« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Entretiens avec Bei Dao
Propos recueillis par Mona Chollet
vendredi 21 mars 2003, par Bei Dao
La valise vide attend dans l’entrée. Ce matin d’août 2001, après un peu plus d’un an passé à Paris, Bei Dao, l’homme qui a déménagé quinze fois en six ans, est à la veille d’un nouveau départ (- Je pars dimanche. - Demain, vous voulez dire ? - C’est demain, dimanche ? Ah, tiens, oui…). Il retourne aux États-Unis, où il a déjà vécu quelques années. Auparavant, tout en prenant son petit déjeuner, il évoque son parcours d’intellectuel en Chine, ses dures tribulations de poète errant, et analyse ce qui différencie un écrivain d’un dissident classique dans leur opposition commune au régime chinois. Lui qui, en arrivant en Occident, a dû s’acclimater à un nouveau monde, semble parfois découragé par ses difficultés à faire comprendre à un étranger la réalité de son pays. " Mais il faut essayer, il le faut ", insiste-t-il. Qui se chargera de ce travail, sinon ? Il ne fait aucune confiance aux médias occidentaux pour favoriser la connaissance d’autres cultures.
L’entretien de Bei Dao présenté à la lecture est extrait de la revue Autodafé, revue du Réseau International des Villes refuges.
Avez-vous l’impression que votre manière d’écrire a changé depuis que vous avez quitté la Chine ?
Vous savez, un écrivain doit continuer à écrire où qu’il se trouve. Bien sûr, le fait de vivre à l’étranger est beaucoup plus difficile que de vivre dans son propre pays - même quand on y subit une pression politique aussi forte. En Chine, surtout, en tant qu’écrivain, on est au centre de tout un réseau de relations sociales. Les gens ont beaucoup de considération pour vous - surtout si vous êtes critiqué par les autorités : ils vous traitent alors en héros. En nous fustigeant, mes collègues et moi, la critique officielle nous a rendu un grand service : les gens nous lisaient avec d’autant plus d’attention !
À l’étranger, en revanche, on doit affronter énormément de difficultés : le choc culturel, le fait de ne pas comprendre la langue, de ne plus être quelqu’un d’important, de sombrer dans un relatif anonymat… C’est difficile à vivre. Et particulièrement pour un écrivain chinois.
Pourquoi ?
La langue chinoise est idéographique, et non alphabétique. C’est une énorme différence, qui compte pour beaucoup, je crois, dans le fossé entre les cultures, et dont on a tendance à sous-estimer les implications. Cela pose beaucoup de problèmes aux écrivains chinois qui tentent de commencer une nouvelle vie dans un pays occidental. Pour moi, les premières années ont été une vraie torture. Depuis mon départ de Chine, en 1989, j’ai vécu dans sept pays différents, et les premiers temps, je les ai passés en Scandinavie - en Norvège, en Suède, au Danemark, avec ces hivers interminables, où il fait nuit presque en permanence… À l’époque, je ne parlais aucune langue étrangère, si ce n’est quelques mots d’anglais. J’étais très isolé. C’était un bouleversement complet pour moi. Je crois, même si je n’ai pas vraiment vu de différence dans un premier temps, que ce changement a affecté mon écriture : avant mon départ de Chine, elle était brûlante, comme de l’eau en perpétuel bouillonnement. Avec l’exil, du fait du changement de mode de vie, elle s’est peu à peu refroidie.
Est-ce parce que vous ne subissiez plus de pression politique directe ?
Oui, et aussi parce que je n’étais plus traité en héros. En Occident, j’étais en quelque sorte un marginal. J’avais perdu le lien avec mes lecteurs. Dans cet environnement étranger, ma langue maternelle était la dernière chose qui me reliait à mon pays natal. L’écriture est pour moi comme la voilure d’un bateau : elle me permet de ne pas sombrer, de continuer à avancer, de prendre le vent de la meilleure manière possible. Ça a été une époque très dure, mais je l’ai traversée.
Ce qui frappe dans vos textes pour Autodafé, c’est que, même si ce qu’ils racontent de votre vie d’exilé est sérieux et grave, ils sont très drôles. Cet humour n’est-il pas nouveau dans votre écriture ?
C’est quelque chose que j’ai appris de la souffrance. L’écriture a été une manière de déconstruire la souffrance, ce qu’il faut bien faire d’une manière ou d’une autre. Il ne s’agit pas de la nier ou de l’éviter, mais de la regarder en face. Par la suite, je me suis rendu compte que ce n’était pas de la souffrance, mais de l’expérience. Peut-être même l’exil est-il une chance : vous traversez plus d’expériences que d’autres, vous rencontrez plus de gens, vous apprenez davantage de ce monde. Peu à peu, j’ai noué de nouvelles relations, je suis entré en contact avec des écrivains d’autres pays…
Dans votre Journal de mes déménagements, vous dites avoir pris conscience que vous ne pourriez pas retourner en Chine. Le pensez-vous toujours ?
