarmes s’étaient fait les gardes-chiourme sous l’autorité de quatre officiers boches. C’était ça aussi la collaboration. A ce moment-là, si déjà tout espoir de sauver sa sœur était perdu, il ne tenait qu’à Fondane de bénéficier de la loi elle-même : la loi anti-juive allemande qui disposait qu’un conjoint d’aryen, c’était son cas, n’était pas déportable. S’il était profondément attaché à sa femme - qui devait montrer plus tard combien elle en était digne -, Fondane aimait tendrement sa sœur. Dans cette tragédie, il allait choisir de rester avec elle jusqu’au bout. Et c’est ensemble qu’ils entreprirent le voyage de la mort. Il avait voulu l’accompagner pour atténuer, si peu que ce fût, les angoisses qui la déchiraient. J’ignore si elle pressentait ce qui les attendait à l’arrivée, mais je sais qu’il était, lui, sans illusion.
Le philosophe de La Conscience malheureuse, le crtique hardi de Rimbaud le voyou, le poète d’Ulysse et d’Exode ne franchira plus mon seuil que dans ma pensée.
Je revois son visage maigre aux traits précocement marqués ; une mèche de cheveux - il les portait assez longs - toujours retombante. J’entends son rire éclatant, sa voix « qui sonnait comme un cuivre » : « Alors, Corti, quelles nouvelles ? » C’était de la guerre bien entendu qu’il s’agissait quand il me lançait en guise de salut cette petite phrase, toujours la même. Nous échangions nos informations ; nous commentions à perte de vue les événements. Nous étions pleins d’espoir, sans pour cela nous aveugler plus qu’il ne fallait pour pouvoir vivre. Notre certitude, c’était la libération ; notre crainte inavouée, c’était d’en manquer le grand jour. Au vrai, nous ne pensions ni l’un ni l’autre que la Victoire se célébrerait sans nous. C’est pourtant ce qui est arrivé. Fondane s’est perdu en fumée ; mon fils n’est pas revenu de l’enfer d’Ellrich (une trentaine de survivants sur onze mille déportés de ce camp) et nous n’étions déjà plus de ce monde, ma femme et moi, quand la victoire est venue. Pour la pauvre Geneviève Fondane, elle n’en était plus guère non plus puisque Benjamin à qui se dévouer n’était plus là. Elle crut avoir trouvé le salut en se consacrant à des orphelins juifs. Cela dura quelques mois. Ce n’était pas assez pour elle qui avait retrouvé la foi de son enfance, perdue, assoupie plutôt, pendant ses années de bonheur. Fascinée par Fondane qui était foncièrement anti-religieux, mais non athée, elle s’était éloignée de Dieu. Le Seigneur devait la reprendre ; et si totalement qu’elle vint un jour nous annoncer son entrée en religion. Elle n’était pas seulement heureuse ; elle était rayonnante. Et nous fûmes une petite vingtaine à prendre, à quelques jours de là, au petit matin, la route d’Évry-Petit-Bourg pour aller à "La Solitude" assister à la profession de la sœur Gratia Maria.
Ce fut une cérémonie qui se déroula comme une fête et se termina dans le clair réfectoire du couvent par une agape de café au lait et de petits gâteaux ; après quoi chacun embrassa, en retenant difficilement ses larmes - n’est-ce pas, Lupasco ? -, la nouvelle élue, la morte au monde qui souriait. Elle était sur le chemin de rejoindre Benjamin. Elle était sur le chemin ; mais pour être autre et moins bref que celui qu’il avait eu lui-même à parcourir il n’en fut pas moins celui d’une passion. Il lui fallut deux ans pour arriver au terme de son calvaire. Deux petites années, de longues souffrances avec des haltes d’hôpital, des rémissions, des rechutes, non seulement sans jamais une plainte, encore moins une révolte, mais passées dans le rayonnement d’une inconcevable joie.
Nous l’avons vue quand elle se savait déjà irrémédiablement perdue. Elle avait le visage de la sérénité.
Mes amis, nous dit-elle en nous embrassant pour l’adieu de notre dernière visite, mes amis, je suis heureuse ; et même au-delà du bonheur. Je remercie Dieu tous les jours. Rappelez-vous qu’il nous aime. Oui, nous sommes incroyablement aimés.
Ce n’est que quelques années plus tard que nous avons su qu’elle avait raison.
Certains seraient peut-être curieux de m’entendre dire d’où nous avons reçu cette certitude, cette miraculeuse certitude qui nous a inondés de lumière quand nous n’attendions rien puisque nous n’avions plus à espérer de ce monde et que nous ne croyions pas à l’autre. Je dois pourtant garder le silence. Il est des secrets qui ne veulent pas de confidents. Celui-ci n’en aura jamais. Saint Paul n’a pas révélé ce qu’il avait vu sur le chemin et Lazare pas davantage ce qu’il avait surpris des mystères du tombeau, car enfin il est difficile de penser que la Bouche d’Ombre qui devait un jour se révéler si loquace était muette en ce temps-là. Dois-je préciser que ces noms, ici aussi, n’interviennent qu’à titre d’exemples - oserais-je dire, parlants ?
Je suis- nous sommes - donc passés du camp des libérés au camp des croyants. J’y suis - nous y sommes si fortement, si lucidement établis, qu’au rebours de Renan qui, dans la force de l’âge mûr, s’inscrivait d’avance en faux contre les trahisons possibles de la sénilité, je demande que l’on impute à la seule déchéance ou à la souffrance physique les reniements et les blasphèmes de la dernière heure, si j’en profère jamais. Nous étions esprits forts, cela signifie, dixit Chateaubriand, esprits faibles ; d’esprits forts nous nous sommes faits esprits faibles avec joie.
On évoque un souvenir, on finit sur une profession de foi. Voilà où mène le monologue. Je ne regrette pourtant pas de m’être découvert. J’ai, sans préméditation, envoyé mes couleurs, comme un navire qui annonce sa nationalité. C’est bien ainsi. Je ne m’embarrasse pas de ce qu’On en pensera. Je souhaite seulement que plusieurs que je sais, qui ont longtemps écouté battre les portes du mystère, longé, voire escaladé le mur noir de la magie, aient autant de simplicité que moi dans l’aveu s’ils en arrivent un jour à conclure qu’ils n’ont plus qu’à adorer ce qu’ils ont jusqu’alors vomi et piétiné et qu’ils ne demandent pas lâchement au silence de protéger leur personnage. On peut tenir à une certaine image de soi que l’on a réussi à modeler, probablement peu ou prou enjolivée pour les autres ; mais la lumière n’est pas faite pour le boisseau.
Le monde est plein de signes. Il faut les observer, non aveuglément cela va sans dire, mais avec bienveillance ; les apprivoiser. Il arrive ainsi qu’un jour, tous ces signes s’assemblent d’un coup pour composer le dessin inattendu d’un nouveau, d’un autre monde. Nous sommes environnés de signes, ou discrets ou éclatants. Il n’est que de les voir. Ils s’offrent à nous avec l’espoir d être reconnus et accueillis. Nous avons aussi liberté de leur dénier tout sens et de passer outre.
Vous pouvez discuter de cette contribution sur les forums de la librairie Lekti-ecriture.com :
cliquez ici pour rejoindre les forums de la librairie Lekti-ecriture.com