« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Réenchanter "un monde glacial, automatisé et sans âme" voilà ce à quoi aspire l’oeuvre de ce jeune prêtre défroqué, accueilli par les surréalistes en 1927 et fondateur d’un culte satanique.
Dans ce texte plein d’humour qu’emportent délire schizophrène et rythme endiablé du jazz, Jean Genbach "parvient à concilier comme nul autre n’a su le faire son amour du religieux et son amour du profane" (André Breton). Il tente en outre, par la transgression érotique, de rendre au corps sa " beauté convulsive" et glorieuse.
Les éditeurs
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Un ver traître ronge les entrailles de l’homme. Décidément nous ne pouvons plus accepter le petit voyage qui nous est imposé sur une planète où rien ne justifie notre présence, et dans un wagon qui de berceau devient cercueil après avoir été le bateau d’une traversée sinistre.
Au xxe siècle, tout est glacial, automatique et sans âme. Et il semble bien que notre situation soit complètement désespérée. Aucune musique, aucune poésie, aucune caresse de femme, aucune légende ou croyance religieuse, rien, même pas le printemps, ni les bas de soie d’une jeune fille, ni la prière suppliante d’un enfant vers un ciel bleu inexorable, rien ne nous paraît assez absolu pour supprimer le cancer de l’angoisse. Beaucoup ne veulent plus se regarder en face. Il faut se distraire du spectacle, avoir du flegme, vivre sans but et sans espoir. D’autres se contentent de solutions pragmatiques très faciles, certains cherchent instinctivement un abri religieux ; la plupart préfèrent s’illusionner et ne pas voir leur lèpre. Il y en a qui s’évadent de la cage : ils ont eu l’audace de penser jusqu’au bout ou de s’abandonner comme une femme aimante aux mouvements de leur cœur, passionnés et désespérés : ils n’ont pas voulu continuer leur chant de rossignol ou leurs cris de perroquet. Suicide et folie ? - Il y a là quelquefois des invitations pressantes et irrésistibles à prendre le large.
Et voici les larves qui ont abdiqué niaisement ou héroïquement une dignité d’animal humain qui n’en impose plus à personne : les cimes de l’esprit, les abîmes de l’âme sont pour eux choses mortes et ils ne dépassent plus le plan végétatif.
Où sont-ils ceux qui ont une guitare hawaïenne dans le ventre ? La terre est une champignonnière pourrie où pullulent les hommes, vesses-de-loup, les hommes champignons pleins de vent et de poussière, qu’un petit coup de baguette fait crever.
Merde !
Cela nous donne envie de vomir. Nos âmes sont souillées, nos femmes sont salies, nos vies impures sont des mares stagnantes qu’il ne faut pas trop remuer. Alors si tout est empoisonné et corrompu, nous sommes mis en demeure de choisir ou le suicide pur et simple, ou la recréation de l’univers par la merveilleuse puissance de l’imagination, la renaissance mystique par la prière et par la foi. La neige de la virginité s’est réfugiée dans l’hostie blanche et dans la feuille satinée d’un papier aussi immaculé que le visage de Marie.
Nous n’avons que faire de l’astronomie et le silence des « espaces infinis » ne nous effraie pas. Notre destinée se joue sur la terre et nous avons conscience d’être de stupides escargots qui léchons cette terre et y laissons la trace baveuse de notre passage. Si nous ne voulons pas orienter nos antennes vers des étoiles lointaines, lumineusement souriantes, il ne nous reste plus qu’à nous retirer dans notre coquille et à y crever. Car enfin si Dieu est, en dépit de toutes les chinoiseries de l’esprit, les choses sont simples, sous peine de périr d’asphyxie, nous devons manger l’hostie.
Si, au contraire, nous ne voulons pas de la chair de Dieu, si nous n’admettons pas cette chose aussi naturelle qu’absurde du « Dieu fait homme », il faut nous déifier nous-mêmes, oui, devenir des dieux, cracher notre fiel sur la face de Jéhovah, Fantôme et Vampire, il nous faut nier la réalité de tout, ajouter une coudée à notre taille et lâcher la proie pour l’ombre.
