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Quel lieu pour le livre ?

La FNAC, Cyberlibris et le devenir de la librairie

vendredi 12 octobre 2007, par Benoît Berthou

Cyberlibris, plate-forme de lecture et de consultation en ligne de livres numérisés, s’est récemment vue confiée la responsabilité de la rubrique « téléchargements » de Fnac.com.

Forte de partenariats noués avec de nombreux éditeurs, l’offre proposée par le site Internet des célèbres magasins devrait être sans équivalent numérique en Europe. Après le programme Marketplace d’Amazon , la progression de la « recherche de livre » de Google et le lancement de l’édition électronique du Journal Les Échos, un nouveau danger menace-t-il le livre, et plus généralement l’imprimé ? Les propos d’Éric Briys, interrogé ici même par Joël Faucilhon, permettent d’y voir plus clair et d’apporter quelques éléments de réponse.


À mort le livre ?

Cyberlibris, Amazon et Google, auxquels ils faudraient ajouter Numilog (premier véritable marchand de livres électroniques), orchestrent-ils à travers les développements de leurs technologies une véritable mort du livre ? Le vénérable codex, cette collection de feuilles reliées afin de former une unité qui il y a plus d’un millénaire supplanta le volumen, semble en effet avoir quelque souci à se faire, n’en déplaise à Éric Briys qui déclare dans l’entretien sus-cité sa flamme à Gutemberg : « Les livres sont depuis longtemps mes compagnons de tous les instants. Les livres ont la capacité de changer le monde. Johanes Gutenberg le savait » . Peut-être, mais semblable changement fut loin d’être évident et ne prit en tout cas pas la voie qu’indique M. Briys : « Pour asseoir son invention et lui donner le relief qu’elle méritait, il choisit d’imprimer un livre qui ne pouvait que marquer l’esprit de ses contemporains, la bible ». Il en fut en fait tout autrement et le premier codex sorti d’une presse avait tout d’une ruse : comme l’a fort bien montré Régis Debray [1] , il fallait amadouer une toute-puissante Église qui orchestrait à la fois la diffusion et la production du savoir et ne pouvait que se méfier d’un médium à ce point perfectionné. Cette bible imprimée lui fit voir dans le livre un simple « porte-voix » alors qu’il constituait en fait, comme le fait bien remarquer Éric Briys, un fort efficace véhicule de diffusion des idées « des auteurs anciens dans un premier temps, puis […] des humanistes qui dénonçaient les travers de l’époque ». L’Église fut au final débordée par un dispositif médiatique qu’elle avait mal jugé et qui n’eut de cesse, depuis le Traité sur la dignité de l’homme de Pic de la Mirandole jusqu’au coup de grâce de L’Encyclopédie, de contester et saper toute son autorité.

En sera-t-il de même en ce qui concerne Cyberlibris ? Confesser son amour pour le livre, n’est-ce pas prendre la suite du rusé Gutenberg et tenter en fait d’imposer un tout autre support et d’autres procédés ? Plutôt que de condamner l’entreprise dirigée par Éric Briys et François Lascaux, sans doute faut-il d’abord examiner le nouveau rapport au livre qu’elle est à même d’induire : « La bibliothèque numérique est un lieu qui renferme des richesses souvent insoupçonnées et qu’un moteur de recherche en texte intégral et une ergonomie soignée permettent d’identifier ». Pour le corps des chercheurs (auquel j’appartiens), semblable dispositif est en effet alléchant, mais force est de constater qu’il relève d’un tout autre mode de pensée : c’est d’information plus que de livre dont il s’agit ici, et si « richesses » il y a, celles-ci sont perçues à travers un espace qui vante plus les mérites de la page que ceux des volumes qu’elle est à même de constituer. Du codex, il semble qu’on ne retienne ici que l’index, cet outil qui a vocation à permettre de chercher et trouver en ne se pliant pas aux exigences de la linéarité : inutile de lire un livre pour pouvoir s’y repérer, celui-ci peut-être seulement consulté, à l’instar d’une base de donnée. Rapide, précise et efficace, cette pratique de l’imprimé a depuis longtemps fait ses preuves mais, à l’heure numérique, quel devenir offre-t-elle vraiment au livre ?

