« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Un livre de Caecilia Pieri
jeudi 13 novembre 2008, par
Avec les Sumériens et les Assyriens, la Mésopotamie porta au plus haut raffinement l’art de la construction et du décor en brique. Cette technique, transmise par les Abbassides, s’est perpétuée sans interruption jusqu’à l’Irak du XXe siècle.
Entre 1920 et 1950, cette tradition s’est croisée avec de multiples apports dans la foulée des Arts déco et autres « néostyles » venus d’Europe. À sa façon, Bagdad offre encore un paysage moderne cohérent, relativement préservé des destructions qui ont frappé tant de grandes villes dans les années 70 ou 80. L’habitat du XXe siècle y constitue un cadre urbain qui fut splendide et pourrait le redevenir. Ce livre présente un ensemble unique et inédit de documents anciens et de photographies récentes, hommage à un patrimoine captivant et méconnu.
En octobre 2008, les éditions l’Archange Minotaure publiaient le livre Bagdad Arts Déco. Architectures de pierre et de briques 1920-1950, dont la préface est reproduite ci-dessous.
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Bagdad : parcours, tracés, trace, mémoire
L’image de Bagdad est obnubilée par l’univers des Mille et Une Nuits, dont on sait qu’il a disparu, et, à l’extrême pôle de son histoire millénaire, par la politique de « communication » d’un régime ayant fonctionné pendant près de trente ans comme un écran opaque. Je voudrais aujourd’hui composer un portrait de Bagdad, cœur de l’Irak, et, par un « arrêt sur images » en quelque sorte, proposer une vision très personnelle, celle d’un paysage bâti où l’on peut encore lire comme un condensé du passé moderne de ce pays.
Ce livre se concentre sur l’habitat domestique du XXe siècle, ces maisons, rues et carrefours auxquels la brique confère l’harmonie monochrome d’un ton crème qui était déjà celui de la Mésopotamie antique. Ce cadre urbain, méconnu et aujourd’hui fragilisé pour des raisons diverses mais qui n’ont rien d’une fatalité, fut magnifique et pourrait peut-être le redevenir : la première des reconnaissances passe le regard et c’est un regard que ce livre voudrait transmettre.
Car la vision de Bagdad est aujourd’hui brouillée par une actualité inquiète et enlaidissante. Et pourtant… La légendaire Cité des Califes, devenue chef-lieu de wilaya ottomane au fil des siècles, a connu, avec l’avènement d’un royaume autonome en 1921, puis l’indépendance en 1932, un essor politique, bien sûr, mais aussi économique, intellectuel et artistique, qui en a fait l’une des figures de proue d’un Moyen-Orient à la fois riche de sa culture millénaire et ouvert à la modernité. À partir des années 1920, sous l’impulsion d’une politique urbaine à grande échelle, les maîtres-maçons bagdadis, (ustâs), à la fois entrepreneurs, maçons, décorateurs, sculpteurs, travaillent de concert avec des architectes britanniques pour faire de leur ville une capitale admirée. L’outil privilégié de cet essor urbain sera la brique.
Les Sumériens et les Assyriens avaient porté au plus haut point du raffinement l’art de la construction et du décor en brique dont la technique, transmise ensuite par les Abbassides, s’est perpétuée sans interruption jusqu’au XXe siècle. Les Britanniques, eux, connaissaient parfaitement l’usage de ce matériau dans leur pays, et certains en avaient expérimenté les particularités climatiques en Inde. Des années 1920 aux années 1950, l’architecture résidentielle à Bagdad se mue en un modèle d’excellence, d’invention et de savoir-faire. Là où d’autres pays travaillent la pierre, le stuc ou le bois, et avant la généralisation de la construction en béton, la brique a permis à la capitale irakienne de devenir, avec la naissance d’un style vernaculaire propre, le fer de lance d’une « Renaissance arabe » en architecture.
Dans son nouveau cadre urbain, la brique éclectique et composite de ces trente années assure la synthèse entre les acquis d’une tradition constructive propre et le métissage de vocabulaires multiples, dans la foulée des Arts nouveau, déco et autres « néo » venus Europe. À cet égard Bagdad relève elle aussi, comme d’autres capitales arabes à la même époque, d’un processus commun de mutations urbaines conduisant par phases diverses à la modernisation complexe et souvent contrastée dont s’accompagne le phénomène colonial. Mais elle doit sans doute sa physionomie architecturale absolument caractéristique à la relation intime qui unit ses bâtisseurs à un matériau dont la pratique a traversé vingt siècles — depuis la Mésopotamie, socle mémoriel d’une modernité tirée de la féconde hybridité des codes, des références et des techniques, à travers la géographie et l’histoire. En outre, au-delà de l’inventaire des formes, et loin d’impliquer uniquement l’espace physique, la mémoire urbaine et la mémoire collective – intégrité citoyenne, lien social, jalons identitaires et imaginaires — sont intimement liées.
Ma démarche est à double détente : c’est d’abord celle d’une vision « rapprochée » de l’architecture, soucieuse de son détail ; mais elle s’inscrit dans une réflexion au cœur de laquelle l’architecture et l’urbanisme, touchant à la chose collective et publique, endossent une responsabilité par rapport au corps social dont elles constituent le cadre de vie. À mes yeux, leur étude ne prend toute sa mesure que si elle s’articule sur une prise en compte dialectique du contexte général dans lequel, mutatis mutandis, la « polis » s’élabore et se pratique. À l’heure où ce pays a basculé dans un destin incertain, dont on sait que la ville est souvent la première victime (et avec elle, les tracés – donc la trace — de ses formes, de ses rites quotidiens, de ses usages complexes, insaisissables et pourtant vitaux car ils sont autant de repères pour les femmes et les hommes qui se les approprient et les pratiquent au jour le jour), c’est aussi un devoir de mémoire.
Avoir « les yeux qui voient », écrivait Le Corbusier… Au fil des volumes, des formes et des angles de vue, cet ouvrage propose un regard attentif et précis qui espère contribuer à renouveler la vision d’une ville totalement méconnue. Tenter de faire percevoir, pour mieux les faire comprendre, le charme poignant et l’intensité de Bagdad telle que ses habitants m’ont fait la confiance et l’amitié de me la faire découvrir, parcourir, partager et aimer ces dernières années, est beaucoup plus qu’une posture intellectuelle ou un plaisir esthétique : c’est un hommage que je rends à cette confiance, à cette amitié, et à cette ville.
Caecilia Pieri, Paris, 2008
Nous remercions les éditions l’Archange Minotaure d’avoir permis que la préface de Caecilia Pieri soit rendu disponible à la lecture sur Contre-feux, revue littéraire de Lekti-ecriture.com.
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