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Ilmar Laaban

 

Poésies

 

 

LE BOUT DE LA CHAÎNE DE L’ANCRE EST LE DÉBUT DU CHANT

 

 

C’était l’intelligence neigeuse de l’enfance

 

Sur les branches des étoiles et dans les horloges des pierres

parmi les bulles de savon de l’orage et de l’autre côté d’un rideau

où transparaissaient des traces de mains

les grains de sable jouaient

leur jeu rapide et sombre

comme si le vent avait soufflé doucement sur la table mise

comme si l’or des oiseaux s’était changé en eau

 

Les poissons montaient et descendaient les escaliers

dormaient sous les meules de foin

ils naissaient des moments d’oubli du soleil

leur mort était un vent léger

ébouriffant les cheveux des cristaux

dans les ténèbres creuses d’un puits de sourires

 

La majesté des éclairs trônait en silence

sur la feuille de la mer couverte de poèmes

les rêves allaient encore tout nus

le marbre avait encore le goût du lait

et des oiseaux transparents naissaient encore

sous les attouchements fugitifs des années

 

Ce fut la fenêtre de la jeunesse couverte de gouttes de sang

 

Les rangées de trembles s’animèrent au bord des fleuves d’acier

la conque terrifiante du firmament ouvrit ses valves

les tambours enfouis dans le sel s’éveillèrent et le plâtre tomba d’une bouche

qui bâillait dans un mur blafard

langue flottante et dents carbonisées

 

Ô aigle qui volais avec la pierre de l’épilepsie sur la nuque

ô foin coupant au fond du gouffre de l’amour

les oreilles se fêlèrent comme des boucliers

en écoutant la bave d’un squelette de chien

bruisser dans les racines des arbres nus et sous les sabots des chevaux cendrés

qui observaient depuis la rive la guerre des poissons

 

et rêvaient de chaux vive

tombant des aisselles et de la vulve des vierges de nuages

comme un hiver clément longuement désiré

rêvaient et souriaient pendant qu’une colonne de vide

tournait de plus en plus vite au cœur d’une grande ville surpeuplée

comme une clef noire dans la serrure de la pleine lune

comme la vengeance de tous les mots étouffés

 

C’est la source d’azur salée de l’âge d’homme

 

Le vent souffle et les lourdes clefs des nuages

pendent aux branches légères des arbres

algèbre lumineuse de midi, mer solennelle

sous les étoffes claquantes de la joie

souvenir de la mort appétissante et fraîche

le cerf brame et sur les rochers scintillent les feux

humides au bout des tiges des fleurs

 

Qui a fondu les restes de l’incendie

avec le ciel ? au cœur de quelle nuit

l’huile de graissage du néant s’est-elle transfigurée

en une eau lourde rouge comme un baiser ? qui donc est resté muet

pendant si longtemps que la neige des crimes

s’est mise à luire d’un éclat trouble sur les ailes des oiseaux

comme si le ciel dénudait sa main gantée ?


Le bout de la chaîne de l’ancre est le début du chant

trop profonde est la faille au milieu du rocher

pour que la ville pavoisée

puisse encore comprendre son sang obscur

autrement qu’en jouant avec les lettres de l’oubli

et ailleurs que sur le glacier du revers de la médaille
dans l’apparence de la mort

 

Le bout de la chaîne de l’ancre est le début du chant
lorsque les doigts se désassembleront

et deviendront eux-mêmes de minces mains sans doigts
lorsqu’autour des nuages disparaîtra la poignée de l’azur

on verra se dresser sur le pré le pieu de la liberté

et se former dans la vérité de la suie et de l’orage

le plus grand le plus implacable prisme de l’amour
sur fond de puits vertigineux

 

Le bout de la chaîne de l’ancre est le début du chant

le bout du rayon de lumière est le début de la danse
de l’autre côté du feu de l’autre côté de l’eau

attend le pain immense de l’aurore boréale

 

Traduit de l’estonien par Antoine Chalvin




AUTOPORTRAIT

 