L’hostie, ou la feuille de papier blanc du rêve.
Escargots, mes contemporains, choisissez. La Voie lactée est au-dessus de vos têtes. Qui sait si ce n’est pas une illusion ? La Voie lactée est peut-être dans votre tête et la calotte scintillante des cieux n’est sans doute que le plafond de votre crâne.
Le supernaturalisme est le point où coïncident l’expérience poétique et l’expérience mystique : c’est un état de contemplation pure, ayant pour conséquence morale le quiétisme fataliste.
Ou l’escargot parviendra à téter le sein d’une étoile, ou il crèvera.
Cependant tout est minute présente et l’âme, fleur et violon, s’émeut, et sur l’étendue blanche les doigts fébriles se hâtent d’écrire : Satan est à Paris.
« Chut ! c’est l’heure du couvre-feu, ne réveillez pas les hommes endormis » me dit-on.
C’est plus fort que moi, je le crie :
Satan est à Paris.
…
MA DESTINÉE DÉMONIAQUE
Tout ce que j’ai raconté jusqu’ici se passe en deçà et au-delà de ma vie. Au-delà des choses physiques et chimiques il y a ce qu’on ne peut imaginer. Ma vie réelle est peu de chose et ne vaut que par un désir irrésistible de passer outre. Je sens confusément ce qu’est Satan : une grande ombre douloureuse ; je ne puis l’exprimer. Je sais que je suis à Satan parce que je veux passer outre.
J’ai dit ailleurs comment j’avais perdu la notion de personnalité réelle de ce que je pourrais appeler « moi ». L’image que je me fais de moi est celle d’un cadavre nu, sortant de la tombe par un vent glacial auquel deux trépassés ont fait l’aumône, l’un de ses habits épiscopaux, l’autre d’un pyjama de rastaquouère. On a fait de moi un portrait de fantôme ecclésiastique en soutane-pyjama. Est-ce l’homme en pyjama qui est une ombre, est-ce au contraire l’homme en soutane ? Le rastaquouère des dancings est-il hanté par le souvenir de l’abbé qu’il fut autrefois ou attiré par la silhouette d’un abbé qui sera son personnage futur ? Ces deux êtres s’atteignent-ils l’un l’autre, s’ignorent-ils ou se fuient-ils ? Y a-t-il un point de conscience quelconque ou quelque part, leur permettant de s’identifier ? Qu’est-ce que cela signifie une soutane, et un pyjama ?
Voici pourtant, en quelques mots, ma vie réelle.
Il y a plusieurs années j’étais abbé, séminariste en soutane, chez les Jésuites à Paris, dans le voisinage du Trocadéro. Souffrant douloureusement de vivre perpétuellement avec des mâles et des hommes dont l’habit sinistre me faisait toujours penser à des envolées de corbeaux dans les champs déserts en novembre ; souffrant aussi de ne pas avoir une femme toujours présente à côté de moi pour m’animer, je devins anxieux… J’eus l’occasion de faire la connaissance d’une jeune actrice de l’Odéon et fus invité avec elle au restaurant-dancing Romano de la rue Caumartin. Je m’achetai, pour cette soirée, un smoking à la Belle Jardinière… et j’allai en civil, au Romano, chose absolument interdite à tout abbé portant l’habit ecclésiastique. Le lendemain je fus renvoyé… Je vins me reposer chez moi à Plombières et y menai une vie assez mondaine, si bien qu’en pleine saison mon évêque m’interdit de porter la soutane et je dus défroquer.
Je me trouvai ainsi tout désorienté à vingt et un ans, au milieu de l’existence. Je me rendis compte très vite que j’étais perdu, sur le plan logique de la vie terrestre. J’avais trop subi l’empreinte ecclésiastique pour pouvoir m’adapter à un autre milieu. D’autre part j’avais espéré une aventure amoureuse avec la jeune actrice de l’Odéon. Elle se retira. Je crois qu’elle eût aimé, par sadisme et perversité, devenir ma maîtresse si j’avais continué de porter la soutane, laquelle exerce sur certaines femmes un attrait morbide. Dès que je ne fus plus qu’un banal civil elle m’abandonna.
