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Littérature cubaine contemporaine

Pure homo

Extraits du livre « Holy Smoke »

lundi 29 octobre 2007, par Guillermo Cabrera Infante

En mars 2007, les éditions Passage du Nord-Ouest publiaient le livre Holy Smoke, du très grand écrivain cubain Guillermo Cabrera Infante.

Holy smoke est plusieurs livres à la fois : une histoire du tabac qui commence avec sa découverte en 1492 par un marin du navire amiral, Rodrigo de Jerez, à Gibara, Cuba (Gibara est aussi la terre où est né l’auteur), et se poursuit par une célébration du tabac et de la fumée de l’étrange feuille – une rhapsodie, in fine, où interviennent cigarette et pipe, chique et prise. Mais c’est, avant tout, une savante chronique des rapports entre le cigare et le cinéma. Il n’est pas innocent que la couverture de ce livre montre Groucho Marx sur un divan attendant sa muse – ou son psy. En réalité Groucho veut seulement que quelqu’un mette le feu à son havane. Ce livre le fait pour lui et transfigure son cigare en flamme et cendre.

Guillermo Cabrera Infante


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Puro humo est plusieurs livres à la fois : une histoire du tabac qui commence avec sa découverte en 1492 par un marin du navire amiral, Rodrigo de Jerez, à Gibara, Cuba (Gibara est aussi la terre où est né l’auteur), et se poursuit par une célébration du tabac et de la fumée de l’étrange feuille ― une rhapsodie, in fine, où interviennent cigarette et pipe, chique et prise. Mais c’est, avant tout, une savante chronique des rapports entre le cigare et le cinéma. Il n’est pas innocent que la couverture de ce livre nous montre Groucho Marx sur un divan attendant sa muse ― ou son psy. En réalité Groucho veut seulement que quelqu’un mette le feu à son havane. Ce livre le fait pour lui et transfigure son cigare en flamme et cendre.

Dans La fiancée de Frankenstein on voit l’infâme docteur Pretorius, vilain vicieux mais vif, dîner dans une crypte caverneuse, creusée au cimetière des terres du Baron. Une grande serviette d’un blanc immaculé au cou, la pointe glissée à l’intérieur d’un col dur, le vieux savant minaudier a pris pour table un cercueil vide ― dont ses serviteurs viennent d’extraire le cadavre exquis d’une vierge du village. « Cosa bella », s’écrie le premier fossoyeur comme si la femme s’appelait Casabella. « J’espère que les cuisses sont fermes », murmure le docteur Pretorius, un tantinet méfiant. Le dilemme du docteur naît de l’observation du galbe marmoréen de la livide demoiselle tandis qu’il pense à son dîner. Aurait-il d’aventure du poulet froid à l’esprit ? Le docteur Pretorius soupire mais attaque aussitôt à la clarté des bougies son copieux dîner arrosé d’un bon Moselle frappé.

Ce n’est qu’au moment de siroter à la fraîche son café (sans lait ni sucre) que le vieillard nécrophile s’avise de la présence du monstre dans son champ de vision. La créature s’approche à grands pas : menace incoercible, impérieuse. Imperturbable, le docteur Pretorius tend au monstre né de l’homme la maîtresse fibre à feu : « Prenez un cigare ». Tout en faisant, néanmoins, un aveu pertinent : « C’est mon seul vice ». Mais l’humanoïde hagard n’est pas vierge non plus. Il s’était adressé au docteur Pretorius en l’appelant Fume, sans même le connaître. Malgré une récurrente phobie du feu, le monstre a fumé depuis peu son premier havane. De fait, on dirait que tout le monde lui propose des cigares. Est-ce d’aventure parce que la créature est un nouveau-né ? Quoi qu’il en soit, il a prit l’habitus d’un ermite précédemment apparu dans le film : cet ermite jouait au violon l’Ave Maria et le monstre en avait été ému aux larmes. Plus tard le voilà converti au vice de savourer un bon cigare. L’homme créé par Frankenstein aspirait son havane avec délice et, tout à trac, le voilà devenu un appréciable connaisseur : « Bon ! Bon ! » Cela, même au milieu des cadavres, c’est du savoir-vivre.

Ces deux séquences, dans un film qui finit bien, résument toute l’histoire des rapports de cinq siècles entre le gentleman européen et son tabac. Tout a commencé au Nouveau Monde, où le tabac n’était pas pour les messieurs mais pour les sorciers ― et pour le chef indien titulaire : celui qui portait les plumes.

