« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Littérature américaine contemporaine
Extrait n°1 du livre Working
samedi 25 novembre 2006, par Studs Terkel
Toutes les versions de cet article :
Le texte reproduit ci-dessous est extrait de Working. Histoires orales du travail aux Etats-Unis, publié par les éditions Amsterdam en mai 2006 (ISBN : 2-915547-18-1, parution : 15 mars 2006).
Publié pour la première fois en 1974, Working [Le Boulot] est sans doute l’un des livres les plus connus de Studs Terkel, monstre sacré du journalisme américain.
Voir en ligne : Pour acheter ce livre, cliquez ici.
Bertolt Brecht
MIKE LEFEVRE
Une toute petite maison (deux appartements) quelque part à Ciceron, à la limite de Chicago. Il a trente-sept ans et travaille dans une aciérie.
Sa femme, Carol, va occasionnellement servir dans un restaurant voisin ; sinon elle reste chez elle et s’occupe de ses deux jeunes enfants, un garçon et une fi lle.
Le jour de ma première visite, une statuette de la Vierge à l’Enfant était par terre, la tête séparée du tronc. Il rit doucement en me montrant sa fille de trois ans : « Traitement du docteur Spock. »
Je suis une espèce qui disparaît. Un manoeuvre. Du muscle et c’est tout. Soulever, poser, soulever, poser. On manipule quarante à cinquante tonnes d’acier par jour. (Rire.) Je sais, c’est diffi cile à croire des pièces de quatre cents à trois, quatre livres. C’est fini. On peut plus être fi er de ce qu’on fait. Dans le temps, un type pouvait montrer la maison qu’il avait bâtie, les rondins qu’il empilait. Il l’avait bâtie, il en était fier. Je ne crois pas que je pourrais être fi er si un entrepreneur m’en construisait une. J’aurais envie d’aller botter les fesses au charpentier (rire) et de prendre sa scie. Je voudrais participer, vous saisissez ?
C’est difficile d’être fier d’un pont qu’on traversera jamais, d’une porte qu’on n’ouvrira jamais. Vous produisez des trucs en masse et vous voyez jamais le résultat. (Rumine.) J’ai travaillé pour un transporteur, à un moment. Eh bien, quand je chargeais un camion, je l’avais cette petite satisfaction. Je voyais au moins le camion partir chargé. Dans une aciérie, pas question. On voit pas où ça va.
Une fois, mon contremaître m’a dressé le poil. Il m’a dit : « Mike, tu travailles bien, mais tu as mauvais esprit. » Mon esprit, c’est que je m’excite pas pour mon boulot. Je le fais, mais je crie pas « youpi ! » Comment vous voulez vous exciter quand vous êtes claqué et que vous avez juste envie de vous asseoir ?
C’est pas seulement le travail. Les pyramides, il y a quelqu’un qui les a bâties. Il y a des gens qui vont bâtir des choses. Les pyramides, l’Empire State Building, ces trucs-là, ça s’est pas fait tout seul. Il y a gros de boulot derrière. Je voudrais bien voir dans un bâtiment comme ça, disons l’Empire State, une plaque qui irait du haut en bas avec les noms de tous les maçons, les noms de tous les électriciens, tous les noms. Comme ça, un type pourrait venir avec son gosse et il lui dirait : « Tiens, tu vois, là au quarante-cinquième étage, c’est moi qui ai posé le longeron d’acier. » Picasso, il peut montrer une peinture. Moi, qu’est-ce que je peux montrer ? Un écrivain, il peut montrer son livre.
Tout le monde, il devrait avoir quelque chose à montrer.
C’est de pas être apprécié par les autres. Dire qu’une femme est rien qu’une ménagère, c’est dégradant, non ? Bon, rien qu’une ménagère. C’est dégradant aussi de dire rien qu’un manoeuvre. La différence, c’est que l’homme va au-dehors et il peut se faire écrabouiller.
Avant d’être marié, je pouvais dire bonsoir et m’en aller. Je me suis baladé dans tout le pays. On travaillait juste pour avoir un peu de fric en poche. Maintenant, je suis marié et j’ai deux gosses…
(Silence.) J’ai travaillé sur une rampe de chargement à un moment et j’étais célibataire. Le contremaître s’est amené et il m’a empoigné par l’épaule, comme une bourrade. Je lui ai fi lé un bon coup de poing, et il a dégringolé et je lui ai dit : « Tâche de me foutre la paix. Je fais mon boulot. Viens pas t’y frotter ! »
Crénom ! si vous fouettez un mulet, il peut bien vous tirer une ruade dans les tibias.