Je suis une aile de poule dorée par la tempête

je suis la chemise de nuit d’un iceberg et les sanglots d’un funambule

je suis un moteur de voiture qui dévore des fourmis

je suis un drapeau noir brandi par un singe

 

Je suis un chariot qui bégaie dans un fossé de la voie lactée

je suis une grenade à main doublée d’un chien d’appartement

je suis une horloge qui remonte comme une bulle d’air du fond du lac Peipsi

mes aiguilles sont un brochet et un éperlan qui le poursuit armé d’un poignard

 

Je suis la danse obscène d’une mère en deuil

je suis le manche scié en rondelles du printemps

j’ai une barbe postiche faite d’une vapeur froide, je suis
une mite reflétée par l’éclair, je suis…

 

Minuit sort de sa poche un revolver de neige

au dessus des flots tournoient des soleils pétomanes

je suis une grande confusion dans un défilé

je suis la suie je suis la vertu je suis le vent

 

Je suis la colonne vertébrale mystique des escargots.

 

Traduit de l’estonien par Antoine Chalvin


DISCOURS D’AMOUR DU BAS-HURLEUR

 

Rassemblés autour de la braise-radio

prismes couchés les morts

friture glaciale crépitant immobile

d’un bruit de fin fond d’un murmure marmoréen

bien rangés bien enragés

bien allongés au garde-à-vous

 

Ici le Bas-Hurleur ici le Bas-Hurleur

 

Ondes Immenses Ondes Immenses

d’éon en néon nous vibrons

votre néant nous l’éclairons de notre néon

au Jardin des Oliviers nous allumons nos Nérons
morts raides-vifs

fusez au glouglou de la mort souple et morte

pourrissez à la vitesse de l’éclair

 

Ici le Bas-Hurleur ici Ondes Immenses

(l’œil magique distille une larme armée)

nos barres vous sondent doucement

barres de fer barres d’amour

vos chairs se fondent en sifflements doux

sifflant les chiens des biens de l’autre monde

le noir s’irise de vos ris

des tendresses détonnent en fusées spectrales

 

Vapeurs en fleurs vous l’êtes tourbillons de gaz amoureux
âmes-électrons d’un grand X ionisé

roue d’Ixion le bouton tourne et roule

tournesol suivant le grand vide solaire

ondes immenses vous l’êtes êtres immondes songeant un monde

ondes sans océan bouillant de calme

tout bas vous hurlez votre joie pas encore née

Écrit directement en français



À WILHELM FREDDIE

1


Le muscle pourrissant est traversé par un éclair ; une odeur de pommes se dresse à demi sur son coude et regarde autour d’elle avec des yeux qui se brident en luisant faiblement ; un hurlement bas s’affaisse lentement sur le lit d’amour, s’enveloppe de franges mordorées qui serpentent en souriant.
Minuit d’un abysse. Un triangle s’allume, dur comme le désir, aisselle se fermant sur un entrecuisse qui, lui, se ferme sur une époque. À perte d’ouïe tonnent les vibrations de deux lèvres serrées.

2


Disques

grands trop grands tombant

ou bien moyens

petits rotatifs peuplés de petits rats

 

Aiguise-toi

langue

contre le disque

fais-en jaillir des étincelles

accroche-toi à lui qui t’emporte loin de la bouche

là bougonne

sur lui le disque hyper-macrosillon

tranche taillée dans le clignement d’un œil qui explose
Lézard le monde s’enfuit par une lézarde

grandes et petites lèvres chuchotent derrière les rideaux flottants de l’espace

gargouillements battants de cloches qui s’égouttent

Enfant

pesant

le démon-tomate lève son poing


Écrit directement en français



LA VALLÉE


La voilà

la vallée

obliquement

derrière l’imperceptible fissure

que l’hésitation d’un instant ouvre dans le rocher

à pas de loup on s’y met à faire les cent pas

peut-être un jour on en reviendra

calciné par le feu secret de la distraction

C’est la vallée

c’est bien elle

ses versants s’en fichent

le nuage lui pissote dessus

il n’y a qu’un peu de ténèbres

un bref son de grelots un rien de Dieu

pourtant on y entre

On y entre

obliquement

comme l’objet qui a bougé sur la photographie

un marchand fou en limousine

passe à toute vitesse

en jetant un éclat de mercure

par la portière entrebâillée

ah que l’attente éclate en vomissements de cuivres

on arrive on arrive l’arrivée n’arrive pas

un drapeau claque par-dessus des claquements de langue

 