J’ai gardé longtemps l’espoir de rentrer. J’ai essayé de le faire, d’ailleurs - sans succès. En 1990, un an après mon départ, j’ai perdu mon passeport chinois. Avec le temps, j’ai dû me faire à l’idée que je ne rentrerais probablement pas.
Dans un autre texte, Journal de mes lectures, vous évoquez une lecture publique en Chine : vous et vos collègues remportez un tel succès qu’on semble friser l’émeute…
Avant 1949, les poètes ne lisaient pas leurs œuvres en public. Cela ne se faisait pas - ou alors, seulement devant quelques amis. C’est une " tradition " qui date de 1949 : après la prise de pouvoir du Parti communiste, les récitals de poésie faisaient en quelque sorte partie de la propagande. Les gens déclamaient d’une voix très forte, dramatique. Mais la période dont je parle dans ce texte, ce sont les années soixante-dix ; à cette époque, les jeunes gens ont lancé un nouveau mouvement poétique, ils ont créé des clubs de poésie, produit leurs propres textes. Des lectures publiques ont été organisées et ont attiré des publics très nombreux. Mais par la suite, vers le milieu des années quatre-vingt, le mouvement est retombé. Les jeunes gens se sont davantage tournés vers la musique pop, les films hollywoodiens… Comme partout ailleurs dans le monde. Et la poésie a à nouveau été marginalisée.
En avril 1989, vous avez été l’un des initiateurs de la pétition des 33 intellectuels chinois qui réclamaient la démocratie et le respect des droits de l’homme. Avez-vous toujours été, en plus d’un écrivain et un poète, un militant politique ? L’un impliquait sans doute l’autre, mais preniez-vous position explicitement sur des sujets politiques ?
J’ai fait partie des fondateurs du premier magazine de littérature non-officiel, Jintian (Aujourd’hui). C’était en 1978, au moment du Mur de la démocratie à Pékin. Il y a eu une très brève période d’effervescence, où nous était laissée une relative liberté d’expression. Cela correspond au moment où Deng Xiaoping est arrivé au pouvoir. Notre petit groupe réfléchissait depuis longtemps à l’idée de publier une revue non-officielle, si bien que, quand la possibilité s’est présentée, nous étions prêts, et nous en avons aussitôt profité. Jintian a été placardé sur le Mur de la démocratie, mais aussi sur les murs de plusieurs bâtiments publics de la ville, comme l’université, et sur la place Tien An Men. Deng Xiaoping s’est appuyé sur le mouvement populaire de cette année-là pour renforcer sa position dans l’appareil du pouvoir, puis, une fois arrivé à ses fins, il l’a réprimé - c’est à ce moment que Wei Jingsheng [célèbre dissident chinois, libéré et expulsé vers les États-Unis en 1997, après dix-huit ans de prison] a été arrêté. Jintian a été interdit au bout de deux ans.
C’est donc en 1978 que j’ai commencé à être impliqué dans ce qu’on peut appeler la dissidence. Mais je ne crois pas que mon écriture soit réellement liée à ces activités. Parfois, elles se croisent, mais, la plupart du temps, elles sont distinctes.
Dans votre roman Vagues, chaque sentiment est exprimé par une sensation ; c’est l’exact contraire de la propagande, de la théorie abstraite. Même si votre écriture n’était pas directement liée à la situation politique, n’était-ce pas là une réaction de votre part contre un excès d’idéologie ?
Quand Jintian a commencé à paraître, tout était propagande : on utilisait même la propagande pour protester contre la propagande. On vivait avec un certain discours - on vivait à l’intérieur d’un certain discours. Tout le monde parlait le même langage : peu importe s’il était dictateur ou dissident. Les opposants utilisaient les mêmes moyens, les mêmes armes que ceux qu’ils combattaient. Beaucoup de dissidents chinois ont encore ce problème actuellement, d’ailleurs : cela se sent dans leur manière de parler, de penser. Le plus important consiste, à mon sens, à changer de système de langage. Il faut s’en écarter, utiliser d’autres moyens. C’est ce que nous avons essayé de faire. Quand Jintian est apparu, les gens n’avaient rien lu de tel depuis trente ans ! Nous écrivions dans une langue complètement différente de celle à laquelle ils étaient habitués. Nous étions si curieux et anxieux de connaître leur réaction que nous revenions nous mêler à la foule qui se pressait devant les murs où les pages étaient placardées, afin d’écouter les commentaires. La réponse du public a dépassé nos attentes : pendant les deux ans qu’a duré sa parution, le magazine a été diffusé dans toutes les provinces de la Chine, soit par courrier, soit parce que les étudiants qui passaient à Pékin rapportaient des exemplaires chez eux.
