« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
En pleine guerre civile, dans une ville dévastée par la famine où l’herbe pousse dans les rues et où on nourrit les animaux du zoo avec les cadavres des condamnés à mort, une femme de lettres surnommée " la Madone décadente ", qui tenait avant la révolution un salon célèbre dans les milieux intellectuels, note au jour le jour les détails hallucinants de la vie quotidienne des habitants de Petrograd en l’an 1919.
Une suite de tableaux et de scènes qui viennent compléter les descriptions qu’ont fait de cette période deux autres grands écrivains, Bounine, dans son journal Jours maudits, et Isaac Babel dans des textes réunis sous le titre Chroniques de l’an 18.
Sophie Benech
1919, juin. S.Pb.
Juin… Tout va bien. Les choses sont ce qu’elles doivent être. Les invalides (un immeuble crasseux en face de nous, qui fait le coin lui aussi, avec des balcons en fer), commencent leur musique à des heures diverses : tantôt dès le matin, tantôt plus tard. Mais une fois qu’ils s’y sont mis, ils ne s’arrêtent plus. Quelque chose grince : un accordéon ou une flûte, ou bien un phonographe et un accordéon en même temps. À différents étages. Ceux qui ne bourdonnent pas sont vautrés à plat ventre sur le rebord des fenêtres, à regarder ou à cracher sur le trottoir. Après onze heures du soir, alors qu’il est déjà interdit de se promener dans les rues (après neuf heures, en fait, puisque nous sommes passés à l’heure " révolutionnaire " qui est en avance de trois heures), la musique ne s’arrête pas, mais ceux qui sont affalés sur le rebord des fenêtres descendent, ils s’installent sur le seuil. Autour se bousculent de soi-disant " demoiselles " en souliers blancs , ces " Katia au large faciès ", à propos desquelles Blok a écrit :
" Elle faisait la noce avec les officiers,
" Aujourd’hui elle sort avec les soldats. "
Des glapissements. Des gloussements.
Ces " invalides " (et pourquoi sont-il invalides ? Ils sont tous en bon état, personne n’est blessé, et il n’y a pas d’hôpital ici) sont des gars vigoureux et en parfaite santé. Jours de semaine et jours fériés, pour eux, c’est tout un. Ils n’ont aucune occupation. On raconte qu’ils traficotent, mais uniquement avec des gens qu’ils connaissent. Nous, ils ne nous ont pas vendu une seule pomme de terre. Leur phonographe résonne tout le temps à nos oreilles, même la nuit qui est aussi claire que le jour, quand les invalides dorment enfin et que le phonographe s’est tu.
Tous les matins, des files d’orphelins serpentent sur l’herbe verte de la rue, ce sont les " enfants du prolétariat " qu’on emmène au Jardin de Tauride. Ils ont des bonnets tantôt rouges, tantôt jaunes, qui ressemblent à des bonnets d’âne. Des museaux couleur de terre, les pieds nus. Dans notre rue autrefois très aristocratique, il y avait beaucoup de beaux hôtels particuliers. Ils ont tous été réquisitionnés depuis longtemps, les plus délabrés ont été abandonnés, on les a " donnés aux enfants ". Les orphelinats finissent de les achever. Devant certains, on ne peut même plus passer tellement c’est sale et cela sent mauvais. Les carreaux sont cassés. Des enfants se vautrent sur le rebord des fenêtres, exactement comme les invalides, des garçons et des filles, petits et grands, et, comme les invalides, ils regardent ou ils crachent dans la rue. Les plus petits jouent avec des détritus sur les dalles craquelées du trottoir, sous les arbres, ou bien courent sur l’herbe de la chaussée en faisant claquer leurs pieds nus. On ne met les enfants deux par deux que le matin, pour les emmener au jardin de Tauride. Le reste du temps, ils sont libres. Et désœuvrés, là encore, exactement comme les invalides. Il est vrai qu’il y a beaucoup de différences entre les enfants et les invalides. Ne serait-ce que celle-ci : les visages des enfants sont jaunes, ceux des invalides sont rouges.
