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Littérature espagnole contemporaine

Pour en finir avec les chiffres ronds

Extrait n°2

mardi 6 juin 2006, par Enrique Vila-Matas

Composé de 52 chroniques littéraires écrites par Enrique Vila-Matas au cours d’une année pleine, ces textes permettent de pénétrer l’univers littéraire d’Enrique Vila-Matas et de découvrir les auteurs qui lui semblent essentiels.

Pour en finir avec les chiffres ronds, d’Enrique Vila-Matas, a été publié en mars 2004 par les éditions Passage du Nord-Ouest.


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Un plat fort de la Chine détruite

Dans une lettre adressée à Félice Bauer, Franz Kafka écrit : « En ce sens écrire est un profond sommeil. Comme la mort. Semblable à un mort qui ne peut s’extraire de sa tombe ou en être exhumé, personne ne pourra m’arracher la nuit à ma table de travail. » Hier, ces paroles de Kafka réveillèrent en moi le souvenir de Roberto Bolaño, de son attitude face à la vie et à l’écriture, le souvenir de toutes ces années durant lesquelles il se consacra, sans répit et avec une intensité exceptionnelle, à entrelacer sommeil profond, mort et calligraphie.

Hier aussi Marguerite Duras, à travers les dernières pages de C’est tout (1), me rappela Bolaño : « Ça y est. Je suis morte. C’est fini. » Puis, après une courte pause : « Ce soir on va manger quelque chose de très fort. Un plat chinois par exemple. Un plat de la Chine détruite. » À la relecture de ces paroles de Duras, je compris que pour elle la Chine détruite signifiait son enfance totalement ravagée, dévastée, aussi dévastée que la vie de Bolaño. Le thème essentiel de la mort, associé à l’idée d’ingérer quelque chose de fort, me fit penser à nouveau à cet écrivain chilien disparu à Barcelone, à ce calligraphe du sommeil qui a laissé à ses lecteurs une littérature pure et dure, une œuvre de création sérieuse et sans demi-mesures, un plat fort de la Chine détruite.

Tout ce que j’ai lu ou pensé hier - de toute évidence, je suis dans le même état d’esprit aujourd’hui et voilà pourquoi j’écris sur Bolaño -, je ne peux m’empêcher de le mettre en relation avec cet écrivain disparu. Ainsi, par exemple, cette enfance dévastée nommée Chine, je n’ai pas tardé à l’associer à l’œuvre de Georges Perec, cet auteur qui fascinait tant Bolaño. Le Perec des associations délirantes. Perec, l’écrivain sans enfance. Perec, peut-être prématurément disparu, en tout cas mort prématurément, comme Bolaño. Perec, pour qui écrire c’était arracher des fragments au vide qui se creusait continuellement, laisser quelque part un sillon, une trace, une marque ou quelque signe. Perec, qui vint au monde en 1938 et n’est jamais allé en Chine, qui avait un style plutôt comique, bien qu’il vit le jour dans une famille de Juifs polonais émigrés en France et qu’il perdit son père durant l’invasion allemande de 1940 et sa mère en 1943 dans un camp de concentration. « Je n’ai pas de souvenirs d’enfance », écrira plus tard l’homme qui n’était jamais allé en Chine, mais avait un passé dévasté. Je me rappelle d’une photographie illustrant tout particulièrement ce drame. Elle fut prise au 24 de la rue Vilin à Paris, où naquit l’écrivain, quelques jours avant que la rue ne disparaisse et avec elle les restes de la maison natale dont la façade de briques portait encore les traces de l’inscription : Coiffure Dames. Sa mère, trente-cinq ans auparavant, avait été la coiffeuse de cette rue de la banlieue parisienne. Perec accompagna une amie photographier les restes du commerce maternel peu de temps avant l’arrivée des pelleteuses et que ne soient rayés de la carte la sinueuse rue Vilin et le quartier tout entier. Perec, qui assista à la disparition de sa maison natale et de l’enseigne floue du commerce de sa mère coiffeuse, et qui des années plus tard, à un âge précoce et en pleine effervescence créatrice, disparut lui aussi, laissant une œuvre semblable à une fontaine intarissable d’événements mystérieux et d’une stupéfiante érudition, une œuvre admirable, écrite en une courte et très intense période créatrice (comme s’il lui restait bien peu de temps) qui me rappelle l’intensité de l’écriture de Bolaño ces dernières années, ce Bolaño qui, conscient de l’ombre que la Mort avait projetée sur lui, se consacra fébrilement et avec une obstination singulière à l’héroïque tâche d’écrire, de refléter son existence aveugle, son parcours opiniâtre d’écrivain racé, d’écrivain conscient que la mort non seulement voulait effacer ses souvenirs d’enfance mais aussi détruire la Chine avant de le détruire à son tour.