Je tombai dans la neurasthénie aiguë et la dépression mélancolique et fus hanté par le suicide. Je passai l’hiver qui suivit ces événements, seul, à Plombières dans un salon, où je pouvais donner libre cours à mes rêveries au coin du feu et jouer sur le clavecin tous les airs des hymnes plaintives et des psaumes qui hantaient mon cerveau.
Le destin me fut donc favorable en offrant un abri ouaté à ma détresse morale et en lui ouvrant les portes d’une maison manoir très hospitalière. Des murs épais protégèrent mon âme endolorie contre la curiosité indiscrète de certaines personnes pieuses qui s’apprêtaient à se repaître du spectacle d’un jeune désensoutané traqué par la vie.
Plombières, en hiver, est une petite ville dangereuse qui éveille dans les âmes toutes sortes de phantasmes ténébreusement sensuels. On a toujours envie d’y étreindre des femmes, en se cachant, en s’enfonçant sous des voûtes. Il faut dire aussi que la présence en ce pays du fameux Trou-du-Capucin n’est pas sans exciter d’une façon maladive les ardeurs sensuelles des névrosés. Il sort de ce trou des émanations radioactives qui arrivent à féconder les femmes stériles. Aussi Plombières, la nuit, Plombières, endormie au-dessus d’un volcan qui n’est pas encore éteint, affole les noctambules comme moi.
Mon isolement me força à devenir attentif à tout un monde irréel et étrange que j’avais refoulé jusque-là. Je fis des explorations en profondeur dans le domaine mystérieux du subconscient, si bien que je ne trouvai pas extraordinaire, une nuit où je passais devant le casino vide, d’être suivi d’une ombre, celle de l’Abbé de l’Abbaye qui venait du Mont-Saint-Michel à Plombières pour se baigner dans la fameuse piscine du Trou-du-Capucin. À partir de cet instant, mon home seigneurial fut hanté par la présence de cette image abbatiale d’outre-tombe, accompagnée du nègre des jazz, évocation de Satan et de plusieurs succubes qui m’offrirent des divertissements insoupçonnés. Je passai dans la ville d’eaux déserte un hiver merveilleux. Je finis par m’apercevoir que l’Image projetée hors de moi n’était pas distincte de moi, qu’elle était moi-même dédoublé et déroulé à travers les siècles et les espaces.
Au moment où, distrait du monde réel, je vivais, en province, les oreilles complètement assourdies par le torrent des eaux souterraines de mon subconscient, des échos me parvinrent d’un état d’esprit analogue au mien, et qui venait de se manifester à Paris. Je veux parler de la Révolution surréaliste, tentative audacieuse, inconnue jusqu’à nos jours, d’une libération totale de l’esprit. Une vague violente allait balayer le pont du navire humain, encore sali et souillé par les beuveries stupides des marchands de liqueurs et beautés. Les lueurs d’éclair de l’âme, les mouvements irrésistibles du cœur, et la marée envahissante des rêveries, tout cela avait été tellement refoulé depuis des siècles que l’abcès un jour devait crever.
La Révolution surréaliste ouvrait en plein mois de décembre une enquête sur le suicide ainsi rédigée :
« On vit, on meurt. Quelle est la part de volonté en tout cela ? Il semble qu’on se tue comme on rêve. Le suicide est-il une solution ? »
C’était tout à fait dans l’ordre de mes préoccupations. J’eus d’ailleurs quelques semaines après le plaisir de voir mes idées à ce sujet très clairement exprimées par un nommé Monsieur Teste, en particulier en ce qui concerne le caractère fatal du suicide. Parlant des êtres prédisposés au suicide, mais au suicide pressenti par avance et même composé avec soin, Monsieur Teste écrit :
« Tous ces êtres deux fois mortels semblent contenir dans l’ombre de leur âme un somnambule assassin, un rêveur implacable, un double-exécuteur d’une inflexible consigne. Ils portent quelquefois un sourire vide et mystérieux qui est le signe de leur secret monotone et qui manifeste (si l’on peut écrire ceci) la présence de leur absence. Peut-être perçoivent-ils leur vie comme un songe vain ou pénible dont ils se sentent toujours plus las, et plus tentés de se réveiller. Tout leur paraît plus triste et plus nul que le non-être. »
Un travail latent de fermentation se produisit et petit à petit je fus amené à cette conclusion que le suicide était en effet la seule solution. Au début de l’été, je partis à Gérardmer. Une de mes cousines habitait une maison forestière auprès du lac de Retournemer. Elle m’offrit l’hospitalité pendant un mois.