Hier (28 juin), j’étais de garde devant la porte cochère. Car chez nous, depuis la panique militaire des bolcheviks, on a instauré une garde permanente sur le trottoir, de jour comme de nuit. Tous les habitants des immeubles, sans exception, montent la garde à tour de rôle, trois heures chacun. Pourquoi faut-il rester planté là, dans une rue déserte où il fait toujours clair, personne n’en sait rien. Mais on le fait. Ici, c’est une demoiselle assise sur une planche, là un enfant, là-bas un vieillard. Une fois, j’ai vu sous une porte cochère une vieille dame à l’air très distingué qui montait la garde ; elle était si vieille qu’on avait sorti pour elle sur le trottoir un fauteuil en loques. Elle était là, la pauvre, assise, résignée, à défendre son immeuble " révolutionnaire " et " Petrograd la Rouge " de la " canaille blanche "… qui n’attaque même pas.
Hier, pendant mes trois heures de " défense ", la rue avait un aspect tout à fait inhabituel. Des automobiles bolcheviques déglinguées et pestilentielles furetaient partout en pétaradant et en tressautant. Des loqueteux armés de fusils défilaient. Des bandes d’individus suspects déambulaient. Bref, il régnait une animation insolite. Et voilà qu’ici même, dans la rue, j’apprends qu’un meeting décrété par les bolcheviks, ainsi qu’une séance de leur Soviet, se déroule tout à côté, dans le Palais de Tauride. Et que, de façon inattendue, les choses ont tourné plutôt mal pour les bolcheviks, même les tramways se sont soudain mis en grève. Bon, et alors ? Ils l’arrêteront, leur grève.
C’est sans la moindre émotion, presque sans curiosité, que j’observe ces autorités qui fouinent dans tous les coins. Toujours la même histoire, et cela ne donne jamais rien.
Des femmes au visage bleu, noirâtre, portant des pots et des bocaux au bout de leurs bras affaiblis (elles rapportent de la soupe à la vobla de la cantine collective), s’arrêtaient au coin des rues, elles chuchotaient en regardant autour d’elles. Pas la peine, mes jolies ! L’espoir se fait une montagne de tout, comme la peur.
Les marchés ont été de nouveau été dispersés et placés sous scellés. Les pouvoirs publics distribuent un huitième de livre de pain par jour1. On a promis de nous apporter en cachette de la farine de seigle. Deux cents roubles la livre.
Katia m’a demandé trois cents roubles pour payer le ressemelage de ses souliers.
Si l’électricité est allumée la nuit, cela veut dire qu’il y a des perquisitions dans le quartier. Nous en avons déjà eu deux. Ils encerclent l’immeuble et, toute la nuit, se promènent en groupe dans les appartements. La première fois, la perquisition était dirigée par un certain " camarade " Savine, un type aux yeux de taupe habillé en ouvrier. I.I., qui assistait à la perquisition (sans son col, c’est fou ce qu’il ressemble à un grand oiseau maigre et triste) chuchotait au " camarade " que c’étaient des écrivains qui vivaient ici, quelles armes pouvaient-ils bien avoir ? Savine a vaguement fouillé dans mes papiers et m’a demandé si je collaborais en ce moment à des périodiques. À ma réponse négative, il n’a rien dit. Toute une bande de mémères en fichu (les nouvelles policières - des communistes) s’intéressaient davantage au contenu de mes armoires. Elles chuchotaient entre elles. À l’époque, nous commencions tout juste à vendre nos vêtements, et les bonnes femmes étaient manifestement mécontentes que l’armoire ne soit pas vide. Mais cela s’est bien terminé. I.I. suivait chaque femme pas à pas.
À la deuxième perquisition, il n’y avait pas de femme. En revanche, il y avait des enfants. Un garçon qui semblait âgé de neuf ans, dégourdi et curieux, fouillait avec zèle dans les commodes et le bureau de Dimitri. Avec un goût particulier pour les commodes. C’était sans doute un " communiste ". Sous quel régime, sinon un régime communiste, un jeune " homme d’État " peut-il mettre son nez dans les tiroirs des autres ? Tandis que là - vas-y, ouvre ce que tu veux ! " Vous vous rendez compte, ils sont en train de pervertir les enfants ! Les enfants ! Je ne pouvais même pas regarder ce gamin sans ressentir de la honte et de la pitié ! " s’est lamenté avec indignation le pauvre I.I., le lendemain.