Qu’on vienne pas me cavaler, c’est tout. C’est déjà assez sciant de travailler, pas de gaffe. J’aimerais mieux me crever la panse pendant huit heures par jour sans surveillance que cinq minutes avec un type sur le râble. À qui vous voulez fl anquer une tripotée ? Pas à la General Motors, pas aux gars de Washington, pas à un système.
Un mulet, un vieux mulet, voilà ce que je suis. Ouais. Regardez (montre des marques bleues et noires sur les bras et les jambes, des brûlures), vous savez ce que j’ai entendu dire à des tas de copains ? « Si jamais mon môme veut travailler en usine, qu’est-ce que je lui passerai comme volée ! » Moi, je veux que le mien soit du genre petit crevé snobinard. Ouais. (Il rit.) Je veux qu’il puisse citer Walt Whitman et qu’il en soit fier.
Si on ne peut pas monter, on peut faire monter sa postérité.
Autrement, la vie vaut rien. Autant retourner dans les cavernes et y rester. Je suis sûr que le premier qui est sorti de sa caverne pour aller voir ce qu’il y avait de l’autre côté de la colline, je crois pas que c’était seulement par curiosité. Il y est allé parce qu’il voulait sortir son môme de la caverne. Tout comme je veux envoyer le mien à l’Université.
Je travaille comme une brute et j’ai juste envie de rentrer chez moi et de m’asseoir.
Mais faut que ça sorte. Je veux pouvoir me retourner et dire à quelqu’un : « Va te faire foutre. » Saisissez ? (Il rit.) Au type assis à côté de moi dans l’autobus aussi. Parce que toute la journée, j’ai eu envie de dire à mon contremaître d’aller se faire foutre, mais je peux pas.
Alors je dégotte un type au bar. Pour lui dire ça. Et il m’en sert autant. Je me suis déjà battu. Je l’astique et il m’astique, parce que, en fait, on a envie d’en astiquer un autre ! Le pire qui peut arriver au bar, c’est que le patron vous vide. Mais au boulot, on peut pas se permettre ça.
Ce contremaître que j’ai, c’est un gosse. Diplômé de l’université. Il se croit mieux que tout le monde. Il m’engueulait et je disais : « Ouais, ouais, ouais. » Il m’a dit : « Qu’est-ce que ça signifi e, ouais, ouais, ouais ? Vous pouvez pas dire Monsieur ? » Je lui ai dit : « Vous vous prenez pour qui ? Hitler ? Qu’est-ce que c’est que cette connerie de Monsieur ? Je suis venu ici pour travailler, pas pour ramper. Il y a une foutue différence. » Un mot en a amené un autre et j’ai perdu.
Rétrogradé, 25 cents de l’heure en moins et c’est pas rien. Dix dollars par semaine. Quand il m’a eu scié, il s’est amené. Il s’est amené, le type, et il m’a souri. J’ai explosé. Il s’en est pas douté, mais il a été à peu près à deux secondes de l’hôpital. Je lui ai dit : « Vous approchez pas, nom de foutre ! » Il allait dire quelque chose en me montrant du doigt. J’ai tendu la main et je lui ai juste empoigné le doigt et refourré dans sa poche. Il est parti. Je lui ai empoigné le doigt parce que je suis marié ; si j’avais été célibataire, je lui empoignais la tronche. Voilà la différence. Vous faites un boulot de manoeuvre et vous savez que la technologie peut le faire. (Rire.) Faut regarder les choses en face, une machine peut faire le boulot d’un homme, autrement on n’aurait pas toutes ces sondes dans l’espace. On peut envoyer une fusée sans hommes et on envoie des hommes dans les aciéries pour faire le boulot d’un mulet.
Pourquoi ?
L’automation ? Dépend comment c’est appliqué. Ça me fait peur si ça me met à la rue. Ça me fait pas peur si ça raccourcit ma semaine. Vous lisez des trucs dans les journaux : qu’est-ce que vous allez faire quand cet ordinateur vous remplacera ? Détruisons les ordinateurs (rire), vraiment, détruisons-les. Je veux bien être damné si un ordinateur bouffe avant moi ! Je veux du lait pour mes gosses, de la bière pour moi ! Les machines, ça peut libérer l’homme ou l’asseoir parce que c’est neutre. C’est l’homme qui a un penchant pour les mettre à un endroit ou à un autre.
