« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Extraits
Littérature française contemporaine
mardi 8 mai 2007, par Céline Curiol
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Le spectacle de la rue me fascine. C’est comme si tout en gardant ma conscience d’adulte, j’étais dotée du regard d’un nouveau-né. Hier, j’ai marché pour la première fois dans la rue pour aller chercher un taxi, accompagnée du frère d’Abou. À l’ouverture du portail de la maison, tout m’a bondi à la figure, comme si mes yeux avaient été soudainement ceux d’une autre et que je ne parvenais pas à m’adapter à mes propres perceptions. Le premier homme croisé sur la route de la colline n’a pas pu, lui non plus, détacher ses yeux de moi. Qu’est ce que je foutais là ? “ Tu sais ce que c’est maintenant d’être la minorité ” m’a lancé R. avec une brusquerie moqueuse. Sur le bord de la route, un homme entassait des rochers poreux qui ressemblaient à des œufs pour former une pyramide. Il pouvait construire un four ou installer un repère pour termites ; je n’osais pas lui demander le but de l’activité qu’il effectuait avec tant de minutie. Près de lui, une femme était assise, penchée en avant, son bébé serré contre son dos par un morceau de tissu coloré. Des échoppes en bois sont alignées le long de la route ; certaines sont couvertes d’inscriptions publicitaires et de peintures représentant des visages stylisés. On vend des tee-shirts en coton, des sandales en plastique disposées comme des bouquets dans des bassines, des fruits épluchés, empilés en pyramides, des bonbons sous cellophane dans des gamelles en fer, des paquets de cigarettes de marques inconnues, toutes sortes de trucs en vrac dans des boîtes ou des sacs. Le commerce de rue est l’activité grâce à laquelle la plupart des gens de cette ville survivent.
La terre de ce pays est ocre vif et partout vient se déposer. La latérite s’accumule sur le bord des rares routes goudronnées, colore les pieds nus et les affiches publicitaires, s’amoncelle dans les fentes et les rigoles des murs et des toits. La couleur du sol remplit tous les interstices.
Deux femmes en robes aux larges imprimés dorment en position fœtale sous la table qui meuble leur échoppe. D’autres épluchent, une bassine à leur pied, par petits morceaux, la peau d’oranges pâles. Le frère d’Abou et moi descendons la route, où grandit la foule. Nous traversons un bras étroit de rivière à l’eau vert bouteille. Près du pont, un tas de détritus en formation. Des gamins dans les uniformes verts d’une école se déplacent par bandes. D’autres, en tee-shirt et short, transportent sur leur tête des bassines plus ou moins grandes remplies d’un hétéroclite butin. On se presse et on se bouscule au croisement qui s’appelle, me dit le frère d’Abou, Lombili. Je lui fais répéter plusieurs fois pour être sûr de m’en souvenir si je me perds. De temps à autre, quelqu’un le salue. Des hommes jeunes regroupés en bandes sont installés, debout ou assis, sur le sommet des baraques, ou sont allongés à l’ombre, et observent le flot continu des passants. Dans la rue, on ne regarde que moi. Dois-je craindre ces regards ou s’agit-il seulement de curiosité ? Une vieille femme – on en voit peu à Freetown – m’a agrippé le bras : elle porte un plateau d’oranges qu’elle veut me vendre. Je repousse doucement sa main et presse le pas. Un bruit inquiétant jaillit de dessous un capot tout près de mes jambes. Les corps, nombreux, ne semblent aller nulle part et occupent toute la place.
Le frère d’Abou me désigne une voiture qui m’a plutôt l’air d’être destinée à la casse. Il parle avec le chauffeur, assis à côté de son taxi. 400 leones – le moins cher du séjour. Au moment où je monte à l’intérieur du véhicule, à ma grande surprise, trois femmes et un homme, sortis de je ne sais où, font de même. Nous nous entassons à quatre à l’arrière ; l’homme prend la place du passager et la dernière femme s’installe entre les deux sièges avant, le cul en équilibre sur le frein à main, ce qui fait ricaner ses copines. Je viens de découvrir les taxis collectifs ! Je suis une intruse et l’on me jette des coups d’œil à la dérobée. La voiture démarre en toussotant. Personne ne parle ; la radio nasillarde joue une chanson made in USA. L’air entre à grandes brassées par les vitres baissées. Je fais comme les autres, je regarde le paysage défiler. Je suis là et je suis bien. Pendant la durée du trajet, j’ai le sentiment d’appartenir à l’équipage, parce que, comme les autres passagers, je suis serrée entre cuisses et coudes à l’arrière d’un taxi délabré et cahotant. Illusion d’occidentale émoustillée. Il y a pourtant une certaine sérénité dans notre silence commun.
Le bord des routes est un marché incessant. On vend pour survivre.
Tout ce que l’on trouve. Des canettes de Coca jusqu’à son propre corps.
Et l’on patiente des heures pour transformer ses possessions en quelques leones. Je ne suis pas encore prête à m’aventurer seule sur le bord des routes. Mon apparence me trahira ; je serai une cible trop commode. Et pourtant, ce n’est qu’ainsi que je parviendrai à observer et à sentir. Dans l’idéal, il me faudrait parler à chaque personne croisée pour parvenir à trier parmi mes impressions naissantes.
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