« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Propos recueillis par Madeleine Mukamabano (France)
lundi 27 janvier 2003
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« J’étais à la maison. Il m’arrivait de sortir, mais je n’ai rien vu de spécial.
Je n’ai vu personne tuer, je n’ai pas vu de morts non plus. Je ne sais pas si les gens pillaient. Mon mari n’a rien emporté ici. Quand je vais le voir en prison, il ne me dit pas pourquoi il a été arrêté. On ne parle pas de ça, on parle de Dieu.
Je m’entends bien avec mes voisins. » un témoin
Nous sommes sur la colline de Rwintalé, en amont du lac Muhazi, au nord-est de la capitale Kigali. De cette colline, on domine les hauts plateaux couleur émeraude qui s’étendent jusqu’à la frontière tanzanienne, et lorsque la brume du matin se lève, on peut apercevoir au loin, vers le nord, la chaîne des volcans. Autrefois on racontait aux enfants que les esprits des morts habitaient les volcans et que derrière les glaciers du volcan Kalisimbi se trouvaient les piliers de la voûte céleste.
C’est le printemps au Rwanda. Le mois de mai y est aussi appelé le mois du lait. À Rwintalé, comme dans tout le pays, c’est une explosion de couleurs ; le vert et le jaune dominent, mais on distingue aussi au détour d’un champ de sorgho des nuances de rouge, d’ocre, de rose, de gris ou encore de blanc. Tous les flancs de la colline ont été soigneusement cultivés en terrasse.
En trente ans, Rwintalé a changé de visage. Les grands pâturages qui s’étendaient du plateau au lac ont cédé la place aux champs de pommes de terre, de petits pois ou de manioc. Des cultures à perte de vue. Dans la lumière bleue de cette fin d’après-midi, des paysans de Rwintalé apparemment heureux se sont réunis autour de la buvette du village. Ils y sirotent du vin de banane. Tout y est silencieux. Il y a Mathias, vieux et édenté. En 1961, il était le plus assidu des tueurs. Il ne voulait épargner aucun enfant tutsi. Atanase, lui, à l’époque, s’était opposé aux massacres et il a perdu son poste de bourgmestre. À ses côtés, Rugina, le Pygmée qui faisait le pitre devant l’école où il n’a jamais pu être admis. Il n’est pas devenu potier et homme à tout faire comme son père, il est agriculteur et possède une jolie maison près du lac. Il y a aussi Shemera. Il paraît qu’elle a marié la seule de ses filles qui a survécu au génocide au fils de Mathias. Aujourd’hui, la grande majorité des habitants de Rwintalé sont des enfants ou des gens de plus de cinquante ans. Une génération manque. Mais personne à Rwintalé ne dira où elle est passée. Morte ou en prison. Ici, l’amnésie et le silence sont une tradition. Depuis 1961, les Hutus tuent les Tutsis. Après chaque massacre, on oublie les morts dans leurs fosses communes, aux pieds des euphorbes candélabres. Et la vie reprend son cours, rythmée par les travaux des champs, jusqu’à la prochaine flambée de violence.
Sylvie, assistante sociale : « Fis, juste après la guerre, il était avec sa tante. Mais comme la tante n’était pas sûre de son avenir, elle a préféré mettre l’enfant dans ce centre. Fis, vraiment, était décrit par les mamans qui encadraient les enfants comme un enfant modèle, sage, même serviable, mais qui se repliait quelquefois sur lui-même. Il était calme, mais ce qui nous a inquiétés, c’est que les mères qui encadraient les enfants nous disaient chaque fois : "Fis, il ne retient rien à l’école." Chaque fois il se retirait de leur groupe de jeu pour jouer seul ou il s’isolait, chaque fois il s’isolait. Fis faisait partie de notre premier groupe de dessin. Il s’agissait, avec le thème qu’on leur avait proposé, de se dessiner soi-même et de dessiner la vie du centre. Fis se représentait en militaire, avec vraiment un air inquiétant. Il s’identifiait à l’agresseur. Il disait : "C’est moi en militaire, et les autres, j’en ai pas peur."
Dans son deuxième dessin, il n’a pas voulu représenter une scène de vie du centre. Il n’a pas pu. Son personnage était informe, il semblait flotter dans l’air, avec une masse de sang qui sortait de son dos.
Là, nous nous sommes dit que vraiment, cet enfant avait eu des problèmes. Il n’a pas même fait de commentaires sur son dessin. Parce qu’il avait une voix…, il tremblait. Pour la deuxième séance, le thème était : dessiner le bon souvenir et le mauvais souvenir. Pour le mauvais souvenir, Fis a fait les militaires qui étaient en train de tuer son père. En réalisant cette scène, c’est la première fois qu’il a pleuré. Il a pleuré de telle façon qu’il n’a pas pu faire le deuxième dessin, c’est-à-dire le bon souvenir. Il a pleuré durant toute la séance. Mais, quand même, il a pu faire ce commentaire : "Ils tuent mon père, moi je suis dans la voiture, je regarde et je n’ai même pas crié." Et sur son premier dessin, quand il se représentait en militaire, il avait de grands yeux, et le visage sans bouche. » Le 7 avril 1994 débutait le génocide rwandais.