Les écrivains occidentaux imaginent sans doute mal la situation où nous nous trouvions, car nous vivions dans un environnement langagier tout à fait particulier. Ce système dominait depuis cinquante ans, c’est-à-dire, pour ma génération, depuis notre naissance ! Il était très difficile de prendre du recul par rapport à lui. C’est valable pour moi aussi, je m’en rends compte : je reflète les deux côtés. En un sens, je suis un ennemi de ce système, mais, en même temps, j’y suis impliqué - j’y suis encore profondément impliqué. Peut-être faut-il une vie entière pour s’en libérer.
Vous décrivez la manière " révolutionnaire " dont vos camarades et vous lisiez autrefois la poésie : vous " poussiez des cris de bête égorgée ", tandis que vos corps " semblaient répondre à des décharges électriques "
Oui, nous lisions d’une façon très dramatique. C’est pourquoi, aujourd’hui, je prends bien soin de lire très calmement, d’une voix très naturelle… Cette prononciation faisait partie intégrante du discours. Elle allait avec notre emploi constant de grands mots : le soleil, le ciel bleu…
Dans votre jeunesse, vous avez été garde rouge ; qu’est-ce qui vous a séduit, dans un premier temps, dans la Révolution culturelle ? C’est sans doute une grande question…
Grande question, oui… La Révolution culturelle a bien sûr été un immense désastre pour le peuple chinois. Tellement de gens ont souffert, ont été torturés, tués. En même temps, elle a été très importante pour ma génération. C’était le début d’une nouvelle ère, initiée par une nouvelle génération. La Révolution culturelle nous a réveillés, elle a changé la direction prise par le pays. Nous étions comme des insectes qui n’ont jamais connu que la nuit : ils ne savent pas qu’il existe autre chose que la nuit - c’est une comparaison que j’emprunte à Stendahl. La Révolution culturelle a été comme un éclair dans cette nuit : elle nous a fait voir un autre monde, au-delà de celui que nous connaissions. Elle a eu des répercussions jusque dans les sociétés occidentales : en France, par exemple, Mai 68 a éclaté deux ans plus tard, et on y retrouvait l’influence du maoïsme - cette influence dure jusqu’à aujourd’hui, je crois. Les intellectuels occidentaux ont beaucoup appris de cette expérience qui a ébranlé les équilibres d’un monde figé par la guerre froide. Parfois, ce monde est trop stable : il a besoin d’être secoué.
C’est vrai, certains intellectuels occidentaux n’ont jamais renié leur fascination pour le maoïsme. Vous estimez qu’ils ont raison ?
Je crois que ce n’est pas une question d’avoir tort ou raison. Le monde évolue toujours par ce mouvement de balancier, passant d’un extrême à l’autre, du conservatisme à la révolution, et vice-versa. Je pense que cela continuera, que le balancier repartira un jour dans le sens inverse.
Vous ne feriez pas partie de ceux qui comparent le maoïsme et le stalinisme, par exemple ?
Les deux systèmes ont beaucoup de points communs. Mais Mao était un fou. C’était à la fois un politicien et un poète - un très bon poète, d’ailleurs. Et un très mauvais politicien. Cela a produit une révolution folle : son imagination a créé un monde de toute pièce. La Révolution culturelle est un grand sujet pour les Chinois eux-mêmes, ils ne cessent d’en débattre entre eux. Il est impossible de la résumer en quelques mots. C’est un phénomène très difficile à comprendre pour les Occidentaux.
Mais vous-même, qu’est-ce qui vous a fait déchanter ?
Après le lycée, j’ai été envoyé à la campagne comme travailleur sur des chantiers de construction, avec mes camarades. Pour la première fois, nous avons été en contact avec la réalité chinoise. La plupart de nos collègues de chantier étaient des paysans pauvres. Nous avons donc découvert ce qui se cachait derrière la propagande. J’ai perdu ma foi, effectivement. Et j’ai commencé à écrire de la poésie : les deux sont directement liés.
À vos débuts, votre style a été qualifié d’" obscur " par la critique officielle…
Oui : mes camarades et moi étions des " poètes brumeux ". À cette époque, nous n’avions pas droit à la parole, nous n’avions pas le droit de nous différencier. La critique a aussi utilisé des qualificatifs plus durs, mais " obscur ", en définitive, ce n’était pas si mal…
C’est un compliment !
Oui, en effet !