Comme presque toute chose en Amérique, tout a commencé par Colomb (notre Colon). Nous pouvons être précis quant à la découverte : « Attendu que l’Amiral, à dix heures du soir, campé sur le gaillard arrière, vit du feu ». C’était l’Amérique mais ce n’était pas encore l’Amérique. Quant aux cigares, Colomb peut être applaudi ou critiqué. Mouiller ― simplement ― en terre américaine fut une réussite assez ambiguë en cette aube de la géographie et au lendemain de l’histoire d’un après-midi. Pour être précis, tout a commencé lors du second meilleur débarquement du Grand Amiral : il l’a d’abord éprouvé, puis approuvé. (Probable non réprouvable, je dois l’admettre.) Pour l’occasion il confondit Cuba et Cipango ― ou était-ce Cathaï ? Ce navigateur peu coutumier de la navigation ne pouvait pas non plus nommer l’île. En fait, il ne savait même pas nager ! Il n’était venu, visiblement, que pour l’argent. Ou, plutôt, pour l’or. L’argent fait tourner le monde (et peut te faire tourner autour du monde) mais tend à se dévaluer et à décliner de l’absolu vers l’obsolète. Tout comme le dollar des Confédérés. L’or, à l’inverse, dure à jamais. C’est, du moins, ce que pensa le Découvreur après avoir lu Il Milione de Marco Polo.

Colomb ne trouva jamais de l’or dans l’île qu’il appela Juana, sauf trois ou quatre pépites. Il lui fut interdit de visiter la terre mythique où le vil métal croît comme l’arbre du bien et du mal. Mais sa quête de l’or propagea la légende de l’Eldorado et beaucoup vinrent en Amérique à la recherche de la cité de l’or, aux bords d’un lac d’or, aux marées dorées en vagues d’or sur plage adorée. Colomb, nonobstant, avait découvert ― et décrié ― le végétal or marron appelé tabaka : le tabac. Quelques d’années après la Découverte, mille richesses allaient naître des feuilles du tabac. Au Nouveau Monde tout comme sur le Vieux Continent (ou en Asie) des fortunes furent englouties dans l’achat du tabac ― seulement pour le voir partir en fumée.

Il y a aussi deux sous-produits du tabac, l’un indigène et primitif, l’autre sophistiqué mais ridicule ― et les deux tirent leur origine de l’Amérique. Le premier était une coutume régionale qui reste en vigueur et se pratique encore dans quelques régions d’Amérique, principalement dans le Sud profond. Le second accabla l’Europe au XVIIIe siècle et fut pour quelque temps un vice européen. Après maintes années, il s’éteignit : poussière à la poussière. Ses bénéficiaires les appelaient, respectivement, picadura ― tabac haché ― et rapé ― tabac en poudre ―, autrement dit à chiquer et à priser. C’est une autre histoire, aussi sera-t-elle brève. Le rapé, bon chic bon genre, connut son apogée quand toutes les têtes royales d’Europe portaient perruque sous la couronne. Tout en étant faites d’herbe à Nicot, ni la chique ni la prise ne sont vraiment du tabac. On le mâche ou le hume, et son suc s’avale ou se crache et s’éternue sans jamais achever cette transformation idéale de la plante dont les feuilles séchées et roulées composent un objet brûlant de se transformer en cendres, tel un vulgaire oiseau phénix qui irait nicher au cendrier. Dans le tabac conditionné pour être mâché ou snifé, la fibre, littéralement, ne brûlait pas. Ce qui met complètement hors jeu la stupéfaction originale de Colomb et la métaphore mythique si évidente pour tout homme qui fume : il est, avec sa pipe, sa cigarette ou son cigare, un Prométhée ambulant qui dérobe le feu aux dieux les plus permissifs. Mais sont-ils si permissifs ? Tout fumeur a dans son paquet de cigarettes ou dans sa boîte à cigares sa propre Pandore.

Nous devons à la cigarette autant de fumée que de mythologie urbaine. Nous lui devons la femme fatale avec son long fume-cigarette, blanc ou noir, le gigolo parisien, les films de série B (où héros et simples pékins sont unis par le seul fait de fumer), la philosophie de Bogart (dans Le grand sommeil ― catéchisme des films du gangster en cavale ―, il rend virtuellement son dernier soupir avec une Camel, et personne, dans la scène ou au dehors, n’a pu penser que la cigarette l’avait tué ou vice versa : la cigarette n’était pas encore devenu la cible blanche qui est la bête noire), l’ars amatoria de Bette Davis et son accessoire favori de conquête, mythifié dans Une femme cherche son destin : l’un, Paul Henreid a l’accent autrichien, l’autre, Bette, a la cigarette.