Léa, qui habitait le quartier sud de Kigali, raconte : « Après l’annonce de l’accident de l’avion du président Habyarimana, sur les ondes de la radio, on a interdit toute sortie. Tout le monde était assigné à la maison. Donc je suis restée chez moi, à attendre je ne sais pas quoi, mais il nous était interdit de sortir des maisons. On était là, à attendre, mais en fait les massacres avaient commencé. J’ai su par les voisins hutus, qui eux pouvaient sortir, qu’il y avait des tueries partout. Les premiers jours, ça se passait très bien entre les voisins et nous, Tutsis. Mais, au fur et à mesure que les massacres prenaient une grande ampleur, les Hutus, nos voisins, finalement ont aussi basculé là-dedans. Eux aussi se sont mis à tuer. Ils formaient des groupes, ils avaient des armes, des machettes, des gourdins. Des fois, ils étaient accompagnés par des militaires armés. Ils venaient dans les maisons, faisaient sortir tout le monde. Ils étaient fous, comme s’ils avaient bu, avec des yeux tout rouges. Ils étaient tout excités, ils chantaient, ils criaient, mais on voyait qu’ils n’étaient pas des gens normaux. Après avoir tué une ou plusieurs personnes, on aurait dit qu’ils avaient un plaisir incroyable. C’est après cela surtout qu’ils se mettaient à chanter et à crier. Je suis partie de chez moi, sinon ils allaient finalement me tuer. Je me suis réfugiée chez des gens que je ne connaissais pas. On a traversé le quartier, mais on ne pouvait pas aller très loin. On a traversé un boulevard et on voyait des cadavres partout… On passait au-dessus des cadavres pour fuir.
Ils ne nous ont pas trouvés tout de suite mais une semaine après ils ont su où nous étions. Ils sont venus encore et là on a essayé de donner tout ce qu’on avait, l’argent, les bijoux, tout, on a tout donné. Chaque jour qu’ils venaient, on a donné, jusqu’au jour où on n’avait plus rien. Et là encore, on a fui. Quand ils venaient, ils prenaient des personnes qui ne revenaient pas. Donc ils les tuaient. On savait que la prochaine fois ce serait notre tour. Parmi les gens qui étaient avec moi, je crois que je suis la seule encore vivante aujourd’hui. On était une dizaine. Ils ont commencé par les hommes (peut-être qu’ils avaient peur que les hommes puissent se battre avec eux) et après, les femmes. Et les femmes… dans un premier temps aussi, ils… les laissaient pour les viols.
Si un milicien ou un militaire passait à côté de la maison et t’entendait écouter une autre radio que celle des Mille Collines [1], par exemple la radio nationale ou les radios étrangères, tu étais mort tout de suite. Il fallait leur faire plaisir, écouter ce qu’ils voulaient que la population écoute. Et la radio appelait la population hutue à massacrer tous les Tutsis. Ils indiquaient même les habitations de certaines personnes, en rappelant : "Est-ce que vous êtes allés chez un tel, un tel… ?", et tout de suite, ils allaient chez la personne qui était indiquée par la radio. On l’écoutait… Je ne peux pas oublier. "Les Tutsis ne sont pas faits pour vivre, il faut les tuer. Même les femmes enceintes, il faut les couper en morceaux, les éventrer pour sortir le bébé." Ce qui a été fait… "Il faut tuer les Tutsis jusqu’à la racine pour éviter qu’ils grandissent, qu’ils aillent à l’étranger et qu’ils reviennent plus tard, comme c’était le cas pour le F.P.R. Inkotanyi [2]." C’est ce qu’ils disaient : "Si on les avait tués dans les années soixante, ils ne seraient pas revenus en quatre-vingt-dix." Et entre-temps, il y avait de la musique. Mais c’était de la musique aussi dans ce sens-là. Il y avait des slogans, des gens qui chantaient pour ces occasions ; c’étaient des chansons qui appelaient à la haine. Les chansons et ce que disaient les journalistes, c’était pareil. On avait peur, mais je crois qu’on avait aussi peut-être dépassé ce stade de la peur. On était comme des somnambules. Tu étais insensible, tu étais déjà mort… de peur. Le soir, on remarquait qu’il y avait des tirs à gauche, à droite ; des fois, on sortait de la maison pour se mettre au travers des balles. Tu te disais : au moins je vais mourir d’une balle au lieu d’être découpée en morceaux. On appelait la mort. Et on l’attendait. »
En l’espace de trois mois, le génocide fera entre huit cent mille et un million de victimes, principalement des Tutsis mais aussi des Hutus opposés au régime. Des soldats, des miliciens et de simples civils ont massacré leurs concitoyens comme on accomplit un devoir civique. À l’aube de cette extermination massive, le Rwanda comptait sept millions d’habitants. On estime à plus d’un million le nombre de Hutus ayant participé au massacre.
Prison centrale de Kigali : On reste perplexe devant l’attitude de François. Ce jeune homme de vingt-quatre ans qui raconte son épopée sanglante avec légèreté, voire avec une pointe de fierté, semble tout à fait normal : regard franc, de belles manières, un sourire angélique, comment imaginer qu’il puisse incarner le mal ? François : « Je suis en prison pour avoir tué quatre personnes. Il y a une voiture qui est passée avec un haut-parleur ; on annonçait que chaque Hutu devait se défendre, qu’il y avait un seul ennemi, le Tutsi. J’ai entendu ça, c’était le matin, j’ai sauté hors du lit, j’ai pris la massue, je suis sorti et j’ai commencé à tuer.