Il me semble que je n’exagère pas si je dis que, durant ces dernières années, personne ne fut capable, la nuit, d’arracher Bolaño à sa table de travail. L’intensité fébrile de ce parcours littéraire me rappelle précisément une table rongée par les vers que Perec, avec son mystérieux talent pour tirer partie de tout, sut transformer en un objet fascinant : « C’est alors qu’il eut l’idée de dissoudre le bois qui restait, faisant ainsi apparaître cette fantastique arborescence, trace exacte de ce qu’avait été la vie du ver dans ce morceau de bois, superposition immobile, minérale, de tous les mouvements qui avaient constitué son existence aveugle, cette obstination unique, cet itinéraire opiniâtre, […] image étalée, visible, incommensurablement troublante de ce cheminement sans fin qui avait réduit le bois le plus dur en un réseau impalpable de galeries pulvérulentes (2). »

Il ne m’est pas difficile d’associer cet itinéraire intense et opiniâtre du Bolaño des derniers temps et l’intensité du Perec des dernières années, ce Perec que Bolaño admirait et connaissait parfaitement. Un réseau impalpable de galeries pulvérulentes relie le second bloc des Détectives sauvages (3) aux mille et une histoires de La Vie mode d’emploi du citadin Perec. Hier, ces galeries devinrent totalement visibles sur mon bureau quand, par un pur hasard, tandis que je cherchais des papiers, apparut une lettre de 1997 que Bolaño m’avait écrite au cours de sa lecture de Pour en finir avec les chiffres ronds, le livre que je venais de publier : « Je connais aussi cette photo : une façade de briques et une porte faite de quatre grosses planches de bois, au-dessus de laquelle, sur les briques, est peinte l’inscription Coiffure Dames. Pour le moment, c’est le texte de ton livre qui m’a le plus touché. Il m’a fait pleurer et m’a rappelé le grand Perec, le plus grand romancier de la seconde moitié de ce siècle. »

Je ne me rappelais plus du tout cette lettre, et en vérité je fus ému de la retrouver et de penser au mode d’emploi de la vie que nous a laissé Bolaño. Une de ses recommandations m’amène à évoquer Montaigne qui, durant sa jeunesse, crut que « le but de la philosophie c’est d’enseigner à mourir » et qui, avec l’âge, changea d’avis et dit que « le vrai but de la philosophie c’est d’enseigner à vivre », ce à quoi semble s’être consacré Bolaño les dernières années de son existence. « Pour Roberto, a écrit Rodrigo Fresán, être écrivain n’était pas une vocation, c’était une manière d’être et de vivre la vie. »

Il vivait de telle façon qu’il nous apprenait à écrire, comme s’il nous disait, ce faisant, qu’il ne faut jamais perdre de vue que vivre et écrire n’admettent aucune plaisanterie, même s’il en souriait. Je me rappelle qu’il souriait d’une manière infiniment sérieuse quand, au moment où je m’apprêtais à envoyer mes multiples textes afin qu’on les publie, je leur faisais subir, peut-être par excès de zèle, une révision de dernière heure suscitée par quelque soupçon soudain, craignant que peut-être Bolaño les voie et les lise. Grâce à cela, à cette impression que Bolaño lisait tout, je me mis à vivre avec le souci de cette constante exigence littéraire. Il avait mis la barre très haut et je ne voulais pas le décevoir avec un texte négligé par exemple, avec l’un de ces écrits qui, pour mille raisons, ne brûlent pas suffisamment ou, ce qui revient au même, ne jettent pas toutes leurs tripes sur le grill. Quelques-uns de mes textes se transformèrent alors en histoires interminables qui s’étirèrent et s’étirèrent encore, et à plus forte raison lorsque je me rappelai le regard omniprésent de Bolaño : des histoires qui n’avaient plus de fin et me transformaient en détective sauvage. Et ainsi j’en arrivais à constater comment un texte (que je considérais comme secondaire puisque destiné à une revue de troisième ordre) commençait à croître dans toutes les directions et prenait des allures de roman, le meilleur de tous mes romans. Et tout ça à cause de cette maudite hauteur à laquelle Bolaño avait placé la barre. S’il y a quelque chose que j’ai toujours particulièrement apprécié dans cette barre exigeante et dans sa hauteur, c’est qu’elle faisait implicitement référence à une liste d’imprésentables, d’écrivains ou d’oiseaux (c’est la même chose), de ceux qu’étant donné l’alarmante situation de la littérature « il faudrait envoyer sept ans en Corée du Nord » par exemple, et ne pas même leur concéder, durant cette période, une permission de fin semaine dans la Chine détruite. Ces imprésentables doivent aujourd’hui éprouver un égal bonheur ou, plus encore, être heureux avec leurs opportunistes, médiocres et éternelles rengaines littéraires. Certains même doivent être soulagés par la mort de Bolaño. Juan Ramón Jiménez craignait que cette caste d’analphabètes et d’arrivistes, d’imprésentables, ne se perpétue, quand il disait : « Je m’en irai / Et les oiseaux continueront à chanter. »

