« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Dialogues
jeudi 12 mars 2009, par
En novembre 2008, paraissait aux éditions La rumeur libre le dernier livre (poésie) de l’écrivain français Joël Roussiez.
Dans le dialogue qui suit, Joël Roussiez s’en explique avec Louis Watt Owen, avec beaucoup d’humour...
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Vous me demandez, mon cher Louis, comment me sont venus ces poèmes Nous et Nos Troupeaux, et je dois tout d’abord préciser que l’origine n’expliquera rien et, au lieu d’éclairer, pourra au contraire aveugler suffisamment pour croire que cette origine, ce moment de naissance aurait quelque conséquence qui, par développement causal, en viendrait à son expression qui serait cette forme. C’est donc à mon corps défendant, mais avec sympathie que je réponds, Louis, à cette question qui malgré tout, a le mérite de faire un commencement dans lequel vous avez eu la prudence de placer un passif car en effet les poèmes sont venus ! Ils sont venus un beau jour où je prenais le soleil en compagnie ; cela a commencé par un vers, le premier de l’ensemble « Vendu plus de quarante cinq mille percherons », vers qui me tournait en tête et me dérangeait suffisamment pour que je quitte ce charmant soleil et ma compagne et que j’aille l’écrire dans la pièce au-dessus où vint la suite et le premier poème de cette série.
Cependant, il faut savoir que je pratique la poésie et donc que j’ai l’habitude de me laisser entraîner par certains agencements de phrase , que par ailleurs je lis beaucoup, que j’ai ainsi lu beaucoup de formes poétiques ; en bref, que je baigne dans une petite masse poétique. Mais ce n’est pas tout, je juge aussi cette masse poétique qui m’accompagne comme quelque chose d’important en général. Tout d’abord, comme sus dit, j’y suis sensible, cela me transporte ou pour le moins intensifie certains moments ; c’est important donc parce que cela m’affecte. Ensuite, je le juge important parce que cette pratique par sa régularité introduit un continuum dans ma vie, en quelque sorte cela la stabilise sans être pour autant une routine car il faut s’y soumettre et non s’y consacrer. Enfin, c’est important car c’est un geste dans le chaos du monde, une expression donc. Jacques Bouveresse écrit : « l’art, tentative pour faire signifier le monde », ainsi le geste pourrait être entrevu comme une sorte de chemin autour duquel s’orienterait le paysage, lui donnant une direction, lui fournissant donc quelque chose comme un axe… Mais ce serait une partie seulement de ce que j’entends par geste ou art car celui-ci est expression, il est de l’ordre de la dépense ; l’idée de Bouveresse n’intègre pas ce mouvement pas plus qu’elle n’intègre les effets de l’art : son efficace. Le « faire signifier » pourrait englober tout cela mais alors il faudrait en préciser le sens et surtout attacher une importance trop exubérante à la signification, comme vous cherchez, mon cher Louis, à donner de l’importance aux circonstances dans lesquelles est née cette forme Nous et Nos Troupeaux ; probablement parce qu’à travers elles vous pensez mieux saisir cette forme, c’est-à-dire que vous pensez qu’elles éclairent, ou expliquent son existence… Oui, je sais, mon très cher Louis, ce que vous aimez dans ce récit des origines, c’est l’histoire, c’est-à-dire le conte où il était une fois et voici ce qui arriva et ce qui est arrivé jusqu’à nous…
Ainsi, pour être plus clair, je vais prendre mes notes d’où je tire le récit ancien, vous allez le constater par les maladresses, de l’émergence d’un affect et ce qu’il provoque, si vous voulez, en guise d’illustration ; mon expérience, en quelque sorte.