Il y avait une vieille dame dans les environs, avec deux jeunes enfants qui n’avaient pas l’âge d’aller à l’école. On les avait sortis et placés près d’une fosse. Un certain Sibomana m’a donné une massue, j’ai tué les enfants et lui a tué la vieille. Puis nous sommes montés et nous avons trouvé un vieillard qui se cachait derrière une maison. Je l’ai assommé avec une massue. Quand nous l’avons quitté, il était en train d’agoniser. Je ne connaissais pas très bien les gens que j’ai tués. On nous a juste dit qu’il fallait pourchasser les Tutsis et nous avons commencé à les massacrer. En ce qui me concerne, personne ne m’a forcé à le faire. C’est quelque chose qui a germé tout seul dans ma tête. J’ai vu les gens envahir les collines en disant qu’ils traquaient les Tutsis, j’ai couru les rejoindre. Partout où j’arrivais, il y avait une foule qui encerclait les Tutsis. J’étais le premier à tuer. Je ne croyais pas mal faire au moment des faits. C’est quand j’ai été arrêté que j’ai réalisé que j’avais commis des crimes. C’est quand j’ai vu les conséquences que j’ai compris que ce que j’avais fait n’était pas bien. Quand je tuais, je pensais qu’il n’y avait aucun problème, aucune conséquence, puisque les autorités disaient que les Tutsis étaient des ennemis. J’avais des voisins tutsis, on partageait tout, l’eau… Il n’y avait aucun problème entre nous. Je ne sais pas pourquoi il y a eu tous ces événements. La méchanceté était à la mode… » Aujourd’hui, chaque famille rwandaise compte une victime, un assassin ou les deux. La communauté internationale a très vite reconnu le génocide des Tutsis pour l’oublier aussitôt. Il n’y a pas eu de force internationale pour désarmer, arrêter les coupables ou pour s’interposer entre les communautés. Pas d’équipes de psychologues pour assister les assassins et les rescapés. Cinq ans après les faits, bourreaux et victimes se côtoient et réapprennent à vivre ensemble, malgré la peur et la méfiance. Gaspard, rescapé tutsi du génocide : « Tu me demandes si je parle aux gens qui ont tué les membres de ma famille. Bien sûr que je leur parle, pourquoi ne le ferais-je pas ? Je ne peux pas m’isoler. Je discute avec eux, je ne suis pas rancunier comme eux. On se rend visite, on boit de la bière ensemble, on dort même avec leurs filles. Ici les rescapés se comptent sur les doigts de la main. Vous avez dû voir que tout au long de la route, il n’y a plus que des ruines. Il ne reste plus que trois Tutsis. Ici, tous les Hutus ont participé au génocide. Toutes les maisons qui sont encore debout sont celles des Hutus. Tous ces jeunes que vous voyez ont tué. Montrer les génocidaires ici, qui sont en liberté, je ne veux pas le faire. C’est une tâche qui revient aux autorités. Je ne peux pas te les désigner. Je ne veux pas te mêler à tout ça. Si je le fais, ça va semer le trouble dans la population. Les gens vont penser que nous les avons dénoncés et que tu viens nous venger. »
Dans les campagnes, le plus dur pour les rescapés, c’est de vivre l’absence des leurs au milieu des voisins qui, d’une manière ou d’une autre, ont participé au génocide, des voisins à qui il faut parler et sourire comme avant. Certaines femmes qui ressentent cette situation comme une nouvelle torture ont décidé de se regrouper dans des villages de veuves qui se construisent un peu partout au Rwanda. C’est le cas d’Énata. Cette jolie veuve de trente-huit ans, au regard inquiet, est couverte de cicatrices. Traces de massues cloutées sur la tête et sur le front, coups de machettes sur les tempes, sur la nuque, sur les mains, des orteils amputés… Après le génocide, elle est retournée sur la colline, dans les ruines de sa maison. Pendant deux ans, elle a dû taire tout ce qu’elle avait enduré. Son arrivée dans le village des veuves lui a permis de briser le silence.
Énata : « J’avais neuf enfants, cinq ont été tués. J’ai perdu aussi mon mari, mon père, ma mère, mes frères et toute leur famille. Voilà mes enfants, ils m’ont suivie quand vous m’avez appelée, ils sont toujours derrière moi. Quand la guerre a commencé, j’étais avec mon mari et mes aînés. Nous avons fui vers la colline où tout le monde se regroupait. On annonçait que telle ou telle colline venait d’être attaquée, que tout brûlait, qu’on venait de tuer une femme pas très loin, que les massacres avaient commencé dans notre localité. On se mettait à courir, on t’apprenait que ton enfant venait d’être tué à tel endroit, tu encaissais. On t’annonçait la mort de ton mari, de ton père, de ton frère… jusqu’au moment où tu apprenais qu’ils avaient attaqué et détruit l’église où s’étaient réfugiés beaucoup de gens, qu’ils avaient massacré des gens à l’intérieur de l’église.
Le lendemain ceux qui en avaient encore la force sont allés à l’église pour retirer qui un enfant, qui un adulte, qui avait survécu au milieu des cadavres. La veille de l’attaque de l’église, les militaires se sont présentés et ils ont demandé : "Qui fuyez-vous ?" Nous avons répondu : "Nous fuyons les Hutus." Ils nous ont demandé s’il y avait des Hutus dans l’église et nous avons répondu qu’il y en avait. Alors, ils nous ont séparés. Les Tutsis à l’intérieur de l’église, les Hutus en dehors. Les militaires ont libéré les Hutus et ils les ont emmenés avec eux et ils ont dit qu’ils reviendraient statuer sur notre cas. Vers quatorze heures, un groupe d’assaillants est arrivé. Nous avons tenté de nous défendre en leur jetant des pierres. Les femmes, les hommes, tout le monde était blessé, on criait, on disait : "C’est la fin." Quelques personnes ont pu courir et sortir de l’église, mais la plupart ont péri à l’intérieur. Ceux qui ont pu fuir sont d’abord allés au sommet d’une montagne. Un autre groupe d’assaillants est venu nous attaquer le lendemain. On a dévalé la montagne. Je me demande encore comment j’ai pu sauver mes trois enfants ! Nous avons atteint la rivière Akanyaru. Beaucoup se sont suicidés en se jetant dans cette rivière. Mon beau-frère Karangwa s’est jeté dans la rivière avec tous ses enfants. Il était encerclé par des miliciens qui portaient plusieurs poignards à leur ceinture. Les tirs d’armes automatiques fusaient de partout. Les gens criaient de tous les côtés : "Nous sommes décimés…
Défendez-vous !"
Mais nous n’avions pour armes que des pierres. Nous avons couru jusqu’aux marais de papyrus. Tout au long, les gens se suicidaient. Dans les papyrus, ils nous ont attaqués aussi. Les machettes s’abattaient, ils découpaient des gens. Ils disaien : "Sors de là, nous t’avons vue, sors !"