Un soleil éclatant. La haute palissade de la cathédrale de S. Une dame en deuil est assise sur une marche en pierre. Elle est là, sans force, presque affalée. Soudain, discrètement, douloureusement, elle a tendu la main. Ce n’était pas pour du pain qu’elle mendiait… Du pain ! Qui a les moyens de donner " pour du pain ", aujourd’hui ! C’était pour de la vobla. Il n’y a pas encore de choléra. Il y a la dysenterie. Elle se répand. Depuis qu’on a coupé tous les téléphones, nous n’avons presque plus aucun contact. Nous ne savons pas qui est malade, qui est vivant, qui est mort. Il est difficile d’avoir des nouvelles les uns des autres, et encore plus difficile de se voir.
On peut trouver un cocher à partir de cinq cents roubles la course.
Des mouches. Le silence. Si quelqu’un ne rentre pas chez lui, cela veut dire qu’il a été arrêté.
C’est comme ça qu’on a arrêté le mari de notre voisine, un vieux, un très vieux monsieur. Il n’avait aucun lien avec la " contre-révolution ", il ne pouvait pas en avoir. Il passait simplement dans la rue Gorokhovaïa1. Et il n’est pas rentré chez lui. Sa pauvre vieille femme a été folle d’inquiétude pendant une semaine, et quand elle a enfin réussi à savoir où il était emprisonné, alors qu’elle s’apprêtait à lui faire parvenir de la nourriture (les détenus n’ont à manger que ce qu’on leur envoie " du dehors "), eh bien, il s’est avéré que le vieillard était déjà mort.
D’une pneumonie, ou bien de faim.
Il y a un autre vieillard qui n’est pas rentré chez lui non plus, une relation de Z. Lui, il était passé par hasard à l’ambassade de Suisse, et il y avait une embuscade.
Il n’est pas encore mort, il est toujours en prison. Le plus curieux, c’est qu’il travaillait depuis longtemps pour les bolcheviks, dans une institution quelconque, et ils le réclament à la Gorokhovaïa, ils ont besoin de lui… Mais la Gorokhovaïa ne le rend pas.
Encore un orage qui n’a pas éclaté, quel été bizarre ! Mais il fait plus frais.
De façon générale, rien ne change. Toute la journée, j’ai essayé de vendre de vieux souliers. On n’en donne pas mille cinq cents roubles : ils sont trop petits. Je les ai laissés pour presque rien. Il faut bien manger.
(…………………..)
Octobre… Novembre… Décembre…
Des rêves… Sur les bolcheviks… qu’on les a renversés…. Qui ? Des gens nouveaux, étranges. Quand ? Le 47 février…
Une mise au tombeau : la profondeur du froid, la profondeur des ténèbres, la profondeur du silence.
Tout tient à un fil. À un fil !
Toute la journée, du chou. La Néva est gelée. Et on est à peine en novembre (selon le nouveau calendrier). Mais il fait moins 10°.
" Monsieur ! J’ai peur ! " piaille un gamin dans le rêve de Tourguéniev, La fin du monde. Et soudain : " Regardez ! La terre a disparu ! " Chez nous, c’est la rue qui a disparu. Les fenêtres sont fermées, calfeutrées avec tout ce qu’on peut. D’ailleurs il n’y a rien là, dehors, derrière les fenêtres. Les ténèbres, le silence, le froid, le vide.
Après ce cauchemar (diphtérie, plaies, streptocoques), voilà que L.K. a une pleurésie. T. fait peur à voir.
Cela n’est jamais arrivé dans l’histoire. Toutes les analogies ne sont que des mots vides de sens. Une énorme ville suicidée. Et cela, sous les yeux de l’Europe qui ne bouge pas le petit doigt, soit elle est devenue stupide, soit le sang lui a tourné la tête.
Une bûche coûte quarante roubles, mais il est impossible de s’en procurer une seule. " …sous peine d’être fusillé ".
Cet été, les jours se suivaient en roulant avec des cliquetis arrondis, comme des crânes. Ils roulaient, roulaient, et puis brusquement, ils se sont recroquevillés, ils se sont ratatinés, tout noirs comme des pommes gelées, et ils se sont mis à cliqueter encore plus vite en roulant. Aurais-je vraiment perdu tout espoir de salut ?