Et il lisait des notes :
« J’étais pris par un chant, je le sentais venir ; une voix certainement, une muse près de moi s’apprêtait. J’étais attentif et je me laissais envahir : ce qui compte, c’est d’être prêt. Déjà je l’entendais, le soleil se levait, la lumière se répandait sur le sol, tout sortait de l’ombre ; au-dessus, dans le ciel, il semblait qu’une voix déroulait une chevelure, lentement sur le fond bleu, des lignes se démêlaient souplement, s’emmêlaient à nouveau avec de larges mouvements ; je n’y cherchais rien, c’était là bien avant moi : ce qui compte, c’est avant, bien avant. On l’entend sans l’entendre, il faut être attentif, c’est déjà là alors que ce n’est pas encore venu ; ça arrive et ça ne vient pas encore. C’est un mouvement ; les formes se dérobent, circulent sans se défaire ; ainsi l’on suit quelque chose -un trajet ? Et puis après…, après, il n’y a rien, on suit et puis c’est tout : ce qui compte, c’est d’attendre et de suivre, ce qui vient après, on ne le sait jamais. On entend une voix qui s’élève, le ciel est clair, c’est le matin, dans la journée, le soir, la nuit…, la suite, on ne la connaît pas, la voix nous bouge, on suit. C’est comme quelque chose qui bat, on l’entend bien ; nos doigts s’agitent, l’air se déplace jusqu’à l’oreille, on vibre doucement. C’est quelque chose qui vient, qui vient se loger quelque part pendant que les mains frappent parce qu’à l’intérieur quelque chose est entré, quelque chose veut sortir en passant par les doigts. On peut s’ouvrir ou ne pas s’ouvrir, on peut tout faire mais ce qui compte, c’est de sentir que c’est là et de faire : ça passe par les doigts, c’est certain. A un moment ou à un autre, il faut bien finir par faire de la place, ça encombre ; il le faut pour que viennent d’autres choses. … On entend quelque chose comme une chevelure qui se déplie, parfois on a l’impression de comprendre, de voir, d’avoir devant soi la chevelure entière mais ce qui compte, c’est qu’elle ne cesse de se dérouler et pour cela, il faut faire de la place dans notre ciel ; alors on s’en défait. Ainsi, ce qui compte après, c’est que cela s’épuise et d’en avoir fini, que le soir vienne et qu’on dorme enfin recouvert d’une couverture, bien au chaud dans une pièce qui roule et file dans le monde qui se meut -comme une chevelure, pourquoi pas ? Ce qui compte, c’est d’être épuisé et de pouvoir dormir. Ça nous travaille tous ces chants, on n’y peut rien, ils viennent, on est prêt, alors il faut y aller ; on y va sans savoir où l’on va… Et c’est ainsi qu’on chante, qu’on entend quelque chose qui vient, le matin, le soir, dans la journée, n’importe quand, qui vient et ne cesse de venir : ce qui compte, c’est que ça continue… Le danger, c’est qu’à force, on soit emporté par trop de chants, des chants et des chants qui nous empêchent de dormir. Ça pèse parfois ; tous les jours, on a l’impression que ça compte parce qu’il faut bien trouver une raison mais, en fait, ça ne compte pas : ça avance. »
On pourrait conclure ainsi : la pratique détermine notre philosophie, c’est pourquoi on a nommé cette philosophie pratique, parce qu’elle sert à nos doigts. Les doigts ne font que suivre car ils sont traversés mais c’est ainsi qu’ils bougent, ce contre quoi ils ne peuvent rien, et qui leur fait du bien et les fatigue aussi…
Voici donc, mon cher Louis, ce qui m’était venu en d’autres circonstances et qui s’était trouvé sous cette forme, que Guy Ponsard, du Tout sur le Tout, avait eu la gentillesse de trouver joli, ce pourquoi je vous le livre car je sais que vous aimez les faits littéraires. Et puisque vous les aimez voici pour Nous et Nos troupeaux quelques uns des faits
Enfin nous entrons dans le sujet !