« Pertinence, instantanéité, ubiquité » du livre

La question se pose en effet, notamment lorsqu’Éric Briys s’emporte contre la « tyrannie du manuel » scolaire, incapable selon lui « d’acheminer instantanément vers l’utilisateur, professeur, étudiant, le bon contenu au bon moment ». Semblable affirmation ainsi que la lapidaire conclusion qui la suit (« Pour des raisons évidentes, le livre Gutenberg se prête très mal à ce genre d’ambition »), semble fort exagérées : le codex se prête en effet fort bien à la recherche d’informations puisque renvois, sommaires, index, titraille et pictogrammes permettent d’organiser une circulation comme dans le cas du manuel scolaire. Pour Éric Briys, le problème semble en fait être ailleurs : le manuel est un livre et non une bibliothèque permettant au « pédagogue de mettre en œuvre sa vraie valeur ajoutée et tel un sherpa de baliser et d’enrichir l’itinéraire pédagogique des étudiants dont il a la responsabilité. » Fort bel argument que celui de l’immensité du domaine de la pensée, mais encore faudrait-il considérer l’opposé : tout enseignant sait bien qu’en fait de haute-montagne, il arpente plutôt des marécages et qu’en semblable terrain le livre est un allié. Les « espaces infinis » sont en effet effrayants et l’ouvrage possède l’avantage de constituer un espace pleinement repéré, un terrain de jeu pleinement organisé autour d’une sélection de textes, de moult activités et où l’orientation n’est jamais un problème : le fini, le clos, le « fermé », n’est pas sans intérêt et il ne faudrait pas que le hors-piste éclipse le chemin de grande randonnée.

« Pertinence, instantanéité, ubiquité » ou, pour le dire avec mes propres mots, « facilité, rapidité, mobilité de consultation » : tels me semblent être au fond les qualités qui font défaut au livre et marquent, selon M. Éric Briys, des limites qu’il s’agit de dépasser. Si le codex est « la subtile combinaison d’un contenu – ce que l’auteur a écrit – et d’un contenant – l’objet physique lui-même », Cyberlibris entend lui permettre de « s’émanciper de son contenant traditionnel », de prendre de la distance avec sa matérialité, et ainsi de donner raison aux prophétiques paroles de Paul Valéry qui écrivait en 1928 :

« Les œuvres acquerront une sorte d’ubiquité. Leur présence immédiate ou leur restitution à toute époque obéiront à notre appel. Elles ne seront plus seulement dans elles-mêmes, mais toutes où quelqu’un sera, et quelque appareil » [2].

Entre lecteur et livre, il existe donc désormais un nouveau mode de circulation : ce n’est plus au premier d’aller chercher le second, de se déplacer pour l’acquérir puis de le transporter, puisqu’une connexion suffit à « appeler » le codex. Comme l’explique Éric Briys : « Le piano doit venir à moi et non l’inverse ! L’éditeur doit être capable de capturer cette volonté de payer, même si je ne me trouve pas dans une librairie ».

Le lieu du livre : la librairie ?