Si j’avais une semaine de vingt heures, je connaîtrais mieux mes gosses et ma femme. Un gamin m’a invité à aller dans son campus, un jour. Un samedi. C’était l’été. Bordel, si j’ai à choisir entre un pique-nique avec ma femme et mes gosses ou un campus d’université, ça sera le pique-nique. Mais avec la semaine de vingt heures, je pourrais faire les deux. Vous croyez pas qu’avec vingt heures de plus les gens pourraient se développer ? Qui sait ? Il y a des gens qui sont en usine à cause des circonstances. Je suis comme les Noirs. Les Einstein potentiels sont pas forcément blancs. Ils pourraient être dans les champs de coton, ou les ateliers.
La semaine de vingt heures, aujourd’hui, c’est possible. Les intellectuels racontent toujours qu’il y en a qui pourraient être Lord Byron, Walt Whitman, Roosevelt, ou Picasso et qui boulonnent dans la construction, ou les aciéries, ou les usines. Mais je crois pas qu’ils y qui y sont aussi. Les gens au pouvoir ont peur de ceux qui ont des loisirs. Pas seulement ici. En Russie aussi.
Qu’est-ce qui se passerait ici, à votre avis, si on faisait l’expérience pendant un an et qu’on donne la semaine de vingt heures à tout le monde ? Qu’est-ce qui leur dit que le gars qui bêche Wallace aujourd’hui essaiera pas de ressusciter Hitler demain ?
Ou que le gars qui se fait un peu de mouron pour la pollution décidera pas d’aller à la Général Motors chier sur le bureau du gars ? On peut devenir fanatique si on a le temps. Le temps, tout est là. Je crois que c’est pour ça, entre autres, que les gosses riches ont tendance à être fanatique en politique : ils ont le temps. Le temps, c’est ça qui est important.
C’est pas que le travailleur moyen soit idiot. Il est fatigué, c’est tout. Une fois, j’ai pris un livre sur les échecs. Il a traîné dans le tiroir deux, trois semaines, on est trop fatigué. Les fi ns de semaine, vous avez envie de sortir les gosses. Ils s’amènent : « Papa, on peut aller au parc ? » Rester le nez dans un livre ? Pas question.
Je connais un type qui a cinquante-sept ans. Savez ce qu’il me dit ? « Mike, je suis vieux et tout le temps fatigué. » La première chose qui se passe au boulot, quand les bras commencent à manoeuvrer, le cerveau s’arrête. Je pointe vers sept heures moins dix le matin. Je dis salut à quelques types sympas, je blague avec eux. Un gars vous dit bonjour, vous lui dites bonjour. À un autre, vous dites va te faire foutre. C’est celui-là qui est votre ami.
Je mets mon casque, mes godasses exprès, mes lunettes ; je vais sur ma machine. Elle racle le métal, elle le lave, elle le trempe dans la peinture et nous, ensuite, on l’enlève. Poser, enlever, poser, enlever, poser, enlever…
Je dis salut à tout le monde sauf au patron. On commence à sept heures. Au bout d’une demi-heure, mes bras sont fatigués. Après ça, ils le sont plus, disons, jusqu’à la dernière demi-heure de la journée. Je travaille de sept heures à trois heures et demie. Mes bras sont fatigués à sept heures et demie et ils sont fatigués à trois heures. J’espère bien que je m’habituerai jamais, parce que je veux que mes bras soient fatigués à sept heures et demie et à trois heures. (Il rit.) C’est comme ça que je sais qu’il y a un commencement et une fi n. Que j’ai pas le cerveau lessivé. Entre les deux, j’essaie même pas de penser à quelque chose.
Si je vous mettais devant une rampe de chargement et que je tire devant vous une palette avec cinquante sacs de patates de cent livres, et il y a cinquante autres palettes pareilles et c’est ce que vous allez faire toute la journée, à quoi vous allez penser ? Aux patates ? À moins que croient. Je crois que ce qui leur fait peur, c’est les Hitler et les Staline le gars soit maboul, jamais il pense à son boulot et jamais il en parle.