Voici
Surdas, poète musicienne, de ses chants anciens et classiquesNous berça du raga : en fin d’après midi sur leurs chevaux, un homme, une femme, cherchent l’ami partagé ; devant eux ondulent les montagnes silencieuses contre lesquelles danse le village qu’ils ont fuit. C’est le village des pèresLe souffle bruit sur le dos des montagnes rondes, ainsi le silence, régulièrement, se répand dans la savane encore isolée dont les herbes se penchent et oscillent doucement sous le vent. Une mer végétale se déplace par vague puis s’affaisse un peu contre le flanc d’un mont dont la tête rase s’évapore imperceptiblement dans le ciel tendu, tandis que le soleil très blanc y étincelle et distribue ses rayons. Des baobabs s’étalent dans des cuvettes ; on sent l’odeur des lions sous les vautours perchés…Surdas nous arrosa de kyals, taramas et bagjadLe soir doucement, nous roulait dans ses linges…Des lacs glacés de rose et, bien au-dessus, une ligne largement courbe s’orange sous les ailes qui nous transportent, qui nous ramènent à l’intérieur de l’étroit appareil dont on alluma les lampes car la nuit venait doucement à travers le ciel encore bleuté… Puis le ciel se pommela et, verticalement, l’ensemble s’affaissa, laissant un renflement au niveau de notre machine, cheval de fer qui, peut-être, l’attirait…Et l’aveugle musicienne nous nourrissait d’un contenu, d’un drame :C’était la femme de deux hommes et tout se passait bienMais le père gentil n’aimait pas ce lien, « une descendance brouillée » il ditL’un des hommes accidentellement mourut ; la femme était enceinte, et le pèreLe père avorta l’enfant d’un, pour lui, si curieux mariageUn homme dans le zinc, un homme banalement quelconque, un certain qui se retourne « rien compris » et dit : « il lui était infidèle alors elle lui coupe les parties ! » s’esclaffant joyeusement de l’état des choses puis, parlant de la Générale des Boissons, une boîte qui fournit des autocollants qu’il aimerait pour lui, pour le petit café dont il est propriétaire…Mais l’amante musicienne continue doucement en japtalUn cycle rythmique à dix temps : l’homme, la femme regardent tomber le soir sur le village inquiet…Puis ils chevauchent ensemble et se couchentCar le corps est premier
J’écoutais chanter Lakshmi Shankar et cela me transportait alors il vint ceci : « Surdas, poète musicienne de ces chants anciens et classiques/ Nous berça du raga… » -car Surdas est bien poète et musicienne ; elle vécut au quinzième siècle, donc ses chants sont anciens et classiques. Ceci se mit en rapport avec l’histoire, entendue à la radio, qui servait à donner une idée sur le ton qu’il fallait adopter pour jouer un mode de Mauritanie : « après avoir erré des jours, il aperçoit au loin le village des pères… » Cette manière de donner l’affect du mode m’avait paru efficace et j’en gardais l’empreinte qui vint tout naturellement se mettre à la suite, en vers. L’imagination, ou plutôt devrait-on dire la propension à développer, ou encore l’analogie –mère de toute poésie, dit-on- me poussa dans les contrées africaines qui se dirent alors en prose car il s’agissait d’une description, description lointaine de ce qu’on apercevrait si, comme l’indiquait le mode, on distinguait le village. Le raga se poursuivait par une interview de Lakshmi Shankar qui indiquait les formes musicales employées sur les poèmes de Surdas ; c’était le soir et « … le soir doucement, nous roulait dans ses linges » le vers me vint de Schéhadé. J’avais voyagé peu de temps avant pour un travail très business class et pris de nombreux avions pour les trajets (ce qui donnera un autre poème : « Mangé tout un tas de légumes en gelée » ce qu’on sert dans ces avions) ; j’y avais été