Ils m’ont sortie de ma cachette. Je portais mon bébé. Ils m’ont donné un coup de massue cloutée. Un morceau de chair m’est tombé sur les yeux. Ils m’ont arraché mon bébé, puis ont déchiré mon pull. J’ai pensé à fermer les yeux, puis je me suis dit que je préférerais mourir les yeux ouverts. Encore un coup de massue ! J’ai dû m’évanouir. Quand j’ai repris conscience, j’étais nue, couverte de sang. J’étais couchée sur une fille qu’on avait tuée et qui était tombée à plat ventre. J’ai entendu mon bébé pleurer, il était en vie ! J’ai vu deux hommes revenir avec des machettes, ils se sont écriés : "Regarde celle-là, elle est encore en vie, regarde sa taille fine de Tutsie !" Je venais de passer plusieurs jours sans manger… Ils m’ont donné des coups de machette sur la nuque, sur la tête, sur les doigts. Ils n’ont pas eu besoin de me déshabiller, c’était déjà fait… »
Kimiranko, un faubourg dans la banlieue de Kigali, abrite l’un des nombreux quartiers de veuves du pays. Les veuves de Kimiranko, très jeunes dans l’ensemble, sont au départ des paysannes qui viennent des différentes préfectures et qui n’ont pas osé retourner sur leur colline après le génocide parce que, disent-elles, il n’y avait plus personne, il n’y avait que la peur et la solitude. Dans le milieu urbain où elles vivent aujourd’hui, elles n’ont même pas un lopin de terre pour faire pousser des tomates, alors elles travaillent ici et là sur des chantiers de construction. La plupart de ces femmes ont subi des violences sexuelles. À défaut de psychologues, des membres de l’association Avega leur rendent visite une fois par semaine, juste pour leur permettre de parler.
Dans la maison de la plus jeune des veuves, c’est un peu la bousculade, tout le monde veut parler en même temps. On a à peine le temps de faire sortir les enfants. Abatessi, très agitée, veut parler la première, parce que, dit-elle, les histoires commencent à lui embrouiller la tête.
Abatessi : « Moi aussi, j’ai été violée pendant le génocide, et j’étais traumatisée, mais je croyais que maintenant c’était fini. Et samedi passé, on avait organisé une séance de prières des femmes de l’association Avega, c’est l’association des femmes du génocide d’avril, et quand je suis arrivée là-bas, ça a recommencé.
Pendant le génocide, j’ai été violée par plus d’une dizaine de miliciens. Ils m’ont laissée sur la colline où ils m’avaient violée, à Butaré, en commune Muyira, et je suis restée quatre jours sur cette colline. J’avais perdu connaissance pendant ces quatre jours. J’étais sur la route. Ils passaient et me donnaient des coups de pied. Il y avait mon enfant de sept mois qui était assis à côté de moi, qui est resté avec moi pendant ces quatre jours. Ce sont les militaires du F.P.R. Inkotanyi qui m’ont ramassée sur cette colline, mais j’étais très mal en point. Moi-même, je ne sentais plus la vie en moi, mais mon cœur battait encore. Puis on m’a emmenée à Kiziguro, c’était avant que Kigali ne tombe. Quand Kigali est tombée, on m’a amenée à l’hôpital. Il m’arrive de revivre ces scènes du viol. Je vois des gens qui viennent, on essaie de me dire qu’il n’y en a pas, mais moi je les vois. J’essaie de me cacher sous la table, sous le lit, et quand quelqu’un à côté de moi parle, je le bâillonne avec ma main, et s’il s’agit d’une femme, je lui dis : "Mais tais-toi parce que toi aussi on peut te violer !" Et quand la crise passe, je me rends compte moi-même qu’il n’y avait personne.
Je venais de faire six mois sans crise, mais samedi dernier, quand j’ai entendu des gens qui donnaient des témoignages sur ce qu’ils ont vécu pendant le génocide, ça a recommencé, alors je ne peux pas espérer que cela finisse un jour, parce que si c’est revenu samedi passé, c’est que ça peut à nouveau reprendre. Vous vous rendez compte ? Faire une scène pareille, au moment de la prière, dans une église… Des fois, j’ai honte. Quand c’est fini, j’ai vraiment honte. Avec les gens qui sont ici avec moi, il n’y a pas de problèmes, je ne leur cache rien. Mais avec des étrangers, j’ai vraiment honte. Quelquefois, je me dis que je n’ai plus envie d’aller où que ce soit. J’ai deux enfants, un garçon et une fille. J’ai aussi un orphelin que j’ai adopté, donc ça fait trois enfants. »
Immaculée Ingabiré, membre d’une association de veuves du génocide : « Maintenant au Rwanda, nous avons cinquante-quatre pour cent de la population qui sont des femmes. Et parmi ces cinquante-quatre pour cent, trente-six pour cent sont devenues chefs de famille. Ça devient un problème, ces femmes qui du jour au lendemain se sont retrouvées seules, face à des difficultés insurmontables. Après le génocide, elles n’avaient pas de toit, il y en avait même qui n’avaient personne de leur famille et n’avaient plus d’enfants. J’ai rencontré des femmes qui regrettaient d’être encore en vie.
D’autres étaient parties dans des camps de réfugiés au Congo, des camps de réfugiés hutus, où elles ont perdu leur mari et leurs enfants, qui sont revenues, ou bien qui sont rentrées avec leur famille, mais qui n’avaient plus rien. Et aussi celles qui avaient leur mari en prison. Lorsque les femmes sont rentrées des camps de réfugiés hutus au Congo, leur mari a tout de suite été arrêté, aussitôt arrivé. Elles ne savaient plus où tourner la tête. C’était ça l’image de la femme rwandaise. C’était la désolation, et de tous côtés. Dans la culture rwandaise, il est vraiment difficile pour une femme de dire qu’elle a subi des violences sexuelles. La société la montre du doigt à cause de ça. Si une jeune fille avoue qu’elle a été violée, elle peut être sûre que personne ne viendra jamais demander sa main. Quant aux femmes mariées, lorsque leurs maris apprennent qu’elles ont été violées, ils ne veulent plus d’elles. Il y a trop de problèmes qui bloquent la femme rwandaise.
