« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Lui :
Du haut de mon perchoir, je voyais la ville sortir de la nuit. Entre deux hoquets de la chaussée, j’essayais de la chasser de mes pensées mais je me suis retrouvé devant l’agréable et tout à la fois angoissante réalité de sa présence dans toutes les pistes de réflexion ou d’évasion que je pouvais avoir durant tout mon trajet. Aujourd’hui était le grand jour de nos retrouvailles. C’était aujourd’hui, j’en étais presque sûr. Pendant tout le temps qu’a duré notre séparation, je n’ai jamais cessé de l’aimer, même si mon orgueil de mâle en a sacrément pris un coup.
M’attendait-elle aussi ?
Le ciel était pavé d’épais nuages couleur d’acier. Le temps était lourd, l’air statique et l’odeur entêtante des fruits trop mûrs aux abords du marché rajoutait à la migraine qui ne m’avait pas quitté depuis le point du jour. Le lourd bourdon des mouches m’accompagnait, où que je fusse.
Elle :
Les souvenirs affluaient à ma mémoire comme des bulles d’air trop longtemps comprimées sous l’eau et qui ridaient aujourd’hui cette étendue étale. Moi qui programmais tout dans ma vie, je n’avais pas prévu ce scénario. Je m’enivrais parfois à des souvenirs torrides, des souvenirs de l’avant, quand tout allait si bien qu’on ne pensait même pas à mettre un nom sur notre bonheur. Les pales du brasseur d’air rejetaient un air tiède dans cette grande pièce où j’étais allongée languissamment sur le sofa. A travers les claustras à claire-voie, j’épiais les mouvements de la ville. Son souffle me parvenait par bouffées moites et sonores, troublant par instants la quiétude de la pièce. Mais j’avais beau balayer mon champ de vision, scruter tous les angles de la rue, imaginer même ce qui se passait au-delà, il demeurait invisible, insensible à ma supplique muette. De la supplique que j’avais fini par formuler, et que je formule toujours, à longueur d’absence. Pouvait-il imaginer que j’avais des regrets ?
Lui :
Je marchais depuis des heures, sans but véritable. A travers les rues colorées, mon cerveau s’engourdissait de tant de sollicitations inutiles : les klaxons des taxis en maraude, les invectives des poissonnières, les boniments des colporteurs, les pronostics passionnés des joueurs de PMU, les ombres frêles des talibés psalmodiant des versets nébuleux…
Je savais qu’elle ne m’attendait pas avant plusieurs heures.
Si toutefois elle m’attendait ! Je regardais avec une certaine indifférence la ville s’animer de frénésie. L’effervescence était partout, et ils me faisaient tous penser à des pantins désarticulés, animés par leurs illusions de normalité. Les faux rêves pourtant sont pires que des cauchemars. Leurs pas affairés damaient la chaussée irrégulière, bribes de rires, bribes de rue, bribes de vie, clichés, instantanés pris sur le vif, rictus de ces faces miséreuses de crèves-la-faim rachitiques. Qui dit que la misère est plus douce au soleil ?
Mes sandales élimées fondaient au contact de l’asphalte que se disputaient vieux tacos, pousse-pousses de ferraille-tétanos et piétons fatigués, tous devant le choix cornélien de rentrer dans le moins grand nid-de-poule. Le trottoir, quant à lui était le royaune des borom table et des vieilles caisses stationnées sur un glacis d’urines malodorantes. Je contournai une mer d’immondices abjectes que vomissait la société et allai m’adosser un temps sous l’ombre salvatrice d’un tronc de nime , pour soulager les muscles hurlants de mes jambes.
Elle : Je ne me souviens même plus très bien de ce qui nous opposa alors. Une histoire de fille, sans doute. Je l’avais acculé. Il était au pied du mur. Comme par défi, me prenant à mon propre jeu de « grande personne » qui surprenait un enfant fautif la main dans le sac, je lui jetais un ultimatum. J’étais dans une colère noire mais je jubilais en même temps. J’ai toujours aimé être maître du jeu et déplacer les pions sur l’échiquier, selon mes propres règles. C’est pour cela que, enfant, je ne jouais jamais avec mes petites camarades qui me traitaient de prétentieuse à la fierté démesurée. Mes seules compagnes de jeu étaient mes poupées de chiffon que je prenais plaisir à éborgner quand elles n’étaient pas sages ou qu’elles n’obéissaient pas assez vite.
J’avais saisi ses frusques et les avais rageusement emmaillotées dans un vieux pagne. Je les lui jetai à la figure avec des phrases haineuses pleines de postillons. « Va-t’en loin d’ici et ne reviens que.. que… que », et j’avais laissé échapper ces mots stupides. Comme dans les vapeurs d’un rêve, je continuais sur la même lancée, avec une floraison de détails et d’interdits, comme si mon plan avait été depuis longtemps ourdi. « Et je ne veux pas te revoir avant, seulement ce jour-là, au deuxième appel du muezzin pour la prière de Tisbar . Pas avant ». Et ces derniers mots acérés se perdirent dans la porte qui claqua derrière son dos voûté, alourdi par son maigre ballot et le désespoir qui l’accablait, comme si un ressort s’était cassé en lui.