Au base-ball, peut-être, ou à la cuite de l’autre jour, ou s’il a fait une touche ou s’il a pas fait une touche. Il y en a peut-être un sur cent qui s’excitera sur son boulot.
Les communistes racontent qu’ils sont pour l’ouvrier et puis, dès qu’ils sont installés dans le patelin, vous avez les gars qui chantent les tracteurs. Ils chantent qu’ils aiment l’usine. C’est ce que je peux pas piffer dans le communisme. C’est l’utopie des intellectuels, pas la mienne. Je vais pas chanter avec accompagnement de tracteur. Vrai.
(Il rit.) Ou chanter l’acier (il chantonne) : « Ohé, ohé, je suis le joyeux aciériste, ô comme j’aime ce métal si lourd ! » Non, merci, très peu. Ouais, je rêvasse, sûr. Je me paie une blonde sexy, à Miami, avec mes cotisations. (Il rit.) Je me représente le patron de ma société. La belle vie. Février à Miami, tout. Quand j’entends un gamin à l’université qui dit : « Je suis brimé », je le crois pas. Vous savez ce que je voudrais faire pendant un an ? Vivre comme un gamin à l’université. Juste un an. Ça me plairait. Grrr ! (Il chuchote.) Voitures de sport ! Marijuana.
(Il rit.) Des nanas.
Faut bien que quelqu’un le fasse, le boulot. Si jamais mon gamin va à l’université, je veux juste qu’il ait un peu de respect, qu’il se rende compte que son vieux, c’est une personne. Alors, même - (il rumine), ouais, je crois, c’est sûr, l’histoire des Noirs… (Il soupire.) Je peux pas détester l’ouvrier noir qui travaille avec moi toute la journée. L’intellectuel blanc, m’en parlez pas ! Pas plus que le militant noir qui va me brailler ses trois cents ans d’esclavage dans les oreilles pendant que je me crève la panse. Voyez ce que je veux dire. (Il rit.) J’ai ma réponse toute prête : va voir Rockefeller, va voir Harriman, me fais pas suer. On est dans le même champ de coton. (Il rit.)
Après le boulot, en général, je vais au bistrot. Bière froide. Bière froide tout de suite. Quand j’étais célibataire, j’allais dans les bistrots à hillbillies, et je faisais souvent le coup de poing. Juste pour exploser. J’ai une marque sur le bras (il montre une cicatrice), un coup de chaîne de bicyclette. Grrr ! (doucement) Hum ! Je vieillis. (Il rit.) J’explose moins. On pourrait dire que je suis dressé (vite), non, je le serai jamais (il soupire). Quand on est un peu plus vieux, on se fi le des mots. Quand on est jeune, on se fi le des coups.
Quand je rentre chez moi, je discute un peu avec ma femme. J’ouvre la télé, je râle en regardant les nouvelles. (Il rit.) Je les regarde même pas assez pour ça. Je prends n’importe quoi pour pas prendre les nouvelles de dix heures. Je veux pas aller me coucher en rogne. Tapez pas sur le bonhomme avec quelque chose de lourd à cinq heures. Il peut pas réagir, c’est le moment de la détente. Rien de plus lourd que les trucs que sa bergère lui raconte.
Quand je rentre, vous savez ce que je fais pendant vingt minutes ?
Du chiqué. Le coup du large sourire. J’ai une gamine de trois ans. Quelquefois, elle me dit : « Papa, où tu as été ? » Je lui dis : « Travailler ». Je pourrais aussi bien lui dire que j’ai été au cirque. Qu’est-ce que ça représente pour elle, le travail ? Si je suis à cran, je peux pas me passer les nerfs sur les gosses. Les gosses, ils naissent, innocents de tout, sauf de la naissance. Vous pouvez pas vous les passer non plus sur votre bergère. Alors vous allez au bar. Vous aimez mieux vous défouler là que chez vous. Un acteur qu’a un mauvais scénario, qu’est-ce qu’il fait ? Moi j’ai un mauvais scénario tous les jours.
Pas besoin du réveil pour me lever le matin. Je peux passer la nuit à boire, m’endormir à quatre heures et bang ! à six je suis debout, mais pas forcément en état de marche. (Il rit.) C’est une imitation de la mort, plus ou moins. Tout votre système est paralysé et vous avez tout à fait l’aspect de la mort. C’est une horloge incorporée. C’est un truc, on s’y habitue. C’est pas toujours la même heure. Ça dépend.