Ô VALLÉE DES VALLÉES

 

Ô VALETS DÉVALÉS

Merde

on y entre on y entre

on se glisse dans l’angle formé par les aiguilles de l’horloge à midi

on se couche dans le berceau des cornes du taureau-Temps qui fonce

on s’y couche grand bébé sec pour un grand rêve sec

on s’y couche

obliquement

bonne nuit

Écrit directement en français



PASTORALE EN CHAMBRE OBSCURE
À Ernst Cohn


Flûtes de granit flûtes de néant

je me suis levé des draps du soleil

une houle de matin négatif a noyé

dans son ombre ma figure attentive

un grouillement froid envahit les coins

crevasses cristallines dans le plancher

le plafond fait une grimace d’oiseau

 

Je suis le berger orné des crachats

immémoriaux de mon troupeau mort

des lianes de marbre

grimpent par mes membres frémissants

ma bouche explosion d’une étoile

dans la Voie Lactée barrée de neige

flûtes de néant flûtes tragiques

 

Un buisson transparent s’effeuille

dans le vent opaque de mon cœur

la chaise s’effondre sous moi

toutes les pendules se sont liquéfiées

derrière le rideau d’une tendresse ancienne

se prépare un horizon de rochers noirs

 

Flûtes tragiques flûtes de feu je suis le berger mes agneaux sont de paille

incombustibles et atroces et immortels

un sexe de dragon fossile me sert de houlette

dans le mur la fenêtre inexistante bat

ainsi qu’un voile devant un visage en haut-mal

 

Flûtes de feu flûtes de cendre

une structure abstraite pénètre l’espace

les murs se mêlent à l’atmosphère

ma cervelle se mêle à mes cheveux

dans le miroir terni un fruit d’églantier s’allume

des grains de musique roulent de l’armoire fermée

je me souviens d’une fille aux mains de solitude

 

Flûtes de cendre flûtes de nuages

Écrit directement en français



VÉRITÉ VERTICALE

Derrière moi la chimie neigeuse de la forêt, berceau de prismes enchaînés et de géants sans issue. – Feu !

Aveugles à l’arc-en-ciel maternel, les sylphes de mon sexe construisent mon temps le long d’un fil de fer songeur. La parole y a le prestige des bêtes, tout y résonne du bruissement de la conque originelle, aux volutes d’avenir.

Derrière moi le désespoir du guerrier. Derrière moi des nefs prises dans la glace bavarde, qu’un incendie lunaire illumine mais ne délivre pas.

Connaîtrai-je jamais mon destin ? Le rayon errant percera-t-il la coupole décrépite de l’espace ?

N’importe.

De l’automne violent, de la science du délire est surgie une voix en nacre armé, dont les cercles s’élargissent en saccageant la campagne déserte.

Derrière moi les explosions de la lâcheté ; derrière moi les lettres éparpillées de l’amant de marbre ; derrière moi ce qui bientôt sera devant moi, caché dans un brouillard de jeunesse sans miséricorde. – La mort ?

Feu ! – Déesse austère qui dresses tes oreilles de biche, je tressaille à l’appel d’un nuage vers les innombrables marteaux enfouis dans le sol de la plaine.


Écrit directement en français



CARTE POSTALE ILLUSTRÉE
à Olivier Meurice


L’harmonie de cordes longtemps redoutée a éclaté dans la montagne. Que faire ? De sommet en vallée, de vallée en sommet serpente une suite de jurons comme un cordon de perles ; d’énormes panaches de fumée, sans aucun sens de responsabilité, montent, obscurcissent peu à peu tout le panorama.

Sur le ciel des lignes d’argent s’allument faiblement : c’est la grande électrolyse de l’oubli qui s’annonce. Des pensées sans maître, les mouvements d’un cœur absent traversent l’atmosphère en étoiles filantes. Lentement une circulation constante de microbes, de vapeur d’eau et de feux follets s’établit.