On nous a fait l’aumône d’un peu de bois. Il a fallu le trimbaler nous-mêmes jusqu’à l’appartement. Monter l’escalier quarante fois.
13 novembre (31 octobre). Aujourd’hui, L.K. a été transportée à l’hôpital. Bien qu’elle soit médecin elle-même, c’est tout juste si on lui a trouvé une place. De toute façon, elle ne peut pas rester là-bas. Avec une pleurésie, on meurt plus vite dans un endroit où il fait plus 3°, que dans un endroit où il fait plus 6°.
Aujourd’hui, décret sur le recrutement dans l’armée Rouge de tous les étudiants qui restent encore, cette fois sans la moindre exception. Ceux qui ne sont pas bons pour le service, dans des camps ! On ne laisse à Pétersbourg que ceux qui sont alités.
Ce recrutement est une mesure punitive. Les étudiants sont considérés comme une opposition latente. C’est pour les mater.
Quels sales froussards ! Il est vrai que les étudiants sont effectivement tous contre les bolcheviks, mais ils sont complètement impuissants : d’abord, ils se comptent sur les doigts de la main, et cela fait longtemps qu’il n’existe plus aucune université à proprement parler.
Deuxièmement, ces malheureux étudiants, même s’ils sont employés dans des institutions soviétiques, titubent de faim, et sont totalement incapables de quoi que ce soit. (Je ne parle pas des débrouillards et des trafiquants, ceux-là, bien sûr, s’arrangeront pour se défiler, mais ce sont des exceptions, et nos " autorités " n’ont pas peur d’eux. )
T. est toujours aussi silencieuse. Une vraie sainte. Il n’y a que nous, ici, qui pouvons voir, comprendre, et garder à jamais inscrit dans nos cœurs ce sceau de sainteté qui marque certains visages. Encore une fois, quelque chose qui n’avait jamais existé jusque-là, que personne ne verra plus, ne connaîtra plus, et qui existe au plus haut point. Une existence véritable au milieu d’une danse de spectres, à l’ombre de notre fantasmagorie.
Durant ces longues, ces très longues heures de ténèbres, on a l’impression d’être devenu aveugle. On marche les mains tendues en avant, en tâtant les murs glacés du couloir.
" Votre temps et les puissances des ténèbres ".
J’ai compris que le froid est pire que la faim, et que les ténèbres sont pires que les deux à la fois.
Mais la faim, le froid et les ténèbres, ce sont des broutilles. Des bagatelles. Ce n’est rien du tout à côté d’une chose encore pire, insupportable, qui paraît effectivement in-to-lé-ra-ble… Non, je ne dois pas, je ne peux pas. Plus tard… Après.
I.I. est d’une probité inimaginable. Et en plus, il y aussi sa foi et son optimisme. Il avait parié avec Grjébine que d’ici le 1er novembre (ancien calendrier), Pétersbourg serait libéré. Il avait fait le pari en septembre, dix mille roubles. Aujourd’hui, il est allé porter ces dix mille roubles à Grjébine, il est arrivé à les rassembler (il a vendu son manteau ouatiné et des cravates, je crois).
C’est stupéfiant. Mais peut-être quelqu’un sera-t-il encore plus stupéfait d’apprendre que ces dix mille roubles, Grjébine les a acceptées ?
Il aurait tort. Grjébine les a bien acceptés. Il n’en est pas à ça près.
Chez I.I., c’est la débâcle totale. Ils sont restés tous les deux, sa femme et lui, sans domestique dans cet immense appartement glacial, avec une lampe en fer blanc au verre mal adapté, il tombe tout le temps. La femme de I.I., myope et affaiblie, lave la vaisselle dans l’obscurité en toussant, dans une gigantesque cuisine non chauffée. Mais elle est incapable du moindre effort physique, comme moi. C’est I.I. lui-même qui, toute la journée, monte ses bûches au cinquième étage (il leur reste des réserves datant de l’été, et il faut tout transporter dans les chambres, car chaque bûche vaut son pesant d’or.) Les demoiselles R., au-dessus de nous, s’emploient à débiter leurs armoires et leurs tables dans le noir. Que peut-on faire d’autre de ses soirées ?
