« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Rolf Dieter Brinkmann
jeudi 4 septembre 2008
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[…] Une rue après l’autre, plus poussiéreuse, plus démodée, ici la Via Monserato, des ateliers de réparation de vélos pleins à craquer enchâssés dans des vieux murs, des êtres tachés de cambouis vont et viennent sous une ampoule au milieu de jantes, rayons, tournevis, pneus et crochets. En passant le long, le regard se prend dans une pièce mesquine et blême légèrement en contrebas, juste des murs, nulle décoration, des tables et des chaises et un poste de télévision, rien que des hommes, âgés, en costumes. À proximité du Campo dei Fiori : une petite place avec la statue de Giordano Bruno, qu’on brûla ici / de grosses flaques avec des morceaux de papier ramolli, et partout cette obscurité crépusculaire irritante qui noie le haut des bâtiments / on a du mal à distinguer les gens présents, il faut un regard soutenu de tous les côtés / les contours des types ne s’esquissent qu’à l’instant où ils pénètrent dans le halo du lampadaire / à l’angle, encore un de ces multiples kiosques à journaux avec des posters de playmates : un tricot vert colle étroitement au corps à la mode et dessine parfaitement le mont de Vénus / il y a 450 ans, on brûlait des gens ici / très exactement ici, sur ces pavés, dans ce décorum de maisons / « à Bruno, d’un siècle qu’il pressentit, là même où brûla son bûcher » / des formes avachies estompées et chevelues pendent par-dessus l’inscription sur le socle / quelques sons de flûte dépérissants / un quidam m’alpague par le côté et demande une cigarette / la capuche profondément baissée sur le visage de l’ancien moine s’estompe dans l’obscurité au-dessus / « Cigarette ? Signore ? » / Scusi, y a un tabac par là derrière / hippiesglandeurs- puants / en voilà un qui fourrage à nouveau dans ses dents en perdition / nul son ne filtra des lèvres de Giordano Bruno quand la chaleur cuisante enflamma sa peau / 17 février 1600 / quelqu’un jeta une torche en feu sur les ramées et les bois entassés, de la fumée, des fanatiques autour, les yeux écarquillés / car ils n’avaient pas du tout compris les paroles de celui qu’ils brûlaient, et ils le brûlaient justement pour cela / le moyen le plus simple /
[…] 19.10.72 :/Via Veneto – vue nocturne : insipide, absorbée par le vide, comme le décor alentour recouvert de poussière – et en ce sens, la carte postale ne ment pas – pas la trace du moindre individu, mais on voit 1 Volkswagen au premier plan. / Présence fantomatique là aussi – absence terrifiante d’hommes – tout juste encore quelques tressaillements touristiques qui se délectent de restes historiques. / Une sensation d’étouffer dans la laideur vous prend aux yeux/ Ai-je trop ou trop peu rêvé ? / Angoisse soudaine – il faudrait être aveugle, sourd, muet pour supporter le présent, mais c’est là un désir d’automutilation et non un but à atteindre. / Je marche ainsi dans les rues, avec une aversion grandissante – m’éloigner toujours plus des gens ? – qui sont une véritable peste, pauvres ou riches, peu importe / Mais c’est quoi, ce qui demeure ?/Des voitures partout, nix Amore, ordures déversées plus pizzas / Et encore un 8 coucher de soleil – le soleil trime vraiment pour rien, la lune, les nuages, le vent, des étoiles, des plantes, des animaux – la vie est sauvagement sens dessus dessous / Où aller ? Continuer ! / Le quartier alentour sans vie, une jeunesse qui paresse, des sacs en plastique noir pleins d’ordures et renversés / à vrai dire on ne trébuche qu’au milieu de ruines, et la vie de tous les jours gratte après quelques morceaux dignes d’être vécus au milieu des immondices – pour peu que l’on accorde un peu d’importance à la vie quotidienne – une vie dans les restes poussiéreux de l’histoire de l’Occident / :entre, des cages à lapins et des commissariats de police, des champs envahis par la mauvaise herbe et l’hôtel Ritz / les élèves vont en classe avec des bandes dessinées et des magazines de bandes dessinées / un vieux parc tombé bas plein de mutilés, les membres saccagés, les troncs bouffés – plus t’es estropié, plus t’es beau – quel genre d’humanité nous entoure !/embarrassant l’argent / ai le sentiment de savoir ce qui se trame ici et pourrais m’en aller – que se passe-t-il ? / Un morceau de lune blanc par-dessus des pins amochés – et ?// : […]
[…] ( : et j’aime bien la terre, je n’ai pas d’autre planète à ma disposition, et je me contente d’être ici, sur ce corps céleste hérissé, où plantes et bêtes se doivent d’avoir des épines, même les plantes ! – à tout point de vue : le négatif me suffit, le positif aussi).
Tu parviendras peut-être à dégager de toutes ces lettres, cartes, thèmes abordés et essais, ce à quoi je travaille et m’occupe, mes progressions tâtonnantes, maladroites, hésitantes, toutes remplies de doute – et c’est un travail, quoi qu’il en soit, sauf que bien trop insuffisamment concentré encore. / Faute d’inattention. / Peut-être est-ce là le but de ma présence à Rome, mettre certains détails au clair pour moi.
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