Depuis la mort de Bolaño - en mai 2004 il aurait eu 51 ans, chiffre merveilleusement imparfait -, hormis la peine et la colère que je ressens pour notre conversation littéraire à jamais interrompue, je suis sur le qui-vive face à l’un des problèmes que Bolaño me pose par son absence (et non par la distance) : une réelle panique à l’idée qu’au moment où je m’y attends le moins, sa non-présence entraîne un certain relâchement de mon écriture, même si je crois avoir trouvé une solution à ce problème : essayer de brûler (dans mes écrits) comme il brûlait lui, car c’est la seule façon pour qu’un jour les ténèbres s’effacent devant la lumière. C’est ainsi que je vis aujourd’hui : en faisant en sorte que cette absence ne me rende pas moins vigilant face aux dangers qui guettent l’écrivain sérieux. C’est ainsi que je vis aujourd’hui. Conscient, au demeurant, que je dois continuer à vivre, que je dois vivre pour continuer à écrire avec une grande exigence (c’est d’ailleurs la meilleure façon de toujours signaler les imprésentables) ou, simplement, pour pouvoir dire que je fus ému hier de retrouver par hasard la lettre de Bolaño avec cet aveu que, devant la Chine détruite de Perec, il avait pleuré.

La vie n’admet pas la plaisanterie, bien qu’elle fasse sourire certains. Comme dit Nazim Hikmet : « Il te faut vivre avec tout le sérieux possible, comme un écureuil, par exemple ; c’est-à-dire sans rien attendre en dehors ni même au-delà de la vie, c’est-à-dire que ta seule tâche se résume à un seul mot : vivre […]. Imagine, par exemple, que nous soyons très malades, que nous devions supporter une opération difficile, et que nous ne puissions plus jamais nous relever de la table blanche. Même s’il est impossible de ne pas éprouver de la tristesse de partir avant l’heure, nous continuerons de rire de la dernière plaisanterie, de regarder par la fenêtre pour voir si le temps est toujours à la pluie, en attendant avec impatience les dernières nouvelles de la presse. » C’est-à-dire que même en étant là où nous sommes, nous devons vivre. Je crois que Bolaño, calligraphe du sommeil, comprenait cela à la perfection, car il écrivait sans attendre rien en dehors ni même au-delà de la vie, et dans cette désespérance réside parfois la grande force de son écriture, le sérieux exceptionnel de nombreux moments de son écriture de plat fort de la Chine détruite : une écriture consciente qu’elle doit éprouver la tristesse de la vie, et en même temps qu’on peut l’aimer, aimer cette tristesse avec intensité (que quelques-uns appellent écriture et d’autres, larmes perdues), aimer le monde à tout instant, l’aimer si consciemment que nous pourrons dire : nous avons vécu.

Enrique Vila-Matas, Barcelone, 26 août 2003

(1) Marguerite Duras, C’est tout, propos recueillis par Yann Andréa, P.O.L, 1999.

(2) Georges Perec, La Vie mode d’emploi, Hachette/P.O.L, 1978.

(3) Roberto Bolaño, Los Detectives salvajes, Éd. Anagrama, non traduit en français. Rappelons que Roberto Bolaño est décédé au mois de juillet 2003.

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