Quelquefois ma femme veut faire quelque chose de dingue comme une partie de rami ou un puzzle. Ça peut être minuit, comme dix heures ou neuf heures et demie.
Qu’est-ce que vous faites pendant les fi ns de semaines ?
Je bois de la bière, je lis un bouquin. Vous voyez celui-là ? Violence in America. Une de ces études de Washington, une de ces commissions qu’ils forment tout le temps. Un truc comme ça, je le lis pendant mon samedi et mon dimanche, mais les jours de semaine… j’y pense tout juste. Du lundi au vendredi, je lis pas tellement. À moins que ce soit bandant. Alors je lis au boulot et je rentre à la maison pour faire mes devoirs du soir. (Il rit.) C’est comme ça que les gars à l’usine, ils disent : les devoirs du soir. (Il rit.) Quelquefois ma femme travaille le samedi et je vais au bistrot.
Une fois, oh, il y a longtemps, je vais prendre un pot avec un gars, un étudiant. Il travaillait où je suis maintenant et il me rabâchait tout le temps qu’il faudrait de la violence pour changer le système et toutes les conneries. On est allé dans une boîte. Un gars que je connaissais ni d’Ève ni d’Adam me dit : « Tu te crois peut-être malin ? » Je lui dis : « Qu’est-ce que tu prends ? » Il me dit : « C’est toi qui vas prendre mon pied au cul. » Je lui dis qu’il me foute la paix. Il me dit : « T’es quoi, un trouillard ? » Je lui dis : « Non, simplement j’ai envie qu’on me foute la paix. » Il s’approche, il me dit quelque chose et je lui dis : « Je dérouille pas les femmes, les pochards et les cons. Écrase ! »
Le type appelle son frère. Mon diplômé me pousse du coude « Mike, filons ! » Je lui dis : « Qu’est-ce qui t’inquiète ? » (Il rit.) Rien d’extraordinaire. Un type vous cherche. Vous parez tant que vous pouvez avec la langue, et puis, si ça suffi t pas, vous lui rentrez dans le buffet.
L’heure de la fermeture était pas loin et on est resté. On aurait pu partir, mais quand vous allez quelque part pour boire une bière, et qu’un type vous provoque, si vous avez idée de revenir, vous rompez pas. Si vous êtes obligé de cogner, vous cognez.
J’avais juste passé la porte, voilà un des gars qui me saute dessus et il m’empoigne par le cou. Je lui empoigne le bras et puis je le balance contre le mur. Je l’empoigne là (il montre la gorge) et je fais bang ! bang ! avec sa tête contre le mur - et pas qu’une fois. Il se laisse un peu glisser.
Alors le type qui disait qu’il était son frère essaie de me filer un coup de ceinturon, mais il me rate et il cogne le mur. Moi, je cherche mon Staline junior (il rit) qui aime la violence et tout. Barré. (Il rit.) Le lendemain, je l’ai vu au boulot. J’ai rien dit, c’est un môme.
Une fois, il a vu un livre dans ma poche, il en était bleu. Il s’est amené vers moi, il m’a dit : « Tu lis ? » Je lui ai dit : « Comment ça, je lis ? » Il a dit : « Tous les ballots, ils lisent les pages sportives, ici. Qu’est-ce que tu fous, toi, avec un livre ? » Alors là, ça a pas traîné, il m’a foutu en rogne, le petit morveux. Je lui ai dit : « Hein, de quoi, des ballots ? Tâche de pas débiner ceux qui paient pour que les autres aillent à l’université. »
Dix-neuf ans. Un petit crevé snobinard.
Pourtant, vous voulez que votre fils soit un petit crevé snobinard.
Oui. Je veux qu’il me regarde et qu’il me dise : « Papa, t’es un brave type, mais un bougre de ballot. » Crénom, oui, je veux qu’il me dise qu’il sera pas comme moi…
Si je faisais travailler des gens, j’essaierais de leur payer un salaire convenable, sûr. J’essaierais de savoir comment ils s’appellent - nom et prénom -, et puis de pas en avoir trop pour que tout ça, ça reste personnel. Tout ce que je demanderais à un type, une poignée de main, à demain matin. Pas de fi che à remplir, rien. Le passé du type, pour un homme, on le fait. Vous vous voyez aborder un mulet et lui dire : « Je voudrais savoir qui était votre grand-père ? »
Je voudrais avoir un bar-librairie. (Il rit.) Une boutanche où les gamins de l’université viendraient, où les types de l’aciérie pourraient venir s’asseoir et discuter. Où un ouvrier aurait pas honte de Walt Whitman et où un professeur aurait pas honte d’avoir peint sa bicoque pendant son dimanche.