J’allais chaque nuit au casino de Gérardmer et au dancing des Hirondelles qui se trouve au bord du lac. Aux environs de minuit je me promenais seul, en barque, poussé par l’attrait du suicide que j’excitais en moi.
J’espérais que l’angoisse nocturne me pousserait dans l’eau noire et fatalement m’ouvrirait les portes de la mort, comme on ouvre une porte sans bruit, dans l’ombre, derrière une tapisserie. Mais j’avais peur du froid et je ne pouvais m’empêcher de me représenter avec horreur mon cadavre rigide et ballonné caressé par les queues des carpes et des brochets. Et puis mon imagination me faisait entrevoir autant d’aventures étranges possibles dans la vie que dans la mort si bien que, pratiquement, je ne pus me résoudre au suicide.
Un jour, je me décidai à faire part de mon tourment aux Surréalistes. Je leur écrivis, en joignant à ma lettre ma photographie ecclésiastique, celle du lac de Gérardmer la nuit, et celle du monastère de la Grande Trappe, où j’étais allé faire une retraite. Je reçus une réponse et je trouvai cette réponse sur ma table de nuit, à une heure du matin, à côté d’un bouquet de pensées sauvages et de fraises des bois que ma cousine m’avait cueillies. Le surlendemain je m’enfuis à Paris et rencontrai à la gare de Troyes André Breton, l’auteur du Manifeste du Surréalisme, dont la lecture devait influencer ma destinée définitivement. Un des surréalistes, Louis Aragon, me conduisit un certain soir dans un petit cabaret nègre noctambulique. C’est là que je vis Satan. Aragon souriait derrière un seau de champagne et moi j’étais dans l’épouvante. Et je suis encore dans l’épouvante, car Satan est à Montmartre, il n’est pas en chair et en os, et il rit.
Satan est à Paris.
SATAN DEVANT LE MOULIN-ROUGE
Un soir on donnait au Moulin-Rouge la Revue des Gertrud Hoffmans Girls. Je n’avais pas beaucoup d’argent et j’allai au promenoir.
En sortant du music-hall, je fus accosté par un grand nègre, très élégant, en smoking. Il semblait me connaître depuis longtemps, et m’invita à le suivre au dancing du Zellys.
C’est ainsi que je reconnus Satan devant le Moulin-Rouge et j’en devins amoureux.
Satan est pédéraste.
Satan est à Montmartre.
LA MESSE NOIRE
Plusieurs mois s’écoulèrent sans que je le revisse. Ce fut à Plombières, où je passai pour la seconde fois un hiver entier, que je me trouvai de nouveau en face de lui. Je vivais seul dans la même maison dont j’ai déjà parlé. Cette maison, qui est une sorte d’hôtellerie mondaine pour les baigneurs de la saison, comprend une quinzaine de chambres. J’étais assez impressionné chaque soir lorsque j’allumais ma petite veilleuse sur la table de nuit en songeant que ces chambres étaient toutes imprégnées du souvenir des étreintes amoureuses, ou des neurasthénies anxieuses des hôtes qui y avaient séjourné.
Une nuit, plusieurs coups stridents d’une sonnerie électrique me réveillèrent en sursaut. J’enfilai à la hâte mon pyjama et je descendis. Ne sachant qui venait à pareille heure troubler mon sommeil, je me gardai bien d’éclairer le corridor. La porte étant vitrée, cela me permettait de voir sans être vu, dans la demi-obscurité le ou les visiteurs qui avaient pressé le bouton.