Par une de ces étranges coïncidences qui ont donné à Michel de Nostredame son glorieux nom : Nostradamus, « cum falsa damus », avec des signes de fumée qui n’aboliront jamais le hasard, je suis né à Gibara, cette baie que Colomb appela Puerto de Mares ― Port de Mers ―, exactement à l’endroit où Rodrigo de Xeres, un homme fumeux, découvrit l’art de fumer pour l’Europe et le Monde. (C’est-à-dire, pour tout le monde sauf Colomb lui-même.) Mais je ne suis pas né sur la terre du tabac. Grâce à un de ces accidents géographiques qui peuvent occasionnellement changer l’histoire, Gibara était une terre de banane, de canne à sucre et un centre touristique estival. Tout sauf une terre apte à la culture du tabac. En attendant, mille milles à l’ouest, à Pinar del Río, se trouve Vuelta Abajo ― Retour en bas ― et tout ce que ce nom suppose. En tout cas, j’ai poussé au milieu d’une lutte acharnée sur l’usage et le mésusage du tabac à l’intérieur de ma propre famille : père contre, mère pour. Plus un arrière-grand-père qui, sérieusement en série, fumait comme une cheminée des cigares, plus une arrière-grand-mère qui mâchait des feuilles de tabac, et sa descendance : un fils et une fille qui haïssaient à mort la mauvaise herbe.

Les personnes qui m’influencèrent le plus dans mon enfance, mon père et mon grand-oncle maternel, étaient de fanatiques détracteurs du tabac. Tout comme le grand-oncle de mon père, un intellectuel du cru, si austère qu’il avait adopté le surnom de Socrate. Bien qu’en quelque chose, au moins, il s’écartât de Socrate : il mourut célibataire à tout crin. En tout cas, c’est par défi à toute autorité paternelle que j’ai commencé à fumer dès l’enfance. Ma première cigarette était une combinaison entre le clope primitif et le cohoba indien : des feuilles sèches de roseau roulées dans la page d’un cahier de classe. J’avoue que ça n’avait pas belle allure, que ça sentait mauvais et que c’était pire au goût, mais l’expérience fut couronnée de succès : ça prenait, ça tirait. Ou, pour mieux dire, tout partit en fumée. La colonne fumigène qui s’éleva dans la cour arrière de la maison était tout le contraire d’un signal apache : je fus pris sur le fait et mon père m’administra quatre coups de fouet. Ma mère, seulement un : elle fut compréhensive car elle savait que fumer serait mon seul vice. J’avais huit ans en ce temps-là et déjà des relations avec les filles de la rue où l’on habitait. Si Mozart composait des divertimentos à quatre ans, moi, à huit, je me divertissais outre mesure.

On appelle aujourd’hui en Espagne vitola la bague du cigare. On a même introduit le terme vitophile pour le collectionneur de bagues de cigare, ce qui est aussi populaire ici qu’un philatéliste dans toute autre partie du monde. Ce néologisme est une erreur crasse, selon Fernando Ortiz. « La vitola, affirme-t-il, est la figure du tabac pur, la bague est seulement comme sa cravate d’appartenance ». Faisant allusion par là aux cravates des collèges british, telles qu’elles furent introduites en Angleterre. Les bagues sont, à l’évidence, autre chose et si exclusivement propres aux cigares qu’on ne saurait les comparer aux cravates ou aux timbres. Les bagues ont leur mythologie. Et comme l’histoire véritable de l’anneau du cigare est moins poétique que la légende, on hésite entre l’histoire et le mythe.