Lui :
Je l’aimais de toutes mes forces. Sans elle, j’étais rempli de cette sensation douloureuse d’incomplétude. Alors, je suis revenu tous les jours plaider ma cause, clamer mon innocence, m’humilier plus encore, lui demander l’aumône de son pardon, d’un peu d’amour, d’une nouvelle chance. Elle restait implacable, imperturbable. Un jour, elle envoya le gardien d’à côté me signifier que j’étais persona non grata. Un autre jour, elle lâcha les chiens. Jusqu’au jour où la police m’attendait au coin de la rue. Alors, j’ai compris ce que signifiait pour elle « pas avant »…Je la connaissais assez bien pour savoir que, par fierté, elle ne se dédirait pas.
C’était aujourd’hui. J’en étais presque sûr. Je dis bien presque. Le temps a largué ses amarres. J’empruntai à nouveau les venelles du passé. J’arrivai à l’angle de la rue de la Voie Perdue, là où nos chemins se décroisèrent un certain matin, comme celui-ci, un matin d’hivernage, d’il y a … Oh, je ne sais plus, une éternité, sans doute. Ma mémoire avait du mal depuis un certain temps à fixer les dates, les lieux, les visages, et plus encore le temps qui s’écoule. Hier et demain se confondent dans un même magma de chaos. Certains me croient devenu fou, y compris dans ma propre famille. Mais à mon avis, je suis juste décalé, un peu déglingué depuis le jour où elle m’a quitté. Pour réfléchir, disait-elle. « Je te donne rendez vous dans … ans, rue de la voie perdue ». Rue de la Voie Perdue, notre nid d’amour…
Ce jour dont j’avais auguré tant de bonheur, c’était aujourd’hui, j’en étais presque sûr. Non, j’en étais totalement sûr. Ses derniers mots me revenaient lancinants : « seulement ce jour là, au deuxième appel du muezzin pour la prière de Ti… ». La dernière syllabe s’était perdue dans le claquement de la porte.
Elle :
Il était revenu tous les jours, les premiers temps. Je m’amusais follement. Jusqu’au jour où il n’est plus revenu. « Ah, il se rebellait ! Il allait voir ! » Mais les mois passaient et je scrutais toute la journée les abords de la rue. Pas l’ombre de sa présence. Avait-il fini par m’oublier ? Non, c’est impossible, pas moi. Le rouleau du temps écrasait chaque seconde et chaque seconde, je vivais dans l’attente de son retour. La dernière fois qu’il était revenu, je m’étais dit : « cette fois, c’est bon », puis, je me ravisai. J’avais envie de l’éconduire une dernière fois.
Juste une fois. C’était une fois de trop.
L’appel du muezzin me fit sursauter. C’était la prière de Tisbar. Je restais prostrée contre les rideaux sales de la fenêtre qu’un vent léger faisait s’imprimer sur mon corps osseux. Au fil du temps, je m’étais laissée dépérir. Mon corps s’érodait, se fossilisait dans l’attente immobile, mon cerveau versait doucement dans la douce folie. Quant à mon humeur, elle oscillait. Selon les jours. Comme le fléau d’une balance, toujours à la recherche de l’équilibre. Je traînais mon bourdon comme une jambe de bois. Les voisins ne me fréquentaient guère plus car ils me prenaient pour une folle empesée . J’avais pourtant aujourd’hui, dans un ultime sursaut de coquetterie, enfilé un boubou propre et avais souligné mes yeux d’un trait de khôl. Je m’étais arrachée à la moiteur du canapé en skaï qui collait à mes hardes pour me traîner vers ce qui fut la salle de bains. Les bris de miroir qui restaient accrochés au mur comme les morceaux épars de ma vie fragmentée, me renvoyaient l’image d’une femme prématurément flétrie, d’un visage plein d’amertume.
Des regrets ? Peut-être. Peut-être plus s’il revenait aujourd’hui. Tout autour de moi avait un air de désolation. Je revenais coller mon front à mon poste d’observation pendant un temps qui me sembla interminable.
L’appel pour la prière de Takusaan me trouva dans la même position. Tout se lézardait autour de moi. Rien n’avait plus d’adhérence, ni le sol qui semblait se dérober sous mes pieds, ni les murs qui tournoyaient autour de moi. Comment supporter l’insupportable béance ? Tous les objets qui m’entouraient dont chacun me rappelait sa présence se sont vidés de leur substance. Seule la vacuité m’habite, la vacance et l’inconsistance. Je suffoquais dans cette maison habitée par le silence, dans ce nid froid que l’amour avait déserté. A mon propre jeu, j’ai joué et pour la première fois, j’ai perdu. J’ai perdu l’homme que j’aimais et qui aujourd’hui ne revient pas.