" Brumeux ", c’est le contraire de la transparence qu’un système totalitaire exige des individus…
Oui, et c’est pourquoi nous étions suspects : les autorités se disaient qu’il devait y avoir quelque chose de caché là-dedans. Ce n’était pas un langage transparent, non. Enfin, je préfère laisser ces questions à la critique… Mais mon style a sans doute un certain lien avec cette situation politique. On ne pouvait pas s’exprimer librement, mais il ne s’agissait pas seulement de liberté d’expression : il s’agissait d’échapper à ce système, et de trouver son propre langage. En Chine, on n’avait droit à aucun espace personnel : il fallait s’en créer un comme on le pouvait.
À l’époque, il n’existait aucune vie littéraire, aucune publication ?
Non, rien ne paraissait, ni journaux, ni livres - en dehors de ceux reprenant les maximes du président Mao. Même les livres de lecture étaient bannis. Il n’y avait aucune liberté de publication. Pour Jintian, nous avions une ronéo, une machine très primitive, mais la plupart du temps, nous reproduisions nos textes à la main, et ils circulaient auprès d’un public très restreint. Ma génération, celle des gardes rouges, était particulière : nous étions éduqués, mais pas à un très haut niveau, puisque, après le lycée, nous avions été envoyés comme travailleurs à la campagne. Les universités étaient fermées, les librairies aussi. On volait les livres dans les librairies fermées. On les faisait circuler en cachette, on les échangeait avec d’autres gens qui aimaient les livres. C’était parfois dangereux. Un jour, il y a eu une fouille dans le dortoir des travailleurs, mes livres ont été découverts et confisqués, et j’ai été critiqué en public. Mais ce n’était pas trop grave. Écrire était plus grave. Une fois, un ami qui collectait les écrits de l’underground, et notamment les miens, a été arrêté, et tous les documents en sa possession saisis. J’ai failli plusieurs fois être arrêté, mais à chaque fois, j’y ai échappé. En partie, ai-je appris plus tard, parce que mes écrits laissaient les autorités perplexes. À leurs yeux, ça n’avait ni queue ni tête.
Après votre départ de Chine, vous avez relancé la publication de Jintian…
Oui, c’était en 1990, après les événements de Tien An Men, lors d’une réunion d’écrivains chinois à Oslo. Le magazine continue à paraître aujourd’hui. Il a changé, bien sûr, du fait que ceux qui l’animent sont dispersés dans le monde entier : il y a un échange avec la culture occidentale. Jintian est un espace à part, qui se démarque à la fois de l’idéologie, qui a dominé la Chine si longtemps, et de la frénésie marchande, qui domine actuellement.
Comment jugez-vous la manière dont on perçoit la Chine en Occident ?
C’est un pays très difficile à comprendre pour les Occidentaux. Ils en ont toujours une vision très réductrice. Ils voient une dictature, un pays très pauvre… C’est une partie de la vérité, mais il y a d’autres aspects, la réalité est plus complexe. Parfois, je suis tenté de renoncer à expliquer certaines choses - même quand je parle à des sinologues ! Il faut bien essayer, pourtant… Je crois que c’est essentiellement un problème de médias. Les médias occidentaux n’ont ni la patience, ni la connaissance nécessaires pour aborder la Chine de façon satisfaisante. C’est peut-être un prolongement de la guerre froide, mais ils n’ont aucune envie de savoir ce qui se passe vraiment en Chine. Je constate cela en particulier aux États-Unis, où il n’existe aucun journal indépendant : tous les médias appartiennent à de grandes compagnies, et c’est une situation très dangereuse - en Europe, cette tendance me semble moins marquée. Ces compagnies sont au service d’intérêts économiques et politiques, et il ne peut pas y avoir de place pour les intellectuels dans leurs médias.
Voulez-vous dire que ces compagnies brident la liberté de leurs journalistes en raison de leurs intérêts économiques en Chine ?
Non, pas dans ce sens. C’est de l’autocensure, je crois, mais une autocensure très forte. Les médias veulent prolonger la situation de la guerre froide, sans essayer de comprendre l’autre. Parfois je suis tenté de ne plus donner d’interviews, parce que les journalistes ne retiennent de mes propos que ce qu’ils aiment, et suppriment le reste. Les questions sont tellement orientées qu’il est impossible de faire passer sa propre vision des choses. Pour moi, ces médias pratiquent le lavage de cerveau, comme le communisme autrefois. Aux États-Unis, il n’y a aucun moyen de faire entendre des voix différentes. C’est vraiment comme au temps de la guerre froide : il faut choisir son camp. Moi, mon rôle est de critiquer les deux côtés. C’est un dilemme pour les dissidents et les intellectuels chinois : souvent, ils dépendent des médias occidentaux pour faire entendre leur voix, et ils ne voient que les problèmes qui existent en Chine. C’est difficile d’être indépendant, de n’être utilisé par aucun des deux côtés. Il faut beaucoup lutter pour cela.
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