Voici la légende. Les premiers fumeurs de cigares en Europe furent les dandys anglais. La légende, comme font beaucoup d’Européens, oublie que l’Espagne et le Portugal sont aussi l’Europe. De sorte qu’un jour (ou, mieux, une nuit) les dandys virent que leurs gants immaculés couleur primerose (jaune clair) étaient tachés de la sueur (marron foncé) de leurs cigares. Aussi demandèrent-ils à leurs valets de chambre de placer un anneau de soie autour de chaque cigare, et de le situer aux abords de la bouche pour contrarier les échappées du fluide pigmentaire. C’est la vérité. Mais La Havane était définitivement trop loin de Londres pour que ces douteux dandys incitent les torcedores ou rouleurs de cigare cubains à relever le gant délicat de leurs caprices. De plus, la soie était alors encore plus chère qu’elle ne l’est aujourd’hui. Par ailleurs, les dandys de toutes parts désapprouvaient l’usage de la pipe, qui leur semblait trop bourgeoise, et les voilà donc s’adonnant au vice du sniff de tabac à priser ― ce qui, contrairement aux cigares, pouvait sans nul doute tacher les gants, les lèvres et les fosses nasales de ces douteux dandys…

L’histoire dit qu’un chef d’entreprise européen établi à La Havane, Gustave Antoine Bock, voulait que ses cigares apparaissent différents, même hors de leur boîte. Et comme il ne pouvait modifier la forme ou la taille de ses produits, il eut l’idée d’une bande, qui devrait entourer chaque cigare. Cela se passait autour de 1830 (plus ou moins l’année où commença le déclin du dandysme) et en 1884 l’Union des Fabricants de Cigares de Cuba adopta la bande comme une sorte d’ordre de la Jarretière. Dès lors, tous les cigares, cubains ou non, arborent une vitole. Bock, bien sûr, souffrait de lambdacisme et ne pouvait prononcer le « r » de cigare. Il appelait ses trois meilleures bagues « Ma Twès sainte Twinité ». Ses twibuts à la twibu ce fut la cwéation de la bague des cigawes, exposés à une foutitude de twibulations.

Un proverbe de Confucius affirme que là où il y a de la fumée il y a du feu, et que, là où il y a du feu, il y aura toujours un Chinois. À Cuba, le proverbe dit : « Là où il y a un bon cigare, il y a un bon fumeur ». Le tabac est l’opium du seigneur, la religion du riche. Mais à La Havane il fut un temps où un havane était l’encens à tous. « Comment se fait-il que les sauvages du monde entier », se demande Cyril Connolly dans Le tombeau de Palinure, « aient découvert, sous divers climats, dans des toundras glacées ou dans des forêts reculées, la seule plante qu’on ne puisse distinguer de tant d’autres de son espèce, capable, par les procédés les plus élaborés, de leur apporter fantaisie et intoxication et de les libérer de leurs misères ? » Puis Connolly se répond lui-même : « Comment, si ce n’est grâce à la plante elle-même ? » Connolly parle du pavot (pas l’optimum, l’opium), mais c’est peut-être ce qui s’est passé avec le tabac. La fibre désirait que ses feuilles fussent cueillies et choisies, puis, après avoir été séchées, rassemblées en rouleau pour être ensuite enveloppé dans une grande feuille qui serait allumée et finirait en fumée. On ne sait pas comment la chose est réellement advenue : tout n’est que fumée et conjectures. Mais nous savons que le gentleman européen ne découvrit pas la plante ou ses feuilles ; seulement un cigare déjà enroulé « comme un mousquet », allumé et fumé par le bebique (le sorcier), par le cacique ainsi que par un certain nombre de braves indiens de la tribu. L’opération, depuis la découverte du tabac jusqu’aux ensorcelants cigares, a dû prendre des centaines, des milliers d’années. Tel fut le cadeau le plus insolite pour les visiteurs européens, à l’exception de Colomb. Avant que les Espagnols ne découvrent le tabac en Amérique, personne n’avait fumé dans le Vieux Monde ― à l’exception des cheminées, certes.

Avant d’être mis en vente et vendus, la plupart des cigares sont placés dans un réceptacle approprié. Très fréquemment, il s’agit d’une boîte qui ne ressemble en rien à un cercueil et, nonobstant, n’est pas très différente de la boîte habitée, parfois, par Jack celui du ressort ― Jack in the box ― et des sortilèges. Ces boîtes sont toujours décorées de lithographies éloquentes, appelées chromos. Le chromo est une des deux formes d’art nées à Cuba ― l’autre est la musique afro-cubaine . Cet art visuel, remontant au siècle passé quand beaucoup d’artistes européens visitèrent l’île exotique, a une connotation obscène dans une comptine française : « À Cuba il n’y a pas de cacao ». Les chromos ont rendu possible, en conjonction avec les artisans locaux, l’apparition d’une révolution silencieuse dans l’art de la lithographie commerciale. Samuel Feijoo, un paysan devenu poète, dit en parlant des chromos : « Nul ne sait que le tabac a créé un style en lithographie, une nouvelle expression artistique ».