Mais au moment où j’avançais à tâtons dans le corridor, une lampe électrique fut soudain braquée sur moi à travers les petits losanges en verre de la porte. Je me sentis pâlir et me demandai si je n’allais pas me trouver nez à nez avec un aventurier audacieux qui, me sachant seul dans la maison, voulait en profiter pour la cambrioler. Cependant la lampe fut changée de place et cette fois éclaira en plein visage la personne qui stationnait sur le perron. Et je reconnus le nègre du Moulin-Rouge.
Satan à Plombières !
Fou de stupeur et de plaisir nerveux, j’ouvris la porte. Une superbe Hotchkiss était arrêtée dans la rue, les phares éteints. Le nègre portait, comme à Paris, un smoking et une cape de soirée.
Nous nous embrassâmes en silence.
Une femme dormait dans la limousine. Le nègre la réveilla et la fit entrer au salon. Le lustre électrique répandit ses flots lumineux sur celle, mystérieuse, qui venait de franchir le seuil de mon manoir provincial. C’était un enchantement féminin tout nouveau pour moi. Mes yeux se baignaient avec extase dans les yeux mystiques et profondément noirs de l’inconnue.
Je fis du feu dans la cheminée. Satan demeurait pensif auprès du clavecin. La femme avait ôté son manteau. À sa demande j’allai chercher dans l’auto une magnifique peau de panthère, que j’étalai sur le tapis en face du feu. Les hommes abusent des mots et leur enlèvent leur valeur, or je dis que cette femme était belle à en mourir lorsqu’elle s’étendit sur la peau de panthère, recevant les bouffées de chaleur et les reflets de la flambée.
Satan se mit au clavecin. Le clavecin était depuis longtemps désaccordé, mais immédiatement, sous le charme démoniaque, les cordes se tendirent et donnèrent chacune leur son juste. En sourdine le nègre se mit à jouer des cantilènes grégoriennes qui emplirent le salon d’une nappe musicale de spleen extrêmement doux.
« Donne à boire à cette femme », me dit-il en se dressant subitement devant le clavecin. J’allai chercher quelques bouteilles de vin d’Anjou à la cave et des coupes.
J’étais toujours en pyjama et j’avais froid, mais je trouvais tout naturel de suivre le nègre, sans lui demander aucune explication. Nous traversâmes la place. Je vis le nègre lancer un regard malicieux dans la direction du presbytère, où certainement devait dormir le curé de Plombières. Il sortit de sa poche un énorme passe-partout avec lequel, m’expliqua-t-il, il pouvait ouvrir les portes de toutes les cathédrales. Nous entrâmes dans l’église. Le sacristain avait probablement oublié de mettre de l’huile dans la veilleuse de sanctuaire car elle était éteinte. Satan sortit sa lampe électrique de poche et les rayons traversant la nef s’arrêtèrent sur la porte du tabernacle.
« Dommage, me dit le nègre, qu’on ne puisse pas jouer de l’orgue sans risquer d’éveiller toute la population ! J’aimerais faire trembler ces voûtes sous une rafale sonore accompagnant l’Original Charleston. Soyons prudents et discrets. »
Quelques minutes plus tard, nous sortions de l’église, avec précaution. Le nègre, qui avait vidé les tiroirs de la sacristie, était chargé d’ornements liturgiques, et moi, j’avais dans la poche de mon pyjama quelques hosties consacrées que j’avais prises dans le ciboire. Je tenais sous mon bras une boîte noire assez lourde contenant l’ostensoir et la lunule, avec l’hostie, que l’on expose à l’adoration des fidèles. La femme nous attendait dans le salon jaune-vert et ses doigts égrenaient sur le clavecin des airs d’une chinoiserie angoissée. Bien enfermés dans cette maison, dont les murs épais semblaient désirer être à l’abri d’aventures ténébreuses et démoniaques, nous étions tous trois prêts à toutes les folies, à toutes les nébroses*, à tous les sadismes. Je posai l’ostensoir sur la cheminée, après avoir enlevé la pendule et j’allumai deux bougies, qui avaient l’air de deux nonnes blanches en veillée amoureuse devant le disque eucharistique. Satan, pianiste nègre en smoking, prit son banjo et se mit à danser avec une souplesse féline devant l’ostensoir. L’inconnue reprit sa place au clavecin et soudain, en sourdine, elle plaqua plusieurs accords pour accompagner le chant d’un psaume. Le nègre chanta et elle chanta. Je me jetai la tête dans sa robe et je ne fus plus qu’une petite chose envoûtée dont les narines humaient béatement la chaleur aphrodisiaque du corps féminin.
