« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Extraits d’une lettre à Hartmut Schnell
lundi 29 septembre 2008
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Quand j’écris, la littérature m’importe peu, tout comme il ne s’agit pas d’anti-littérature dès que l’on s’éloigne du concept littérature. En Allemagne, le concept littérature est si puissamment ancré dans la conscience qu’on finit par oublier qu’un poème, de même qu’un roman, un récit vise toujours au-delà de lui-même – c’est l’expression d’un individu, d’une personne distincte ou la tentative de cet individu de s’exprimer, de dire comment il voit le monde qui l’entoure, quels sont ses difficultés et ravissements, voilà pourquoi je me préoccupe de style, les problèmes de forme ne m’intéressent pas du tout, – je dirais plutôt que la forme empêche l’ouverture sensorielle.
C’est pourquoi, quand j’écris, j’essaie de rester réceptif au hasard et je me fous de savoir si le sens devient confus. L’écriture impose très vite une contrainte, simplement du fait qu’il y a accumulation sur le papier, et contre cette contrainte née de la quantité de mots reliés entre eux et couchés sur la feuille, il y a l’intégration du hasard, la perception utile à l’instant où l’on écrit, elles permettent rebonds et légèreté contre la contrainte du sens née du quantitatif. Le caractère logique n’existe pas, ou comme le dit Fritz Mauthner : « Les contradictions n’existent que dans la langue », ce qui signifie que : dans la vie à vivre chaque jour et vécue quotidiennement, seules des contradictions naissent sur la base de mots, de phrases, quand quelqu’un se réfère aux mots, la logique est une logique de syntaxe et d’ordre mais elle mutile l’articulation vivante du corps.
Des concepts comme littérature, culture, art sont des clichés en allemand. La littérature vient toujours en tête, puis la culture, l’art, etc. et ensuite la vie, la vitalité. En ce qui me concerne, je ne peux l’accepter. Ça explique pourquoi je me contrefous royalement de la littérature, la culture, la civilibétailisation, la philobétailogie, l’art, etc.
Comme tout un chacun, j’ai grandi sous la férule de ces concepts terroristes et me suis efforcé, au commencement, de faire de la littérature, de faire de l’art. Le premier recueil de poèmes Was ist fraglich wofür, je l’ai écrit simplement sans cet effort conscient de vouloir faire de l’art. Ce fut un début. Plus tard, cette terreur des concepts supérieurs s’est rabattue sur moi, cette fois sous la forme de l’entreprise culturelle après la publication de mon roman et du recueil de poèmes Die Piloten. Et même avec les anthologies que j’ai fait paraître sur la littérature américaine récente, la prose, les poèmes, les essais, je n’ai pas voulu porter de contribution à la littérature. J’aime la littérature américaine car elle est moins guidée et déterminée par ces concepts supérieurs. C’est en tout cas ce qu’elle m’a appris. En Occident, la forme est toujours synonyme de contrainte, de stylisation de la perception, du vécu, – mais sitôt qu’on manipule la forme par hasard, la vieille caisse branlante nommée littérature se réanime et prouve qu’on se fiche de savoir, peu importe le bouquin, peu importe le poème, si c’est de la littérature ou non.
Pourquoi ne pas divaguer avec les pensées ? L’effort fourni, les images qui s’affichent sur l’écran intérieur, celui de la conscience et de l’émotion, est déjà conséquent si l’on veut consigner ce qui défile, pourquoi suer encore pour la forme, pour le style, juste parce qu’il existe le mot littérature ?
L’image précise, le mot précis, la perception exacte, le vécu, « no ideas but in things », comme le dit W. C. Williams ou A. Korzybski : « when in perplexity, read on. » Mais l’exactitude ne vaut que pour un instant donné, pas pour l’éternité. C’est ce que disent tous les poèmes réussis et tous les poèmes ratés, les poèmes réussis le disent exactement.
Le langage est un adjuvant, une béquille, et c’est à se demander pourquoi. Pourquoi a-t-on besoin de béquilles ? Pour vivre, dans le présent ? C’est à se demander si le langage continuera d’être l’unique moyen de communication. Les pensées vont souvent plus vite que la langue, mais une langue, dans certaines circonstances, est plus sensuelle. Je n’aimerais pas me scléroser dans un langage et clopiner à l’aide de béquilles dans un monde ouvert malgré les multiples barrières, enceintes et murs. Combien de fois n’ai-je pas vu ce mur d’acier, ce rempart, chez un individu pour qui la compréhension du monde était rivée à des mots ? Les poèmes, tels que je les entends, sont des expressions spontanées, des situations spontanées, des idées, des perceptions, des points d’intersection. Je prône davantage le hasard que la construction et la grammaire est un système d’ordonnancement s’avérant souvent mauvais et qui conduit à des mutilations du cerveau en liaison avec l’ordre existant des choses. Parfois les poèmes font rire, parfois ils étonnent, ils sont simples comme des chansons de rock’n’roll. La langue américaine en a fait prendre conscience récemment, et de manière surprenante, beaucoup de chansons rock sont de la poésie directe, qu’il est possible d’intensifier électriquement.
Ce à quoi ressemblent mes propres poèmes ? Beaucoup de hasard. Et quand un poème est réussi, il n’a aucune signification en soi. Un poème n’est pas un fétiche de la conscience. Un poème est une conversation au meilleur sens. Mais là encore, cette affirmation n’est pas absolue.
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