Ginger Rogers dansant avec Fred Astaire, c’étaient la Belle et la Brise. Mais Ginger, par elle-même, nous a tous transformés en Pygmalion : c’était, en effet, une statue animée. Dans Mariage incognito (Vivacious Lady), la voluptueuse et douce Ginger chante et danse dans une séquence à paillettes qui pourrait émouvoir jusqu’aux larmes un Indien de bois. Le titre de la chanson est You’ll Be Reminded of Me. La mélodie est courante, mais la lettre inoubliable :

Ma frêle main tu baisas et à mon doigt glissas l’anneau d’un cigare de 18 carats.

Il faut avoir un cœur de cendre froide pour ne pas se rappeler Ginger chaque fois que l’on retire la bague d’un cigare. Le Bon Bock ne pouvait se douter qu’il allait créer un anneau de demande en mariage aussi exquis, quand il inventa une bague pour unir chaque fumeur à son cigare ― et à Ginger dans ses rêves. Était-ce là le début d’une belle amitié, Ginger et Freud ?

Je me trouvais un jour avec Fidel Castro en visite éclair dans un ranch sur une île de la côte orientale de Cuba. Le soir venu, je me disposais à regarder un western à la télé quand Castro entra dans la pièce pour voir le film et demanda aussitôt. Quelqu’un a-t-il un cigare ? J’avais quatre havanes dans la poche de ma chemise, fort visibles à la lumière de la lune dans le pré. Pas d’autre solution que de lui dire que j’en avais. Je devais le faire. Au fur et à mesure que se déroulait sur le petit écran cette histoire de cow-boys chantants, de diligences et de contremaîtres, Castro me demanda un second cigare. Puis le troisième. Je savais, par chance, que Le convoi des braves (Wagonmaster) était le western le plus court de John Ford : il n’atteint pas les quatre-vingt-dix minutes. Et soudain, il s’acheva. Castro se mit droit debout avec son mètre quatre-vingts, aligné sur ses pistolets, puis il décréta : « Trop de chansons et peu d’Indiens ». Nous fûmes tous d’accord. Notre premier ministre était aussi notre premier critique de cinéma. C’était la voix la plus avertie : bien entendu il transforma ma chambre en chœur des louanges. Par chance, il était fatigué ce soir-là et regagna aussitôt sa chambre, suivi de ses gardes du corps. Mais, avant de sortir, il s’approcha de moi et me dit : « Je vois qu’il reste encore un Indien ». Il montrait du doigt ma poche et non ma tête : il voulait dire mon dernier cigare. Et il avait l’air de le considérer comme un autre Apache. « Ça te dérange de me le prêter ? Tu t’en fous, n’est-ce pas ? » Absolument, mon commandant. J’ai livré mon dernier cigare. Quand il est sorti avec le Por Larrañaga emprunté qu’il ne m’a jamais rendu, je suis retourné à la télé. Elle était éteinte mais, tout autour, il y avait par terre les mégots des trois autres cigares, consumés sans presque avoir été fumés. Il est clair que les premiers ministres sont de piètres fumeurs.

Fumer des cigarettes c’était bon pour les invertis. Tout comme de priser. On a considéré en Europe, pendant presque tout le XIXe siècle, l’usage de la cigarette comme une marque d’efféminement. Oscar Wilde et son cercle vicieux ne fumaient que des cigarettes, en privé comme en public. C’est, en fait, le théâtre d’abord, et ensuite le cinéma, qui ont légitimé les cigarettes pour les hommes. (Aujourd’hui, la scène est le seul endroit du théâtre où l’on puisse fumer.) Mais dans les films muets seuls les héros efféminés fumaient des cigarettes, pour manifester à l’évidence leur envie de clitoris. Dans les premiers films sonores les hommes les vrais se sont mis à fumer ces graciles bâtonnets blancs avec la rudesse des cigares. Humphrey Bogart dans Forêt pétrifié (The Petrified Forest) fut sûrement le premier gangster à fumer des cigarettes et à rester un dur. Dès lors les acteurs se sont mis à fumer virilement cigarette sur cigarette jusqu’à se ruiner la santé.