Gorki est très satisfait. Il attend la paix avec une Entente résignée. Eh oui, peut-être que l’Europe va s’incliner.
Dans les écoles, il fait 0°. Ch., la directrice de l’école, et son mari, ont encore été arrêtés ( ?). Leurs enfants à eux sanglotent de peur, ceux de l’école sanglotent de froid.
Chez V.F., (elle a le chauffage central), il fait moins 1°. Elle ne se lave plus, ne se coiffe plus, ne se déshabille plus.
Sur tous les fronts, des " victoires ". On attend la paix. Il n’y a plus qu’un seul front : celui du froid. L’hiver est en avance d’un mois.
Je vis dans un demi-sommeil. Le travail des " institutions soviétiques " est freiné par le fait que partout, l’encre gèle dans les encriers.
L’Angleterre - de nouveau les îles des Princes1 ? Qu’est-ce que c’est ? Mon malheureux peuple, mes pauvres sauvageons…
Je profite de ce que l’électricité fonctionne faiblement (pour combien de minutes ?). J’écris. Les grands froids n’en finissent pas. Lloyd George a très gentiment déclaré à propos de la Russie : " Ils n’ont qu’à profiter de l’hiver pour réfléchir un peu ! " C’est très bien dit. Apparemment, cet individu est le dernier des cyniques. Mais la logique de l’histoire est sans pitié. Elle se vengera de lui, tôt ou tard. Si ce n’est pas nous, ce sera elle qui s’en chargera.
Il ne faut pas oublier que les commissaires, eux, ont tout : du bois, de la lumière, de la nourriture. Et en grande quantité, puisqu’ils ne sont pas nombreux.
Gorki a parlé au téléphone avec son " Ilitch " (c’est comme ça qu’il appelle Lénine). La première chose que l’autre lui a dite en riant : " Alors, on ne vous a pas encore arrêté là-bas, à Petrograd ? " Dorénavant et pour l’éternité, entre les autres gens et nous, il y a un mur, et le silence. Il est impossible de raconter quoi que ce soit à personne. Et même si c’était possible, on n’en a pas envie. On se tait. Et on les regarde d’une drôle de façon - du coin de l’œil : eux, ils ne savent rien.
L’isolement, pour toujours.
22 (9) novembre. Avant-hier, nous avons eu de la lumière pendant quarante minutes d’affilée. Aujourd’hui, il n’y en a pas du tout. Comme avant. Katia (notre bonne) s’est alité. Son poêle est cassé. Dima l’a transportée dans sa chambre, lui-même s’est installé dans la salle à manger glaciale. Je passe mes matinées à faire le ménage des pièces, et la nuit dernière, jusqu’à quatre heures du matin, asphyxiée par la suie froide, j’ai dû tout laver, mêmes les murs (comme je pouvais), car la lampe fume comme une folle. Grjébine emporte à Moscou une pétition avec les signatures d’une centaine d’artistes et d’hommes de lettres - une modeste requête pour quelques litres de pétrole.
Nous vivons pour la plupart avec de minuscules veilleuses, car le pétrole tire à sa fin. On allume la lampe une demi-heure pour Dmitri : allongé en pelisse sur son divan, il lit des ouvrages sur Babylone et sur l’Égypte. J’écris cela penchée sur la veilleuse, c’est à peine si je vois mes lignes qui partent dans tous les sens.
Les bolcheviks exultent. Des victoires et, en perspective, la paix avec une Entente résignée. Je n’arrête pas de réfléchir sur un problème que je n’arrive pas à résoudre. Voici la question : le gouvernement anglais est-il sans honneur, ou sans cervelle ? C’est forcément l’un ou l’autre, il n’y a aucun doute.
Une boîte d’allumettes coûte soixante-quinze roubles. Le bois, trente mille. L’huile, trois mille le demi-litre. Une bougie, quatre à cinq cents roubles. Quant au sucre, il n’y en a plus, même pour des milliers de roubles (c’est comme le pétrole).
Hier, rue Nicolaïevski, il y avait quelque chose de rare : un cheval à terre. Les gens se jetaient dessus, bien sûr. Quelqu’un d’un peu plus énergique, dans le public, a organisé une queue. Les derniers n’ont eu que les boyaux.