Si un charpentier construit un chalet pour des poètes, moi, à mon avis, ils lui doivent trois, quatre lignes sur le mur. Minimum. Une petite plaque : « Nous travaillons avec notre esprit. Mais cette maison a été bâtie par quelqu’un qui sait travailler avec ses mains. Et son travail est aussi noble que le nôtre. » À mon idée, le poète doit quelque chose au type qui lui a construit sa maison.
Je pense pas au lundi. Vous savez à quoi je pense, le dimanche soir ?
Au dimanche d’après. Quand vous bossez vraiment dur, vous pensez à des vacances à perpète. Pas à dormir à perpète… À quoi je pense le dimanche soir ? Bon sang, que j’ai bougrement envie de faire autre chose pour gagner ma croûte.
Je sais pas le gars qui a dit qu’il y avait rien de plus plaisant qu’une symphonie inachevée. Comme une peinture, une poésie inachevée. Supposons qu’il crée quelque chose un jour - la Chapelle Sixtine de Michel-Ange, disons. Il lui a fallu longtemps pour faire une belle oeuvre d’art comme ça. Mais s’il avait été obligé de faire mille Chapelles Sixtines par an ? Vous croyez pas que ça aurait abruti même Michel-Ange ? Ou si Vinci avait été obligé de dessiner ses planches anatomiques trente, quarante, cinquante, soixante, quatre-vingts, quatre-vingt-dix, cent fois par jour ? Vous croyez pas que ça aurait emmoutardé même Vinci ?
Tout à l’heure vous avez parlé de ceux qui ont construit les pyramides, pas les pharaons, mais les inconnus. Vous vous classez dans cette catégorie ?
Oui. Je veux ma signature dessus. Quelquefois, juste par rosserie, quand je fais une pièce, je la cabosse un petit peu. J’aime bien faire quelque chose qui la rende unique. Un coup de marteau. Exprès, pour voir si ça passera, pour que je puisse dire après que c’est moi qui l’ai fait. Ça peut être n’importe quoi, notez. Par exemple, moi, je crois que Dieu a inventé le dodo pour que le jour où on arrivera là-haut, on puisse lui dire : « Alors, vous vous trompez jamais ? » Et il répondra : « Bien sûr que si. Regardez plutôt. ». (Il rit.) J’aime laisser ma marque.
Mon dodo. Une erreur à moi. Supposons, si toute la baraque est en briques rouges, je voudrais en filer une noire ou une blanche, ou une violette. Foutre une petite pagaille exprès.
Ça va vous paraître baluche, mais mon gamin, c’est ma marque, ma liberté. Dans un des bouquins d’Hemingway, il y a une chose. Je crois que c’est dans Pour qui sonne le glas. Ils sont derrière les lignes ennemies en Espagne et elle est enceinte. Elle veut rester avec lui, mais lui veut pas. Il dit : « Si tu meurs, je meurs » - il le sait qu’il va mourir. Mais si tu pars, je pars. Vous voyez ce que je veux dire ? Les mystiques ont un nom pour ça : la coupe de cuivre. Le continuum. C’est pour ça que je boulonne. Vous comprenez ? Chaque fois que je vois un jeunot qui passe avec une chemise, une cravate, sapé de première, quoi, je vois mon gosse, vous saisissez ? Voilà !
Reproduit avec l’aimable autorisation des éditions Amsterdam.
Rejoindre le site Internet des éditions Amsterdam.
Rejoindre l’espace éditeur des éditions Amsterdam, sur Lekti-ecriture.com.
© Editions Amsterdam, 2006.
Nous remercions les éditions Amsterdam d’avoir accepté la reproduction de ce texte sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com.
Vous pouvez discuter de cette contribution sur les forums de la librairie Lekti-ecriture.com :
cliquez ici pour rejoindre les forums de la librairie Lekti-ecriture.com