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Littérature espagnole contemporaine

Pour en finir avec les chiffres ronds

Extrait n°1

mardi 5 avril 2005, par Enrique Vila-Matas

Le recueil Pour en finir avec les chiffres ronds, d’Enrique Vila-Matas, a été publié en mars 2004 par les éditions Passage du Nord-Ouest.

Composé de 52 chroniques littéraires écrites par Enrique Vila-Matas au cours d’une année pleine, ces textes permettent de pénétrer l’univers littéraire d’Enrique Vila-Matas et de découvrir les auteurs qui lui semblent essentiels.

Le recueil Pour en finir avec les chiffres ronds, d’Enrique Vila-Matas, a été publié en mars 2004 par les éditions Passage du Nord-Ouest.


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PROLOGUE

Dans quelques mois j’aurai 50 ans. Ce ne serait pas gênant si je n’éprouvais une haine formidable pour les chiffres ronds. Je ne peux les supporter. Je suis en colère contre eux, et surtout contre leur prestige absurde et injustifié. Je ne vois pas pourquoi le numéro 100 a plus d’importance que le 101, par exemple. L’origine de cette haine sans bornes pour les chiffres ronds vient peut-être de ces ennuyeuses monographies des suppléments littéraires destinées - de temps à autre et bien souvent sans préavis - à célébrer les anniversaires des gens de lettres. Je suis un fanatique des suppléments littéraires car j’ai pour habitude d’y trouver des références ou des écrits inédits sur mes auteurs préférés. Mais la mode qui veut que l’on célèbre dans ces suppléments le 20e, 50e, 100e, 500e anniversaire de la naissance ou de la mort d’un auteur réussit généralement à me mettre hors de moi - la célébrité qui remplit soudain l’intégralité du supplément perd quasi systématiquement sa place dans mon cœur -, puisqu’elle ruine mes espoirs de découvrir de nouveaux éléments sur mes écrivains favoris. En général, pour une commémoration qui m’intéresse vraiment il y en a 27 de profondément ennuyeuses et qui, par-dessus le marché, m’empêchent d’aborder des personnalités littéraires franchement passionnantes sous un regard neuf.

Il est fort probable que l’on retrouve dans ces monographies criminelles l’origine de ma haine envers l’inepte prestige des chiffres ronds. Cette aversion, ce terrible ressentiment s’est manifesté - de façon totalement inconsciente au début - le dimanche 3 septembre 1995. Je me rappelle très bien de ce jour. Cela faisait des semaines que j’écrivais une chronique dominicale pour le journal Diario 16 de Madrid. Jusque-là, cette chronique ne m’avait causé que des problèmes et fait passer de très mauvais moments, car je pensais qu’il était de mon devoir d’y traiter les sujets brûlants de l’horripilante vie politique espagnole. Sans que je m’en rende compte, cette tâche ne m’avait conduit qu’à écrire de plus en plus mal ce maudit billet d’humeur. Quand je compris qu’il était préférable d’oublier la politique, je me réfugiai dans la critique acide et violente des programmes de télévision. Malheureusement, mes articles furent encore plus mauvais. Le jour où je pris conscience de ma déchéance fut douloureux. C’était un soir de pluie à Barcelone. J’étais en train de lire un recueil de citations d’écrivains célèbres lorsque je trouvai ceci : « L’ultime recours du chroniqueur est de commenter la télévision. »

J’ai failli mourir de honte. Je me suis caché le visage dans les mains ; il m’a semblé que dehors il se mettait à pleuvoir avec plus d’intensité encore. Je me suis senti le chroniqueur le plus ridicule du monde et j’ai pensé que ce sentiment ne m’abandonnerait jamais. Mais le premier jour de septembre de cette année 1995, tandis que je me demandais de quoi je pourrais bien parler dans ma chronique du dimanche 3, me vint l’idée providentielle de « littératuriser » - même si ce n’était que pour un dimanche - cette chronique qui m’avait tant tourmenté et qui, de plus, avait donné naissance à un terrible sentiment de malaise.

Ce jour-là me vint à l’esprit de célébrer le 99e anniversaire de la naissance d’Antonin Artaud. Et instantanément, pour la première fois de ma vie, je fus heureux d’écrire cette satanée chronique : « Ce matin, Antonin Artaud aurait eu 99 ans. » Sans le savoir, en écrivant cette première phrase, je venais de mettre en route un livre, ce livre que le lecteur a entre les mains. Le bonheur fut si grand que la semaine suivante, à l’heure d’écrire un nouvel article, je décidai de répéter la formule de la semaine passée, et je ne trouvai rien de mieux que de fêter le 10 septembre - avec un jour de retard - le 87e anniversaire de la naissance de Cesare Pavese. Les semaines suivantes, je continuai selon ce procédé et les anniversaires sans chiffres ronds d’autres écrivains furent commémorés : Joseph Roth, John Donne, Graham Greene, Samaniego, Katherine Mansfield…