Après le génocide, nombreuses sont les victimes de viol qui se sont retrouvées enceintes. Elles ont dit qu’elles ne pouvaient pas garder ces enfants. On a fait une sorte de pression auprès du gouvernement pour qu’il accepte qu’on interrompe ces grossesses. Parce que normalement au Rwanda - c’est même dans le code pénal -, c’est un crime. Interrompre volontairement sa grossesse, c’est puni par la loi. On a dû demander qu’on laisse ces femmes avorter, et surtout ces jeunes filles qui devaient regagner l’école, ces femmes qui ne pouvaient pas garder les enfants de leurs bourreaux. Certaines ont pu avorter, d’autres ont gardé leur enfant soit par manque d’information, parce qu’elles étaient encore éparpillées sur les collines ; soit à cause de la religion, parce que la religion aussi ça bloque les gens, la religion catholique surtout ! Certaines avaient peur, d’autres ne croyaient plus en rien ; on leur proposait d’avorter, elles disaient : "À quoi ça sert ? Pour moi, la vie est finie, je n’existe plus, laissez-moi tranquille."
Celles qui n’étaient pas en état de prendre l’initiative d’avorter se sont retrouvées avec les enfants du viol. Entre ces enfants et les enfants de leur mari, c’est un conflit ouvert. Les enfants du père, du mari légitime qui a été tué pendant le génocide, ne supportent pas maintenant leur petit frère ou leur petite sœur quand ils savent que c’est un enfant du viol.
Il y a une femme qui est venue me voir, elle pleurait et me disait qu’elle ne savait pas quoi faire. Ses enfants ne supportaient pas le petit, le cadet, celui du viol. Parce que les voisins avaient expliqué à ces enfants que l’homme qui a tué leur père a ensuite violé leur maman et que c’est suite à ce viol que cet enfant est né. Alors ils disaient : "C’est un Interahamwe, un milicien." La femme est vraiment malheureuse et elle regrette d’avoir gardé cet enfant parce qu’elle ne sait pas comment elle va faire. Maintenant ça va parce qu’il est encore jeune, il a presque six ans je pense, mais la maman dit que, quand il en aura quinze, quand il aura grandi dans un milieu qui lui est hostile, lui aussi il sera hostile. Il sera forcément sur la défensive. »
Le génocide n’a rien laissé intact au Rwanda. Il a détruit non seulement les hommes, mais aussi les liens qui les unissaient. Des gens ont tué leurs amis, des mères ont tué leurs enfants, des hommes ont livré leurs femmes aux violeurs ou aux tueurs. Des séquelles du génocide qui risquent de peser sur toute une génération, voire deux, sont à peine perceptibles, on les devine à travers le silence pesant des collines ou les confidences de certains acteurs du drame rwandais.
Dans la section des femmes de la prison centrale de Kigali, tout le monde connaît Ansila et l’aime bien. Petite, les yeux rougis par le manque de sommeil, Ansila se tient tapie dans un coin, un peu comme une bête blessée, à l’écart des autres détenues. Son histoire est de celles que la société rwandaise, dans sa farouche volonté de revivre, aimerait tant oublier.
Ansila : « J’ai été arrêtée pour génocide. Je me suis enfuie avec les enfants et ils sont morts. J’ai tué. Je ne peux cacher un crime qui est devenu public. J’ai fui la guerre, puis la guerre s’est transformée en génocide. Mon mari était tutsi. Moi je suis hutue.
Mon mari m’a convaincue de retourner chez mes parents. Il m’a dit : "C’est nous qu’ils cherchent, ils veulent nous tuer. Fuis avec les enfants, essaie de les sauver." Mon mari et mon beau-père se sont enfuis de leur côté. Je suis partie avec mes cinq enfants et ma belle-mère. Nous avons passé la nuit chez quelqu’un mais des gens ont commencé à rôder autour de la maison en disant que cette personne cachait des Tutsis. Ma belle-mère m’a dit : "La situation devient grave, prend les enfants et va chez tes parents." Je me suis d’abord rendue chez ma tante, et quand le mari de ma tante m’a vue, il s’est écrié : "Mon Dieu, ces enfants vont se faire tuer ici, il vaut mieux que tu ailles chez tes parents." Mes parents s’étaient enfuis, les tueurs les recherchaient parce que mon frère était marié avec une Tutsie. Je me suis quand même installée chez eux. Puis les gens qui traquaient les Tutsis sont arrivés. Ils m’ont dit : "Femme, que fais-tu avec ces enfants ?" Je n’ai rien répondu. "Tu t’es enfuie avec eux et ce sont eux que nous cherchons. Tue-les." J’étais consternée. Ils m’ont laissée là, ils n’ont rien fait. Je ne peux pas dire que ce sont eux qui ont tué mes enfants. C’est moi qui les ai tués. Je me suis rappelé que mes parents cultivaient des légumes et qu’ils devaient avoir des pesticides. J’ai cassé le cadenas du local où on les conservait, j’ai pris un flacon de pesticide, je l’ai fait boire à mes enfants sans le diluer. Ils l’ont bu. Quatre d’entre eux sont morts. J’ai tué mes enfants mais je ne les haïssais pas. J’ai paniqué. J’ai eu peur que les autres reviennent et nous trouvent là. Je me suis dit qu’il fallait que tout soit fini avant leur retour. Je n’avais nulle part où aller. Le mari de ma tante m’avait chassée. J’aurais mieux fait de mourir, mais je ne suis pas morte… Rien ne va dans ma tête. Je ne dors presque pas. Mes enfants ne quittent pas mon esprit. »
Uwimana est tutsie. Elle était mariée à un Hutu. Avec leurs trois enfants, ils formaient un couple heureux. D’après les voisins, le mari d’Uwimana a participé très activement aux massacres, aussi bien sur sa colline que dans les environs. Après le génocide, il est parti au Zaïre d’où il n’est jamais revenu. Uwimana n’a pas voulu retourner dans sa belle-famille hutue, elle s’est installée dans un village de veuves. Uwimana est atteinte de désordres psychologiques que ses voisines appellent des coups de folie passagère. Quand nous lui avons rendu visite, elle venait d’être transportée à l’hôpital en pleine crise.