marqué par les paysages entrevus de notre machine, ils vinrent tout naturellement se glisser là, en prose, par analogie, étant semblables en étendue à la savane et en impression de paysage vu de loin. Puis, on revient au chant car ce qui est commencé oblige, et l’histoire se poursuit, en vers ; mais l’appellation « village des pères », outre que l’attribution semble injuste, a quelque chose de déplaisant car les pères ne sont pas toujours bienveillants -qu’on se souvienne de Jahvé ; ainsi poussé le drame s’installe d’une mécompréhension des pères devant ce qui les dépassent, l’histoire trouve sa fin première qui, par contraste à son début joli, le souligne, tandis que, contraste encore, ce qui suit et qui vient de ce que j’avais observé récemment un homme qui réclamait des badges (le mot est à rapprocher de bhajan plus haut dans le poème) publicitaires comme une sorte de droit, le ridicule qui s’installe de la différence entre un droit et l’objet de ce droit, est analogiquement semblable à celui du père ne comprenant pas le mariage à trois de l’histoire à laquelle on revient en vers pour finir en beauté sur la vie qui se poursuit « car le corps est premier » ; ce qui est un des thèmes, qui donc oblige à être répété, qu’on aperçoit dans « roulait dans ses linges » et qui s’épanouit dans ces vers page 52 « C’est ainsi que nous, notre corps comme un âne/ Nous nous roulons dans l’enclos » rapprochement venu de ce que j’avais tout simplement vu des ânes, ceux de Monsieur Lecoz pour tout dire, le faire dans un enclos, jouissance de l’âne, m’étais-je dit et j’avais pensé qu’on ne fait pas autrement ; ce thème est récurent, et un thème oblige, faut-il le répéter, il se répète malgré soi ; ainsi « laissant nos corps aller sur la mer sans mouvement » p45 « …, pour jouir, on se met nu/ On s’allonge dans l’herbe…/… / Oui, hors de soi, dans l’abandon des pluies et les petits gris-gris » p47.
Je remarque en décrivant ainsi l’affaire, et donc grâce à vous, mon cher Louis, qu’il y a des hauteurs dans ce texte d’où se déploie la plaine de savane, d’où s’entrevoit le paysage vu d’avion, et qu’il y a de la hauteur dans la relation à trois, si on la juge au rapport matrimonial traditionnel qu’implique le village des pères, qu’il y a la hauteur du chant ; ces hauteurs sont en quelques sorte soulignées d’en bas par le rôle du père, l’homme du zinc ; et c’est une partie de la signification, je ne dis pas le sens, de ce recueil, me semble-t-il, qui, à travers chants, voyages, éloignements, distances, c’est-à-dire vu de haut, montre aussi ce qui est dessous, en bas, dira-t-on, soulignant ainsi l’écart entre les valeurs hautes et basses de nos vies ; sa forme mélangée de prose et de vers, utilise ainsi ce qu’on appelait le style bas et le style haut… Miracle, la forme est conforme à la signification, je n’ajoute rien de plus … Cela vous va-t-il, mon cher Louis ou faut-il prendre un autre poème
je veux bien d’un autre
Et comme il le voulait bien
Prenons page 47
La pluie tombe violemment, pour en jouir, on se met nuOn s’allonge dans l’herbe, on se frotte à la terreCela nous pique, nous refroidit, et c’est ainsi qu’on jouitOui, hors de soi, dans l’abandon des pluies et les petits gris-grisLes gouttes fraîches frappent et martèlent notre peauL’herbe nous gratte le dos, nous écartons les jambesAlors les fourmis nous grimpent sur le corps, les insectes assaillentCertains pincent, d’autres passentOn les tue entre nos doigtsLa pluie nous échauffe le corps, beaucoup bandent fortD’autres dégorgent avec peine, le cœur n’y est pas« C’est abstrait »Curieusement est abstrait ce qui est concret : la pluieOn sent des choses étranges ou inverséesNous ne sommes pas la maison