Lui :
Timis . Mon cœur se serrait. Au premier appel du muezzin, alors que les fidèles se pressaient pour accomplir leurs dévotions, je glissai comme une ombre dans la rue de la Voie Perdue. J’étais comme un fantôme qui revenait hanter ces lieux familiers après un long sommeil dans les ténèbres. J’avançais pantelant. Aux abords de la maison, je faillis ne pas reconnaître la bâtisse de style colonial, tant elle semblait à l’abandon. Les ronces avaient envahi le jardin, les fenêtres à la peinture écaillée pendaient au bout de leurs gonds. La maison n’était que silence et désolation, comme le vide qui m’habitait. Je poussai en tremblant la lourde porte grillagée qui menait aux marches, au fond de la voie dallée. La protestation des gonds emplit d’un coup le silence. Le lit de feuilles mortes crissa sous mes pas. Le jardin était à l’abandon, à l’image de ma vie, vaste champ en friche déserté par l’espoir. La porte du vestibule était entrebâillée. Je la poussai un peu plus et à cet instant, un rat me passa entre les jambes. Je tressaillis mais me repris un peu pour progresser tout de même dans la semi-pénombre. A quoi bon, de toute façon ? On voyait bien que cette maison n’était habitée par âme qui vive. Les murs étaient lézardés de fissures à travers lesquelles la nature reprenait ses droits, les tuiles disjointes laissaient entrevoir le ciel de plus en plus couvert. Les nuages floconneux s’amassaient au-dessus de ma tête. Je voyais le jour doucement verser dans la nuit comme mon esprit qui versait doucement dans la folie. Je jetai un coup d’œil furtif à ce qui restait du salon. Le sofa en skaï était toujours là, gardant une trace illusoire de forme humaine, comme si quelqu’un y avait gîté pendant la nuit.
A bout de forces, je m’y effondrai et il protesta de tous ses ressorts. Il me semblait qu’il était encore chaud de présence humaine. Cette fois, je devenais vraiment fou. Je ne désirais qu’une chose : m’endormir là, et ne plus me réveiller. Je compris à cet instant que j’avais souffert de cette séparation davantage que je n’avais alors consenti à le reconnaître.
Elle :
Voilà plusieurs heures que je tournoyais dans la ville désertée par les fonctionnaires empressés, enfournés à la hâte dans les Ndiaga Ndiaye en partance vers les banlieues. J’avais sauté dans ma vieille Austin pour fuir le chant du muezzin qui bourdonnait sans cesse à mes oreilles comme pour me narguer. Je ne pouvais plus rester dans cette maison, je ne pouvais plus y vivre avec mes souvenirs. J’errais sans fin à travers la ville exsangue. Les ombres étaient rendues encore plus menaçantes du fait de l’orage qui ne voulait pas éclater. Ce temps lourd avait duré toute la journée. La tempête avait déjà éclaté en moi. Je scrutais les trottoirs dans l’intention inavouée de le voir surgir de la pénombre. Mais je ne voyais que des lambeaux de chair boudinés sous des robes de Lycra moulantes. A la tombée du jour, les belles de nuit fleurissent impromptues comme sorties des interstices du ciment craquelé des trottoirs. Les larmes brouillaient ma vue sans que j’eusse même la force de les refouler. N’eût été le vent qui les faisait frémir puis balafrer mes joues ou couler le long de mes tempes, j’aurais été dans un épais brouillard empêchant raisonnablement toute conduite. Le cri que j’étouffai hurlait dans mon cerveau caverneux. Ma glotte était aphone mais ces hurlements implosaient. Je portai mes mains à mes oreilles. Mes ongles s’enfoncèrent dans mon crâne. Les phares arrachaient de la nuit les habitations endormies. A la sortie de la ville, on voyait les falaises en découpe sur fond de crépuscule agonisant. Quelques étoiles s’accrochaient encore au béton des immeubles, entre deux nuages gorgés de pluie. Au-delà des falaises, l’étendue sombre de la mer m’appelait.
L’orage éclata enfin, libérant des trombes d’eau, délivrant la ville de ses sourdes tensions. Une pluie drue lacérait l’air, opprimant les rares passants derrière ses barreaux aqueux. Le ciel s’acharnait sur la terre. L’eau boueuse ruisselait en rigoles le long des trottoirs, charriant toute l’immondice puante de la ville sur la chaussée fangeuse. Les trottoirs fumaient, exhalaient le trop-plein de chaleur accumulée. Le vent tournoyant, ironique, faisait penser à un éclat de rire…ou de sanglot. Le ciel lavait à grande eau le remugle de la ville et se lavait de toute sa peine et de ses frustrations avec cette intempérance de l’amant esseulé qui n’a de chagrin qu’il ne s’en saoule.
Le soleil hésitant avait fini par fondre et en quelques instants, il fut happé par la mer. La surface de l’eau était mouchetée de pluie, à l’endroit même où les flots s’étaient refermés sur la frêle carrosserie. On eût dit que le ciel, lui aussi, pleurait ces retrouvailles manquées…
Lui agonisait dans une attente contemplative.
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