Gare au mauvais procès car force est de reconnaître les vertus et l’efficacité de l’outil qu’ont conçu messieurs Briys et Lascaux : la « diffusion du savoir » possède effectivement un nouvel allié. Les craintes formulées ci-dessus concernent également – et tout autant – Amazon, véritable « libraire des libraires » comme on pourrait le nommer en examinant les modalités de son programme Marketplace [3] , mais il n’empêche que Cyberlibris participe désormais à son tour au développement de technologies susceptibles de bouleverser culture et économie du livre. Si celui-ci réside « en quelque appareil », s’il « obéit à notre appel », le livre peut-il encore posséder des lieux qui lui soient entièrement dédiés et les rayonnages de nos librairies et bibliothèques ne deviendront-ils pas bientôt d’archaïques dispositifs de diffusion de l’écrit ? Le problème me semble en effet bel et bien être là et je regrette à ce sujet que la dernière édition de l’ouvrage coordonné par Jean-Yves Mollier, Où va le livre ? [4] , ne l’indique pas clairement : entre les réflexions de l’excellent article d’Antoine Compagnon, « Un monde sans auteurs ? », et celles de Philippe Lane, « La librairie du XXIe siècle. Un acteur en perpétuelle mutation », force est de constater que ces dernières semblent aujourd’hui plus pertinentes. Cyberlibris, et son concurrent Numilog, semblent en effet partager un même « très grand respect de la propriété intellectuelle », pour reprendre les mots de M. Briys, et souhaiter plus que tout protéger la signature des œuvres qu’ils ont en charge : celles-ci ne font d’ailleurs jamais l’objet d’une pleine propriété mais sont avant tout louées (dans le cas de Cyberlibris) ou présentées sous forme de fichiers (Numilog) qui disparaissent avec le disque dur sur lesquels ils sont enregistrés. Si le rôle de l’auteur est ainsi parfaitement reconnu, il me semble en aller tout autrement de celui d’autres acteurs du livre et notamment du libraire : « complémentarité », affirme M. Briys, mais – et c’est là que le bât blesse – sur quelles bases ? À Cyberlibris l’exhaustivité, la faculté de chercher, trouver et rendre disponible en toutes circonstances ; au libraire, la mission d’accueillir, de susciter le désir, d’éveiller l’intérêt pour un livre donné ? Trop simple partition et vision idyllique d’un métier que la puissance commerciale de la FNAC et le flou juridique entourant ces initiatives numériques rendront sans doute caduque : ne relevant pas de la loi sur le prix unique du livre, n’ayant pas à faire face aux contraintes de la logistique du livre, les bibliothèques numériques disposent d’atouts susceptibles de dévoyer la « cure de jouvence pour [rendre les librairies] plus conviviales, plus propices à l’échange (mais ceci est une autre histoire) », comme l’écrit M. Briys. Ce n’est pas une autre histoire, c’est en fait absolument la même : nous parlons – quoi qu’on en dise – d’un commerce et comment, dans ce cadre, ne pas penser que « l’échange » serait rendu plus « propice » par l’ouverture d’un espace « détente » où boire tranquillement un café, par la vente de produits plus divers susceptibles de retenir toutes sortes de publics (y compris les non-lecteurs que contient chaque famille), par la mise en place d’événements et la préparation d’ateliers ? La librairie deviendrait alors, pour rependre l’expression de Philippe Lane, un lieu « d’animation » et serait repensée sur le modèle de… la FNAC.

Pour la librairie : un espace et un temps

Triste destinée pour une profession de passionnés qui se verraient ainsi contraints de choisir entre Disneyland du livre et commerce d’antiquité d’imprimés : ce ne serait plus en « rayons » ou en « tables », en organisation de la présentation des livres, qu’il faudrait réfléchir mais en potentiel de séduction de publics toujours plus divers et la « convivialité » risque fort de marquer le pas devant la simple attraction commerciale. Même si Cyberlibris et son président ne souhaitent sans doute pas voir ces sombres idées devenir réalité (comme en atteste le dialogue qu’ils ont récemment instauré avec les libraires), ils se doivent tout de même de reconnaître, qu’à travers les puissances que désormais ils servent, ils confèrent un visage à ce qui n’était jusqu’ici qu’un danger. Préciser les modalités et finalités de leurs activités, et donc mieux les cerner pour mieux les encadrer, serait ce sens un signe fort et, pour répondre à l’appel de M. Briys, je lui soumets une proposition : puisque Cyberlibris semble fonctionner comme un véritable club de livre, en permettant l’exploitation secondaire de produits éditoriaux et en diffusant ceux-ci sous un autre format et auprès d’abonnés, pourquoi n’adopterait-il pas, avec son partenaire la FNAC, le même mode de fonctionnement ? La « règle des 9 mois », délai avant lequel un titre ne peut être repris dans le cadre d’un club de livre, a permis à France Loisirs de largement prospérer et de prendre dans le monde du livre une place à part entière (tant géographiquement que sociologiquement ) : semblable disposition, si elle était retenue, offrirait aux libraires non seulement un espace (qui reste effectivement et sans cesse repenser), mais également un temps leur permettant de devenir « compléments » plus que concurrents de cette offre numérique.

P.-S.

Benoît Berthou est maître de conférences à l’université Toulouse-Le Mirail, responsable du Master « Système, pratique et diffusion de l’édition imprimée et électronique » .

Nous remercions Benoît Berthou d’avoir bien voulu rendre cette contribution publique sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com.

Notes

[1] Notamment dans son Introduction à la médiologie, PUF, coll. « Premier cycle », 2000.

[2] Paul Valéry, « La conquête de l’ubiquité », Gallimard, « Pleiade », 2000, p. 1284.

[3] Cf. articles sur Lekti.

[4] Publié aux éditions de La Dispute, coll. « Etat des lieux », 2007.


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