et nous sommes pourtant nousCela ne nous appartient pas, on aide avec les doigts…« Je ne suis pas celui qui construit la maison, je ne m’occupe que de la réfection »Ainsi parle un de leurs maîtres de musiqueNous tombâmes sur un tas d’os communs, un cimetièreUn cimetière nomade où nous trouvâmes un crâne, os noirci et dents longues« Et toi ! Tête d’os et rien d’autre ! » Voilà ce que l’un dit« Je ne peux pas dire que la maison est à moi » murmurait le maîtreIl leur construit des histoires qui sont comme des résumésEt pourtant lorsqu’il réfectionne, il doit bien dire : « moi »Ils ont creusé la terre plus profondément pour les chefs, ainsi le veut la coutume. Les maîtres sont encore plus profonds ou bien juste en surface ; cela dépend du vœu exprimé… Les voleurs de cadavres brisent le cercueil en son milieu ; ils n’introduisent qu’une main ; ils allongent le bras et fouillent jusqu’aux pendentifs des femmes, colliers ouvragés et bracelet de cheville. Au milieu, se trouve la ceinture et les armes ; ils s’en emparent en premier car : « et si le mort se levait et frappait, moi ! » Disent-ils. Les voleurs jugent tout au sentiment ; tous, ils éprouvent semblablement. Ils sont si prudents qu’ils travaillent comme des sacs ; ils arrachent les lobes encore chauds, coupent les doigts et cassent, ainsi, les bijoux damassés. Ils disent toujours nous ; sont voleurs des autres et jamais de soi-même. Cela ne change pas.On s’était entraînés à l’idée du changement pour éviter d’en souffrir,Pour ne pas voir la dégradationEt maintenant, nous associons les choses, nous lionsOn aide les histoires, parfois, on pousse un peu« Nobody is perfect » dit l’AnglaisUne petite fille sur le soir, à l’abri d’un café où tous ils dansaient, regardait fixement un couple s’embrasser… Elle se dandine doucement d’une jambe sur l’autre, puis elle court dans les bras de sa mèreElle a vu se construire la maison et cela l’effraie.
« La pluie tombe violemment… » et elle tombait ce jour là probablement, donc tout simplement, et j’étais seul avec l’envie de ne pas me dérober, par peur de la pluie, à la sensualité des gouttes sur la peau ; c’est un « petit(s) gris-gris » un moyen d’atteindre à la jouissance, ce que je tentais ensuite, ou du moins l’avais-je tenté parfois, mais il faut savoir que dans l’herbe, il y a des insectes qui piquent, ce qui incite à s’en défendre ou à les tuer avec les doigts ; la jouissance devient difficile dans ces conditions. Le corps ne nous est pas soumis, on le remarque, et cela introduira la suite ; ce n’est donc pas une maison où nous logeons, on s’en rend bien compte cependant pour jouir on peut aider « avec nos doigts », c’est-à-dire faire. L’idée de maison s’associa à une interview d’Alim Alimatov qui parlait de son art à l’aide d’une métaphore qu’il filait comme on se fait passer pour sage en débitant des paraboles et des fables dont le sens très clair ne mérite pas le détour de la fable, affaiblit la fable, la réduit à n’être qu’une manière imagée de proférer une morale, laquelle en devient étroite à son tour de n’être pas élevée par le récit, c’est-à-dire par l’absence de signification claire ( on ne dit pas : guitare, bidet qui chante, disait André Breton, et il avait raison ; je dis cela pour vous exciter un peu)… je ne sais plus pourquoi on tombe alors sur un cimetière. C’est peut-être un rappel d’une carrière où nous fûmes avec ma compagne qui inspire le poème page 33 « Le vent réveille la pensée de l’homme… »…, « … notre doigt s’enfonça jusqu’à la mâchoire… » d’où « … où nous trouvâmes un crâne », dans laquelle se trouvait au centre un petit marécages où l’eau était noire des plantes qui y pourrissaient, d’où « …os noirci… » ; mais ce