Vous savez ce que c’est que " la viande chinoise " ? Eh bien voici ce que c’est : les cadavres des fusillés, comme chacun sait, la Tchéka les donne aux animaux du Jardin zoologique. Chez nous comme à Moscou. Or ce sont des Chinois qui fusillent. Chez nous comme à Moscou. Mais au moment de l’exécution, ainsi qu’au moment où ils expédient les cadavres aux animaux, ils commettent des larcins. Ils ne livrent pas tous les cadavres, mais mettent de côté les plus jeunes et les vendent en les faisant passer pour du veau. Chez nous comme à Moscou. Chez nous, sur le marché de la place aux Foins. Le docteur N. (je connais son nom) en a acheté " avec des os ", et il a reconnu des os humains. Il a porté ça à la Tchéka. Là, on lui a fortement recommandé de ne pas protester s’il ne voulait pas se retrouver lui-même sur le marché de la place aux Foins. (Tout cela, je le tiens de première main).
À Moscou, une famille entière a été empoisonnée.
Au coin de la Nevski et de la rue Morskaïa, dans un immeuble réquisitionné, il va y avoir un " Palais des Arts ". À l’exemple de Moscou. Il est organisé par Maxime Gorki et … que Dieu leur pardonne, je ne veux pas donner de nom.
Les tramways fonctionnent encore de temps en temps, mais dans les faubourgs. Depuis qu’on a cessé d’éclairer les maisons, les rues ont complètement disparu : un gouffre tranquille et noir, un caveau.
On entre dans les appartements, on tire les gens de leur lit pour les envoyer au travail on ne sait où.
(………………………)
Je ne peux plus écrire. Je ne sais quand je pourrai. Je ne sais pas ce qu’il va y avoir… ensuite.
Aujourd’hui, encore des histoires de viande humaine. Ces immondes histoires de viande humaine se produisent de plus en plus souvent. Les Chinois ne chôment pas. Et en plus, seuls des faits isolés apparaissent au grand jour, dans notre champ de vision. Combien y en a-t-il qui restent cachés…
Je m’efforce de blinder mon âme. De me recroqueviller en une petite boule. Je n’écris plus rien sur ce qui me touche de près, de menus détails, des choses terribles. Je ne parle que de sujets généraux. Silence, silence…
Complément d’information, par les éditions Interférences
Zinaïda Hippius (Russie 1869-France 1945), surnommée " La Madone décadente ", a été une figure importante de la vie intellectuelle et littéraire du début du siècle en Russie, puis de l’émigration russe en France entre les deux guerres (elle a quitté la Russie en 1919 avec son mari, et s’est fixée à Paris où les époux avaient gardé un appartement). Auteur de cinq recueils de poèmes, de plusieurs romans, de nouvelles, de critiques et d’essais, de journaux intimes et de souvenirs, elle était la femme de Dmitri Mérejkovski.
Actuellement, la seule œuvre de Z. Hippius disponible en français est un recueil de nouvelles publié en 1991 par les éditions Jacqueline Chambon, Chair sacrée.
Les textes que nous nous proposons de publier cet automne sont extraits de son journal intime (un ensemble très important) et forment un tout : il s’agit de deux carnets (le carnet noir et le bloc-notes gris) qu’elle avait emportés avec elle en quittant St Pétersbourg à la fin de l’année 1919. Le reste de son journal était resté en Russie, et elle ne l’a récupéré que plus tard. Ces textes, parus en français en 1921 dans une traduction d’Henri Mongaut sous le titre " Mon journal sous la Terreur ", en même temps que plusieurs essais de Mérejkovski, sont complètement épuisés. Ils constituent un témoignage de première main sur la vie quotidienne à Petrograd durant l’année 1919, à une époque de famine et de misère. On y trouve moins des réflexions politiques que des détails concrets et des anecdotes, des émotions à l’état brut, des descriptions tant de scènes vécues que de l’état d’esprit d’une partie de la population.
Ce texte a été reproduit avec l’aimable autorisation des Editions Interférences.
Le livre dont est issu l’extrait est paru à l’automne 2003 aux éditions Interférences.
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