Immaculée Ingabiré : « Uwimana est malade suite aux violences sexuelles qu’elle a subies pendant le génocide. On a mis dans son sexe le tronc d’un bananier. Elle a vraiment subi la torture sexuelle dans le vrai sens du mot. Après le génocide, elle a été à l’hôpital. Elle a subi une interventionchirurgicalepour enlever ce troncde bananier, mais on a en même temps enlevé la matrice. C’est à partir de là, en fait, qu’elle a commencé à montrer des signes de traumatisme avancé. On l’a aussi durement frappée sur la tête. Il est possible qu’il y ait des nerfs cassés. C’est suite à ces coups qu’elle a reçus sur la tête et aussi du fait qu’elle a été violée et qu’on a dû enlever la matrice, c’est suite à toutes ces horreurs qu’elle est traumatisée. Mais au début elle avait des moments de lucidité quand même. Elle pouvait même travailler. C’est elle-même qui est partie chercher ses enfants qui étaient au Zaïre avec leur père. Quand elle est dans sa crise, c’est là qu’elle raconte exactement ce qui s’est passé. Hier elle a brûlé ses habits. Quand elle est comme ça, sous le choc, elle raconte très bien et elle donne des détails. C’est un cas particulier parce qu’elle avait épousé un Hutu, et c’est son mari qui l’a livrée aux miliciens. Ils habitaient Gitarama. Ils sont partis de Gitarama. Arrivés à Gikongoro, son mari a dit : "Mais pourquoi je traîne cette femme derrière moi ? De toute manière on va la tuer." Il y avait son beau-frère qui lui a dit : "Tu avais refusé de coucher avec moi, alors refuse encore une fois." Il a appelé les autres miliciens. Ils l’ont violée à plus de vingt. Elle perdait connaissance, elle retrouvait connaissance, elle la reperdait encore une fois. Elle ne saurait pas dire combien de temps ça a pris. Elle a des blessures ici ; elle essayait de se protéger comme ça ; elle était couchée sur le dos d’après ce qu’elle m’a dit. Elle serrait les jambes. On frappait avec des machettes, elle a même des cicatrices qui se voient encore, pour l’obliger à écarter les jambes. Ils lui disaient : "Vous êtes encore fiers, vous autres les Tutsis. Vous continuez à être fiers même maintenant !" Et quand ils ont fini, ils ont dit : "Ben, laisse-la ; elle est assez jeune, elle est sympathique, elle est charmante - c’est ce que disaient les miliciens -, comme ça quand l’armée des Inkotanyi va arriver, ils vont coucher avec elle et ils attraperont le sida." C’était toujours dans l’idéologie du génocide, c’était pouvoir tuer ceux qui ne sont pas là. Ceux qu’on n’a pas pu éliminer physiquement, il fallait qu’ils attrapent ces maladies et qu’ils meurent quand même. C’était ça leur programme. »
Lorsque les autorités ont déclenché le génocide, la mobilisation n’a oublié personne. Les élus municipaux, mais aussi les parents eux-mêmes n’ont pas hésité à faire appel aux enfants. Ces derniers étaient chargés de tuer les tout-petits ou d’achever les blessés. Un échantillon de cette génération perdue se trouve à Gitagata, dans le sud-est du pays. Situé en pleine campagne, le centre tient plus d’une pension que d’une prison. Il accueille des tueurs présumés qui avaient moins de quatorze ans au moment du génocide.