Par de longues caresses, aux ondulations savantes, elle me tira progressivement de ma torpeur magnétique. Avec une grande simplicité elle se dévêtit et enleva les fins tissus en crêpe de chine bleu immaculé qui voilaient sa nudité. Elle avait le corps de Diane chasseresse et la tête d’une Vierge de vitrail et ses deux yeux étaient comme deux petites étoiles Vénus, souriant au-delà de la mort. Et une folle envie me venait de palper son corps comme on palpe avec volupté une pêche ou un lys et de lui sucer les seins et d’appuyer doucement ma joue contre la sienne. Et pourtant, l’espace de quelques secondes, elle me fit peur. Ses yeux semblèrent refléter la mer Noire, et des cauchemars d’une lave de goudron. Mais les lumières s’éteignirent : et seules les deux petites bougies agitèrent leurs langues de flamme mouvante vers l’ostensoir où l’hostie semblait une momie mystique oubliée dans le reliquaire d’orfèvre en forme de soleil.
Satan le nègre avait revêtu les ornements : l’aube, l’étole, la chasuble en velours noir de la messe des morts. Avec une majesté et une dignité que le pape lui-même au Vatican n’a certainement pas dans la célébration des saints mystères, il disposa sur le sexe de la femme, étendue sur la peau de panthère, le linge glacé du corporal.
Et la messe noire commença et à âme qui vive je ne le révélerai jamais. Après les chatouillements voluptueux d’Éleusis et les litanies des blasphèmes et la consécration luciférienne et crucifiante, eut lieu la communion sacrilège, cérémonie démoniaque et lubrique, où l’on donne le baiser au sexe de la femme en état de spasme et d’extase luxurieuse et délirante. C’est la communion dans le viol de la Vierge Noire et dans celui de l’hostie. Les cuisses de la femme s’écartèrent et son ventre servit de nappe de communion et mes lèvres s’avancèrent pour baiser au sein de la fleur le triangle de chair tiède et l’hostie toute imprégnée de la sueur moite de la femme. Et j’avalai l’hostie, et mes lèvres burent quelque chose comme un mélange de lait et de sang de cerise et je fus englouti dans un nirvana érotique et panthéistique où la chair de mon visage ne se distinguait plus de la chair du sexe de la Vierge Noire. Et je me laissai absorber, et vider, et anéantir et mourir. Satan le nègre, Satan le prêtre repartit en auto vers Paris.
L’inconnue, frileusement enveloppée dans son manteau, s’était blottie dans le fond de la limousine, comme une colombe sensuelle évadée d’un cloître.
Tout avait été remis en ordre, à la sacristie, et dans le tabernacle. Rien ne fit jamais supposer le sabbat nocturne qui eut lieu à Plombières, sous le toit de cette maison manoir.
© Le Passage du Nord-Ouest
N.B. : le logo de l’article représente un détail du livre de Jean Genbach, "l’abbé de l’abbaye", paru en 1927 et conservé actuellement au Musée Canadien des Civilisations.
Ces extraits sont issus de « Satan à Paris », ouvrage de Jean Genbach, réédité en 2003 par les Editions Passage du Nord-ouest.
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[1] Découvrir le site Internet des éditions Passage du Nord-Ouest->http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/-Passage-du-Nord-Ouest-.html