Une cigarette languide au bout d’un poignet tombant est à Marlene Dietrich ce qu’un rude clope serré entre index et pouce était à Humphrey Bogart : une extension de leurs personae, pas un accessoire. Dans Shangai Express (Shangai Lily), Marlene inhale et exhale tellement qu’elle crée une épaisse atmosphère de fumée dans son compartiment. Pour ne pas mentionner la brume et la fumée de son intensité passionnelle : ses fosses nasales flamboient vraiment dans la nuit orientale où elle soupire un peu, fume beaucoup et lâche des choses telles que « Il a fallu plus d’un homme pour changer mon nom en Shangai Lily ». (Il aurait dû le lui changer en Shangai Chimney !) À un moment donné, Marlene rencontre, dans La femme et le pantin (The Devil is a Woman), le diable, qui est une Espagnole. Et qui n’est autre que Conchita Pérez (vous souvenez-vous d’elle dans le roman ?), une vamp vide qui se comporte comme une audacieuse tentatrice. Comme elle le fit dans L’Impératrice rouge (The Scarlet Empress), où elle était toute une impératrice écarlate. Conchita Marlene respire une coquetterie mortelle, fatale à tout homme qui s’approche et se prend aux rets de ses cils ou de son éventail, ce qu’en premier elle ferme d’un coup. Elle est à la fois Némésis et Népenthès. Au début du film, elle travaille dans une manufacture de cigarettes à Séville : plus une Vénus blonde qu’une Carmen brutale. Après plusieurs amants, le film s’achève sur Marlene qui en réclame un de plus pour la route, à la gare terminus de sa vie. Le chef de gare sait bien ce qu’elle veut et il lui donne une cigarette. Marlene la contemple et déclare : « Tu sais ? j’ai travaillé naguère dans une manufacture de tabacs ». Malgré ses vêtements, soie et dentelles, il la croit. Juste à la façon qu’elle a de caresser sa dernière cigarette, il peut voir qu’elle l’avait vue en premier. Le diable est une cigarette, disent Von Sternberg et Pierre Louÿs : l’évangile selon un mannequin manichéen.

Une des choses les plus atroces de l’Allemagne de l’Est, ce sont ses cigarettes. C’est l’évangile hérétique selon la candidate à la désertion Lila Kedrova. « Vous voyez cette cigarette ? », dit-elle à Julie Andrews et Paul Newman qui fuient Berlin-Est dans Le Rideau déchiré (Torn Curtain), tout en leur montrant une Zigaretten, « Moitié tabac, moitié carton. Écœurant ! » C’est avant que sa grande tentative de fuite ne devienne un fiasco pathétique. « Che ne suis pas communishtique », explique-t-elle à ses nouveaux amis. « Che feux zaller en Amerrike ». Mais la police politique des pays communistes a le pied beaucoup plus agile que ses danseuses de ballet. Comme on dit en allemand, Gotcha ! Qui signifie rideau de fer pour le défecteur de vérités. »

Quand Sherlock Holmes fumait sa pipe et s’abîmait dans le mystère, les mystères se dévoilaient. La relation entre la pipe et l’homme était élémentaire. Mais, pour le fumeur contemporain (invétéré ou néophyte), le choix d’une bonne pipe de bruyère représente une intrigue presque criminelle. Rien d’étonnant à cela : ce chibouque de luxe fileté d’or ou d’argent éblouit le regard, les importations hors de prix séduisent par leurs promesses de classe et de status, et les images de tweeds, de sous-bois automnaux et de chiens de chasse ensorcellent l’imagination ou sont manipulées consciemment pour te vendre ces bouts de bois et les feuilles traitées pour les brûler dedans.

Zino Da vidoff possède une manufacture de tabac à La Havane où, avec l’agrément officiel ― et même la bénédiction du pape Castro, l’on fait des cigares qui proclament le nom de Davidoff sur chaque bague, de chaque côté de la boîte, voire sur le couvercle. On s’attend presque à voir, comme dans le cas de Zanuck, la marque Z sur chaque cigare ― ou un havane écrivant de sa fumée un diaphane signe de Zino qui puisse se voir, par temps clair, dans le ciel de La Havane. Les boîtes portent le nom de Davidoff brûlé sur bois de cèdre et n’ont ni chromo ni aucun autre ornement, excepté un ruban de soie imitation nouant les cigares en paquet. Les cigares de Davidoff copient diligemment la mise en scène des anciens Por Larrañaga, y compris dans les dimensions de la boîte, plate mais fière ― comme un gnome qui se voit promu nain. Davidoff n’imprime pas l’année de récolte sur chaque boîte, comme l’a toujours fait Por Larrañaga, mais tout le reste dans cette marque de cigares nouveau riche vient de Larrañaga, même le ruban et le couvercle coulissant ― ainsi que la fumée.