Alphonse, un éducateur du centre : « Ces enfants ont commis l’acte du génocide sur ordre des adultes. En fait, les premiers enfants sont venus ici le 16 juin 1995. Ils venaient de tout le pays. Ils venaient de prisons de toutes les préfectures du pays. Il y a ceux qui sont venus en 95, ceux qui sont venus en 97, etc. Quand on a trouvé des enfants qui avaient moins de quatorze ans en 94, on les a amenés ici. Au total, nous en avons eu cinq cent quarante-six qui sont rentrés, et deux cent trente-quatre de sortis. Pour le moment, il y en a trois cent douze qui sont ici. Le plus jeune a treize ans. Ça signifie que quand il a tué, il avait huit ans. La plupart n’acceptent pas qu’ils ont tué. »
Janvier, l’un des pensionnaires de Gitagata, avait 15 ans au moment du génocide. Il est accusé d’avoir tué un homme et deux enfants : « Moi, je passais mes journées dans la rue, j’avais fugué. Après la guerre, on m’a arrêté, on m’a accusé d’avoir tué un certain Murangira. C’est faux. Je peux pas vous raconter de mensonges. J’étais tout le temps avec les gens qui tuaient, mais moi je n’ai tué personne. Ce monsieur, je ne sais pas comment il est mort. Mais ceux qui l’ont tué ne sont pas rentrés d’exil. Il y a aussi cette histoire d’enfants tués. Je vais te dire comment ils sont morts. C’est une fille qui les a emmenés et on les a tués derrière les bâtiments scolaires. Les autres, c’est leur mère qui les a emmenés. Pour être clair, cette femme était hutue, son mari tutsi. Il est rescapé, je ne sais pas où il s’est caché. En tout cas, ils sont ensemble maintenant. Donc cette femme a emmené deux enfants et on les a tués dans la rue. Moi, je n’ai pas tué. Les tueurs buvaient, j’étais en leur compagnie, c’était pour l’ambiance, mais pas pour regarder comment ils tuaient. »
Alphonse, éducateur : « Les jeunes qui reconnaissent leurs crimes, ils disent qu’ils ont été entraînés par les adultes. Par exemple, un responsable communal leur disait : "Allez, faites comme les autres ! Participez !" D’autres ont été poussés par leurs parents. Certains jeunes ont leurs deux parents en prison pour génocide. Quand ces jeunes sont arrivés ici, ils se croyaient aussi en prison. Ils s’en prenaient alors aux parents qui leur ont appris à tuer. Mais avec le temps et l’éducation qu’ils reçoivent ici, ils s’humanisent petit à petit. On a eu aussi des enfants traumatisés par leurs actes. Ils avaient tendance à s’isoler. Ils disaient : "Mon père et ma mère sont en prison parce qu’ils ont commis le génocide. Et moi, je l’ai commis aussi, parce qu’ils m’y ont poussé." Au début ces enfants avaient des crises d’épilepsie. Ils se jetaient du lit, hurlaient la nuit, faisaient pipi au lit. Au bout de deux ans, ces manifestations sont de plus en plus rares. On en voit à peu près trois par mois. »
Le directeur du centre n’aime pas évoquer le génocide. Il reçoit les journalistes à contre-cœur. Dialogue :
« Les enfants qui sont ici, ils sont hutus. Alors, on leur avait mis en tête d’éliminer les Tutsis.
Est-ce qu’ils ont des regrets par rapport à ce qu’ils ont fait ?
Ces enfants ? Avant de les réintégrer dans leurs familles respectives, nous appelons chaque enfant avec des questions dignes d’un éducateur, pour leur demander s’il a le remords, la reconnaissance et la culpabilité et s’il peut demander pardon aux familles des victimes. Arrivés dans leurs familles sur les collines, nombreux nous disent non.
Ce centre est installé dans une région où il y a eu énormément de victimes. Il suffit de suivre la route qui mène ici pour se rendre compte qu’il n’y a plus personne aux alentours, qu’il n’y a que des ruines de maisons. Quelques enfants de rescapés vont dans la même école que ces enfants génocidaires. Comment se passe leur relation ?
Ici, dans cette localité, il n’y a pas beaucoup d’enfants dont les parents ont subi des actes de génocides. Il n’y a pas beaucoup de Tutsis comme élèves ici.
Il n’y en a plus, vous voulez dire ?
Il y en a trop peu, trop peu, d’une façon… remarquable. Il n’y a pas d’enfants tutsis ici. Mais ce que je peux vous dire, c’est que quand les enfants du centre vont à Nyamata, quand les gens les aperçoivent, ils disent : "Ce sont les enfants tueurs." C’est là où on le remarque.
Ici, il n’y a plus personne pour le remarquer…
Pas tellement. »
En 1994, lorsque les massacres se sont arrêtés, dans ce pays où la paix n’était pas encore la paix, il n’y avait ni larmes ni cris de détresse. Les Rwandais ne parlaient pas de leurs morts. Ils comptaient les survivants et déployaient toute leur énergie à effacer les traces du drame. On enterrait à la hâte les corps qui jonchaient encore les campagnes et les villes, on masquait la béance des maisons détruites, on abattait les chiens sans maîtres qui pendant trois mois s’étaient nourris de chaires humaines et y avaient pris goût. Il n’y avait aucune assistance psychologique, pas de lieu pour dire l’horreur vécue par les rescapés ou pour dire le malaise de simples paysans qui après trois mois de folie meurtrière découvraient qu’ils étaient tout simplement devenus des assassins. Alors, les Rwandais se sont réfugiés derrière un mur de silence.
Mais, d’année en année, le mur se fissure ; le nombre de gens qui souffrent de désordres psychologiques augmente. Avec un seul hôpital psychiatrique dans tout le pays, pratiquement pas de psychologues, la prise en charge des malades est dérisoire. Et dans une société où la retenue est une des valeurs essentielles, il a fallu se rendre à l’évidence et inventer un terme nouveau pour désigner les attitudes impudiques et la parole désordonnée des traumatisés. Le terme : Guhahamuka, sortir tout ce qu’on a en soi.
Nous sommes à l’hôpital de Ndera, le seul hôpital psychiatrique du Rwanda. Il n’accueille que les cas les plus graves.