C’est la grande électrolyse de l’oubli qui s’opère. À gauche, la cathode scintille, angoissée, le néant de proche en proche perçant son murmure composé d’un bruissement de lauriers et des râles d’un mourant de théâtre. Des épées, des œuvres d’art, des croix, des chevaux courageux et des cerveaux glorieux se précipitent d’un fol élan contre la cathode et s’écrasent en une bouillie amorphe ; des mouches célestes s’y posent par milliers pour pondre leurs œufs, tels de minuscules joyaux un peu sots mais d’autant plus élégants. À droite il y a la noirceur taciturne de l’anode, noirceur secrètement phosphorescente comme celle d’un corbeau totémique. L’espace autour d’elle est tout rempli de forces latentes, de lignes minces et incisives, d’horreur et de beauté. Lourdement comme un sac de son — ou légèrement comme un akène de pissenlit — mais toujours avec la même inertie végétale, des gouttes de salive, des bibelots, des enfants morts-nés, des mouchoirs, des empreintes digitales et des vestiges de pieds tombent vers l’anode mais ne l’atteignent pas ; ils se mettent à flotter alentour avec une musique vive, assez piano, mais qui, de temps à autre, se cabre en sforzandi brusques.

L’harmonie de cordes dure toujours. Maintenant elle forme un contrepoint rigoureusement équilibré avec le point d’orgue de la cathode, lequel s’est dissous en sons isolés, séparés par des silences de plus en plus longs, et avec le mouvement fugué de l’anode où, à proportion, les silences se font plus fréquents. L’espace est déjà presque vidé par l’électrolyse, il n’y a plus que quelques molécules d’air éparses dans l’atmosphère, quelques objets traînant çà et là de par le sol ; le ciel s’éclaircit de nouveau, mais d’une lumière qui n’est qu’absence d’obscurité. À peine la musique s’entend-elle encore : elle existe, certes, peut-être plus bruyante que jamais, mais non plus pour être ouïe.

C’est la grande électrolyse de l’oubli qui s’achève : tout s’effondre. Des flammes comme des ongles, des ongles sans orteil, des orteils sans pied, des pieds sans jambe (mais donnant des crocs-en-jambe), des jambes sans corps, des corps sans existence sombrent en un ballet cosmique violemment agité, dénué de toute valeur artistique. Personne n’applaudit. Des années passent. Lentement le monde se réordonne en une hiérarchie infiniment complexe, mi-opaque et mi-translucide, mi-minérale et mi-végétale, d’où tout élément animal ou humain a été soigneusement écarté. Seul un œil cyclopéen regarde fixement à travers la lumière d’une mitrailleuse géante placée sur la crête d’une vague immobile, au centre de ce nouvel univers, sans se soucier le moins du monde des songes absurdes faits par les cumulus, qui brillent d’un éclat pathétique au soleil de midi.

Écrit directement en français.



AVEC UNE CLÉ EN OS

Avec une clé en os

j’ouvre la porte

je vois la salle pleine d’un feu léger et rare comme l’air

et de cascades de boue suspendues comme des draperies

 

Je ferme la porte à clé

je réenfonce l’os dans la chair

et de nouveau la toile d’araignée tissée de sentiers bourdonne

en son centre je me suis mis debout muet et sombre

et respire

des étincelles craquent dans mon conduit respiratoire enfumé

 

Le printemps l’été et l’automne rugissant

descendent en cortège vers la tourbière

mais des signes dans le ciel foncent comme des trains

les sifflements des locomotives s’accumulent en un orgue

dont le froid piétine les pédales à grand bruit de remue-ménage

 

Mon cœur s’enfle il s’enfle jusqu’à m’avaler

le tonnerre de ses battements plane comme un nuage

à l’horizon la ville aux mille bosses

s’agite dans le sommeil et rumine le temps

 

Comme un murmure

le vent apporte par à-coups les roulements de tambour de l’amour

Traduit de l’estonien par l’auteur
(sauf les deux derniers vers, traduits par Antoine Chalvin)