« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
jeudi 4 septembre 2008
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Octobre 1972 – janvier 1973. Rolf Dieter Brinkmann séjourne à Rome, à la Villa Massimo, pendant allemand de la Villa Médicis. Il en revient avec trois cahiers dans lesquels il a engrangé ses impressions, sa correspondance avec des amis ou connaissances, les lettres envoyées à Maleen, sa compagne. Il consigne son voyage, la découverte de cet endroit destiné à la « création » artistique, ses démêlés avec les occupants, ses rencontres avec les autochtones italiens, ses lectures, ses réminiscences de lecture, ses difficultés matérielles, ses interrogations. Il prend des photos, réalise des collages, déambule dans Rome, ville de ruines où chaque parcelle de terre lui hurle son passé de vestiges tandis qu’il arpente dans sa tête les désolations humaines. L’homme et l’écrivain ne font qu’un. L’un tend sans cesse à l’autre le prisme à travers lequel ils jettent leurs regards blessés. Chronique de jours à Rome et chez les hommes, ces regards collés arrivent enfin jusqu’à nous.
Peu ou prou se souviennent ou savent qui fut Rolf Dieter Brinkmann, dont l’unique roman Keiner Weiß Mehr parut chez Gallimard en 1971 sous le titre La lumière assombrit les feuilles. Sa publication en Allemagne en 1968 fut assortie d’une « limite d’âge de lecture » et réservée aux plus de 18 ans ! Le sujet dérangeait. Il posait la question de la vie en couple dans un monde centré autour de la famille et de valeurs dont une certaine jeunesse contestait le bien-fondé. Il parlait surtout et beaucoup de sexe, outrancièrement obscénisé par un Brinkmann toujours prêt à mettre les pieds dans le plat. Heiner Müller salua la parution du roman et déclara que Brinkmann était « sans doute le seul génie de la littérature ouest-allemande d’après-guerre ».
Génie ou non, Brinkmann fut à sa manière un enfant terrible. Sa quête d’une écriture singulière et originale, ses tentatives d’aller vers le multi-sensoriel alliant littérature, films, enregistrements et travaux acoustiques firent de lui un multimédial avant la lettre. Lui-même se définissait comme Grenzgänger, « travailleur frontalier » ou « passeur de frontières ».
Traducteur, il fit connaître la littérature beat dans son pays, essentiellement par Acid, une anthologie publiée en collaboration avec son ami Ralf-Rainer Rygulla aux éditions März. Il écrivit de la poésie, influencée par le pop-art, dira plus tard un dictionnaire allemand, ainsi que des nouvelles et un roman. Sa devise fut : « Sus au monopole des littérateurs parvenus et des critiques ! ». Fermement décidé à ruer dans les brancards, il ne céda pas aux chants des sirènes lorsqu’en 1965 son premier recueil de nouvelles, Die Umarmung (L’étreinte) suscita un article dithyrambique sous la plume de Marcel Reich-Ranicki : « Un talent fait ses gammes – écoutez, écoutez », ni en 1968 quand le même Reich-Ranicki qualifia le roman « d’exceptionnel ». Dans une interview publiée en 2005 dans la Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung, le critique littéraire revint sur un incident survenu en automne 1968 à l’Académie des Arts de Berlin qui réunissait un certain nombre d’artistes, dont Rolf Dieter Brinkmann, autour du thème : « Des auteurs débattent avec leurs critiques ». À tort ou à raison, Brinkmann prit Reich-Ranicki violemment à partie et prononça cette phrase devenue légendaire : « Si ce livre était une mitraillette, je vous ferais manger les pissenlits par la racine ! »
Rolf Dieter Brinkmann n’eut jamais la langue dans sa poche, ni les yeux derrière des verres opaques et déformants. Ses premières nourritures littéraires dans l’Allemagne d’Adenauer puisèrent chez Gottfried Benn, Hans Henny Jahnn, Arno Schmidt, et plus tard, il ira voir chez Jack Kerouac, Cowper Powys et William Burroughs, pour ne citer qu’eux. Il s’essaya aux expériences psychédéliques de son temps et se voulut provocateur et véhément dans tout ce qu’il entreprit pour perturber l’ordre existant dont il rejetterait toujours l’inaliénabilité. Il revendiqua la sensualité face à un monde à genoux devant le matériel et l’individualisme contre la masse qu’il exécrait avec Nietzsche.
Rome, Regards fut le premier ouvrage à paraître à titre posthume en Allemagne en 1979. Amoncellement de mots, d’impressions, de regards, bric-à-brac invraisemblable de sensations, d’étonnements, de désappointements, de réflexions, de règlements de comptes par claviers interposés, Rome, regards doit sa singularité à l’impétuosité généreuse et hirsute d’un rebelle qui sut laisser ouvert le robinet de la cascade narrative.
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