Groucho avec son cigare a fait à la comédie ce que l’autre Marx avec ses cigarillos ― cheroots ― fit à l’économie : il l’a révolutionnée et, ce faisant, a détruit l’ordre, la hiérarchie et les règles. Tout est dit dans Das Kapital et dans la Soupe aux canards (Duck Soup), un des premiers films des Marx : semant à tout va, pour leur premier essai, l’anarchie absolue. Dans leur seconde ― ou cinquième ― a(d)venue, Groucho s’emploie à sauver Freedonia, pour la Liberté ou pour Mrs. Teasdale (ou pour les deux), en anéantissant tout le monde (et d’abord elle), et la fin est ce qu’on appelle un Harpo End. Groucho a obtenu tout cela grâce à l’appui (financier ou autre) de Margaret Dumont, qui était comme Engels, mais sans la barbe : juive, grande, bien née et riche. Les deux capitalistes mirent la main à la pâte ― et en finirent avec le mal de Marx. C’est ce qu’on appelle aussi, au bon sens du terme, la maladie du sommeil. Ou le cauchemar tsé-tsé.

Je vous en prie, voyez bien que dans le film La soupe aux canards, comme dans tout autre film des frères Marx, la seule chose que Groucho aime vraiment est son cigare. Du moins bave-t-il tout le temps sur sa bague en la baisant, autant en roupillant qu’en rouspétant avec son rival, l’ambassadeur Trentino : un émissaire ennemi en mission amie. Curieux, Groucho gifle Trentino non parce qu’il aurait fait offenses et avances de paix à Margaret Dumont, mais parce qu’il l’a traitée en parvenu insolent. C’est vrai qu’à l’instar de Mrs. Thatcher, nul ne peut appeler Maggie Mrs. Dumont. Une des facettes qu’il adopte (et ce n’est pas un enfant de cinq ans), le sabotage de la loi et de l’ordre dans ce film anarchiste, est celle d’un cigare. Quand Trentino (Louis Calhern au comble de l’absurde : un pudding diplomate) interroge ses soi-disant espions, Chico et Harpo (au comble de la division et de la diversion), le susnommé Chico lui coupe la chique et son cher Corona (pour l’amour de Dieu, Montéchrist, ç’aurait pu être un havane !) avec, arme cachée, de sales ciseaux suisses. Non sans essayer auparavant de mettre le feu au cigare et à son maître avec un briquet ― à vrai dire une version antique du lance-flammes, un bec Bunsen à la verticale. Et tout ce que trouve à dire Chico (Harpo, comme toujours, n’a rien à dire) en contemplant le havane largement amputé c’est : « Voilà un bon bout de cigare. (Avec un accent qu’on pourrait appeler néopolitain.) Pendant ce temps, le troisième frère fait l’amour à sa manière (autrement dit, à coups de coq-à-l’âne et de palindromes) à Mrs. Dumont de façon successive mais sans succès : une combustion dévote du désir ― et plus tard à la suffocante Carmen Torres, sa partenaire mexicaine. Après l’avoir utilisée pour allumer son cigare, Groucho, qui maintenant est devenu quelqu’un, se consacre à la bourrer de plancton tout comme il avait planté là Thelma Todd dans Monnaie de singe (Monkey Business). Dans cette lutte intestine, ajoutant du piquant à ce qu’il fume (est-ce pavane ?), Groucho, vêtu au grand complet mais avec des souliers crottés, est allongé au lit cigare aux lèvres, tandis que miss Todd fait les cent pas dans la pièce avec son étincelant fourreau qui lui va (et vient) comme un gant. Elle fulmine tandis qu’il reste là à fumer ― à fumer, à fumer. À tout jamais. Havane pour l’éternité.

« Ça vous gêne si je ne fume pas ? »

P.-S.

Nous remercions les éditions Passage du Nord-Ouest d’avoir bien voulu que cet extrait du livre Holy Smoke, de Guillermo Cabrera Infante, soit reproduit sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com.

Cliquez ici pour en savoir plus sur les éditions Passage du Nord-Ouest.


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