Le père Joseph, directeur de l’hôpital : « L’hôpital a commencé à travailler en 92 tout doucement, avec une interruption pendant les événements de quelques mois seulement. Depuis lors, on a aussitôt repris le travail dans l’hôpital. Les pères sont revenus de la Belgique le plus tôt possible et on a recommencé bien que l’hôpital fût fort endommagé : le bâtiment, l’infrastructure, tout le personnel presque, beaucoup de malades… Les gens qui habitaient la colline ont cru trouver ici une enceinte protégée pour eux, mais ça n’a pas réussi et ils ont tous été tués, ici sur place, ce qui est très regrettable. Nous avons deux grandes fosses communes ici sur le terrain de l’hôpital. Mais ça, c’est le passé. On ne peut pas oublier, mais la vie continue et l’hôpital aussi continue à vivre. Nous sommes de nouveau dans une bonne direction, je crois. Nous avons quatre unités de soins dans l’hôpital, deux unités pour hommes, une unité pour femmes et une unité pour enfants traumatisés et autres enfants, épileptiques… qui sont difficiles à garder à la maison. Ils viennent ici temporairement pour une observation et pour un traitement puis ils retournent d’où ils sont venus. Malheureusement, nous n’avons pas encore un psychiatre rwandais en service. Nous avons deux psychiatres en service, qui sont des médecins généralistes mais qui suivent une formation en psychiatrie, ici sur place. »
Un malade : « Vous voulez parler avec moi ? Je souffre dans ma tête. Mais ça ira bien. Ça avance. Ça commence à être normal. J’étais malade mais depuis aujourd’hui, puisqu’il y a les gens qui viennent en prières, je commence à être bien. Je commence à être bien, oui. »
Un médecin : « C’est une unité de crise. Ce sont des malades mentaux, en état d’agitation. Ils sont hospitalisés pendant une période qui n’est pas assez longue. Quand nous venons de constater qu’il s’agit d’un trauma, on essaie de le soigner d’une façon particulière, avec des entretiens individuels, des psychothérapies. Les médicaments, on n’en donne pas beaucoup, on donne seulement les calmants. Il y a des gens qui ont été traumatisés pour avoir tué aussi. Il y a des gens qui se plaignent comme ça, mais dans la majorité des cas ce sont des malades mentaux. Ils racontent qu’ils ont tué un certain nombre de personnes. Nous n’allons pas vérifier si c’est vrai ou faux. Nous nous occupons d’eux en tant que malades, et puis après on les laisse rentrer chez eux. On ne fait pas des enquêtes jusque-là. Les malades mentaux, normalement, ils errent dans les endroits où il y a beaucoup de monde, dans les marchés, les alentours des hôpitaux, ils errent dans les endroits où il y a beaucoup de personnes. Actuellement je crois qu’il y a beaucoup de malades mentaux qui errent dans les collines et qui sont beaucoup plus nombreux qu’avant la guerre. »
Damien Rwgera, anthropologue : « On n’accepte pas la folie ici parce que c’est la valeur la plus partagée. Effectivement, comment accepter que finalement, des milliers, des dizaines de milliers de personnes entrent dans la folie post-traumatique génocidaire ?
Les traumatisés rescapés ont du mal à se faire comprendre, c’est pourquoi on a inventé le mot Guhahamuka qui veut dire "sortir les tripes", sortir ce qui est à l’intérieur de soi. "A-A-A-A", c’est un peu onomatopéique, c’est quelqu’un qui n’arrive même pas à sortir des paroles et qui "A-A-A-A". Et ces enfants ou ces personnes vivent des situations très dramatiques et difficiles. Et cela vient aussi de loin, parce que dans notre culture, normalement, on doit être discret, on ne doit pas élever le ton. Donc, ces personnes-là font le contraire, c’est-à-dire qu’elles sont tellement dépassées par ce qui leur est arrivé qu’elles n’obéissent même plus à cette consigne culturelle de discrétion. Elles sortent tout ce qu’elles ont à l’intérieur et malheureusement, ça n’est même pas ordonné. On ne peut pas dire qu’il y a un déni de folie, mais on sait très bien que, comme dans beaucoup de sociétés (et ça, c’est universel), ceux qui ont des problèmes de folie, de démence, on les cache. Maintenant on ne peut plus les cacher, dans notre société. Ils sont là, ils sont visibles, et leur folie n’a pas des causes inconnues. C’est une cause que l’on connaît très bien.
C’est l’une des questions à laquelle la société rwandaise est confrontée : celui qui est traumatisé, celui qui rentre dans cette folie de Guhahamuka, c’est un miroir de moi-même et j’ai du mal à supporter cela. Parce que je suis en train de voir qu’il va m’arriver la même chose. Et je ne peux pas supporter ça. Et je n’ai pas les moyens de m’en occuper parce que si je m’en occupe, peut-être que je vais devenir comme lui. Il faudrait peut-être que nous tous, nous fassions Guhahamuka. » * * * Élie Mpayimana est d’origine pygmée, la troisième composante de la société rwandaise avec les Hutus et les Tutsis. Son épouse tutsie et ses deux enfants ont été tués pendant le génocide. Il est devenu récemment membre de la Commission nationale de réconciliation. « Je n’aime pas dire le sort de ma famille, ma situation propre, mon épouse et mes enfants. Parce que je garde un souvenir amer. Je ne tolérerai jamais le négationnisme de gens qui prennent le génocide pour un fait divers. Chez moi, le génocide, c’est quelque chose qui ronge mon cœur. Quand je vois, de mon jeune âge, marié à vingt-deux ans, avec une vie où on s’aimait, non seulement pour l’amour conjugal, mais pour l’amour qui montrait combien les Rwandais vivaient ensemble et pouvaient nouer et renouer encore l’existence d’un amour unique. C’était ma femme tuée pendant le génocide. Et mes deux faux jumeaux, garçon et fille. Le garçon s’appelait Liberté Éloi, la fille s’appelait Liberté Édith. Quand quelqu’un parle du génocide, il parle des massacres de Kigali, des Tutsis tués, des Hutus tués parce qu’ils n’ont pas épousé la logique des Hutus génocidaires. Là, je saute un chapitre sciemment pour ne pas revenir d’assaut sur un fait qui a marqué mes jours d’amour, mes jours de rêves, mes jours de patience, des gens qui entouraient mon mariage, tous disparus. C’est pourquoi j’ai un album que j’appelle souvent, un album à la maison où j’ai marqué une étiquette par des lettres majuscules. Ce sont des lettres que je n’ai pas dites souvent. Des étoiles éteintes. Ces étoiles éteintes sont des poèmes dédiés à mes amis que j’ai appelés des nécrologies. Alors pour moi, le génocide, je sens que souvent j’avance pour ne pas me livrer à des moments nécrologiques, dans mon cœur, les effacer. »
1. Radio des Milles Collines : radio des extrémistes hutus.
2. f.p.r. inkotanyi : Front patriotique rwandais, guérilla à majorité tutsie qui s’est battue contre le gouvernement central de 1990 à 1994 et qui a mis fin au génocide.
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