Lors d’une fête à Barcelone Ricardo Muñoz Suay s’approcha de moi et, alors que je pensais qu’il allait me saluer avec les formules d’usage, me dit de son proverbial humour noir : « Quel mort célébrons-nous dimanche prochain ? » Je ne compris pas tout de suite, n’étant pas encore conscient que mon travail avait une certaine parenté avec les rubriques nécrologiques qui passionnaient tant le journaliste Pereira (1) du roman de Tabucchi. La phrase inattendue de Muñoz Suay me permit de réaliser quel genre de chroniqueur j’étais. Elle me fit découvrir aussi l’étroite relation qui existait entre les diverses chroniques que j’avais rédigées ces derniers temps, une relation qui pouvait également m’amener à penser qu’elles ne resteraient pas lettre morte et qu’elles pourraient constituer un éventuel ouvrage. Le dimanche 26 novembre 1995, le jour où je m’occupais du 80e anniversaire de la naissance de Roland Barthes, je fis paraître - comme si cela avait été écrit par la rédaction du journal - un chapeau au-dessus de mon article. On pouvait y lire : « Depuis 11 semaines, dans sa chronique dominicale, Enrique Vila-Matas s’emploie à célébrer des anniversaires d’écrivains, anniversaires peu orthodoxes dont les chiffres ne coïncident jamais avec des chiffres ronds. Le Pendule chaotique pourrait être le titre secret de cette chronique dominicale ainsi que le titre d’un livre futur, à condition que Vila-Matas, comme il s’est proposé de le faire, atteigne un minimum de 52 chroniques, 52 semaines, une année complète qu’un jour nous célébrerons tous. » Les dimanches qui suivirent furent consacrés à de nouveaux anniversaires non conformistes de différents écrivains : Pedro Salinas, Joseph Conrad, Gustave Flaubert, Italo Svevo… Entre-temps, Diario 16 amorça une grave crise économique et cessa de payer ses collaborateurs. Bon nombre d’entre eux abandonnèrent le navire, mais pour ma part je restai, car je souhaitais poursuivre, dimanche après dimanche, la rédaction de mon livre. Bientôt, le problème - sans gravité - ne fut pas pour moi de ne pas être payé, mais la préoccupante menace de fermeture du journal, une fermeture qui pouvait mettre à mal mon objectif de parvenir aux 52 chroniques, et enfin de pouvoir prendre congé.

Toujours sous la menace d’une fermeture brutale du journal, j’atteignis héroïquement la quarantième semaine et, travaillant sur Sade, je rappelai dans l’article ma condition de masochiste, puisque cela faisait des mois que je n’étais pas payé et que j’étais le seul chroniqueur toujours fidèle au poste : « Je ne me rappelle plus la raison pour laquelle je poursuis ma chronique depuis tout ce temps et cela sans être rémunéré. Je ne me rappelle même plus ma date de naissance. J’ai perdu le fil de cette chronique et de ma pensée… » Pour incroyable que cela paraisse, ces phrases parurent dans le journal sans que personne ne les censure, ce qui me conforta dans l’idée que le directeur - qui ne daigna même pas m’appeler pour me remercier de mon refus héroïque d’abandonner un navire que tous les chroniqueurs avaient fui - ne m’avait pas lu. En réalité, presque plus personne ne me lisait car les ventes du journal avaient scandaleusement chuté.

Arriva le dimanche 23 juin 96, jour où je m’occupai de Lichtenberg ; j’avais le moral à zéro, car il m’était vraiment pénible d’écrire pour ce journal en sachant que l’on ne me paierait jamais et, qui plus est, que personne ne me lirait. Mon activité de chroniqueur s’était transformée en une pratique kafkaïenne du journalisme. En été, comme j’avais prévu de voyager durant les vacances et que j’étais totalement découragé, j’abandonnai à neuf semaines de la fin mon activité kafkaïenne, je jetai l’éponge et quittai le vaisseau fantôme. Un an et 6 jours après, le 29 juin 1997, je décidai de reprendre mon travail et - dans l’intérêt exclusif du livre que le lecteur tient entre ses mains - de compléter mon calendrier d’écrivains. Je m’intéressai à l’anniversaire de naissance de Robert Walser. Une semaine plus tard, le 6 juillet 1997, je fis de même avec Ramón Gómez de la Serna, auquel le dimanche suivant succéda Bruno Schulz, et ainsi jusqu’au dimanche 24 août, date à laquelle je me consacrai à Borges, pour parvenir à la semaine 52 et terminer ce livre qui se propose d’en finir avec les chiffres ronds.

(1) Antonio Tabucchi, Pereira prétend, Traduction de Lise Chapuis, Christian Bourgois, 1995.

Enrique Vila-Matas, prologue du livre Pour en finir avec les chiffres ronds, à paraître aux éditions Passage du Nord-Ouest en mars 2004.

Les éditions Passage du Nord-Ouest disposent d’un site Internet qui permet de découvrir le travail d’ampleur qu’ils mènent en matière de littérature étrangère et de redécouverte de textes français du XVIIeme et XVIIIeme siècle.


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