qui est plus directement en rapport, c’est que j’avais alors fait l’archéologue, en manœuvre, ça va de soi, et fouillé ainsi de nombreuses tombes d’un cimetière Avare « / Un cimetière nomade…. » ; on pouvait en coupant bien la terre distinguer les traces laissées par les planches du cercueil, presque toujours défoncées en son milieu au niveau, nous avait expliqué l’archéologue qui nous employait, de la ceinture où sont les armes ; ce qui m’amena aux voleurs de tombeaux qui me sont apparus comme la reproduction inversée du rite qui consiste à enterrer le mort avec ses armes, coutume qui est une chanson comme le discours d’Alimatov, ainsi sont-ils, les voleurs, aussi troupeaux que les tribus qu’ils perturbent ; comme il est dit : « ils disent toujours nous ; sont voleurs des autres et jamais de soi-même » … bref, cessons ici la dénonce et pourtant, vous l’avez remarqué avec votre esprit rebelle, c’est à proposer un éloignement du troupeau que s’évertuent ces formes poétiques, en proposant quelque chose de plus haut, dans ce cas une amitié plutôt que la formation de tribus ou familles ; mais ceci me sera reproché comme me le reprocha un teneur de revue dont je ne mets que les initiales, T. B., afin qu’on ne le reconnaisse pas. Il vient alors cette réflexion puisque nous sommes dans ce ton « On s’était entraîné à l’idée du changement …/ Pour ne pas voir la dégradation » phrase de Naipaul dans L’énigme De L’arrivée qui est comme l’écho de la situation dans laquelle se trouve ces amis, ce « nous » qui voyage, qui voit le changement en changeant de lieu, cherche par là à sauver quelque chose du toujours pareil, de la stabilité assez harmonieuse du monde humain à travers les différentes civilisations ; mais malgré la beauté de cette pensée profonde, il, « nous », ne s’y laisse pas aller car il voit ce qu’il construit : il relie, ce qui est un des rôles de l’art ( ainsi page 35 se reliera les notes du joueur de sitar qui sont comme des cris de chat, avec une scène entrevue dans la journée d’une corneille chassant un rapace en criant ; ainsi aussi « Et ainsi au-delà du savoir, le chien se liant à l’oiseau -lequel avait chanté comme s’il jappait- / L’oiseau s’y liant, et nous liant-lions… » il en est ainsi de tous les poèmes, il faut le dire pour être honnête ; le poète voit le semblable, disait Aristote ; hum !), le « nous » voit bien qu’il relie et que « … parfois, on pousse un peu », cela est dit. Mais tout de même, si l’on pousse qu’est-ce que c’est que cette histoire de maison ? Et voilà que peu de temps avant, dans un bistrot où j’avais mes habitudes, une fête avait lieu, on avait repoussé les tables (je dis tout cela parce que vous aimez le détail, j’en suis sûr), je m’ennuyais un peu de la routine de la fête et observais une jeune enfant que j’avais toujours trouvée fascinante pour l’indépendance qu’elle manifestait –ceci est sans importance- je l’observais alors qu’elle observait un couple qui s’embrassait, elle observa longtemps et, tout d’un coup, couru vers sa mère comme si elle avait eu peur ; elle avait induit en même temps qu’anticipé le dire du vers : « Elle a vu se construire la maison et cela l’effraie » puisqu’elle avait vu un couple se constituer, en quelque sorte….
Oui, je sais, c’est un poème assez réflexif ; même « …tête d’os et rien d’autre/ » semble être quasi rhétorique, si je veux glisser par là. En effet, semble dire le poème, face au destin de nos vies sans dieu, et donc sans maison, que valent les allégories d’Alim Alimatov et les coutumes anciennes et les changements habituels, si ce n’est uniquement pour soutenir l’idée d’une dégradation, idée inutile et décourageante car on peut jouir de la pluie, ce qui peut se dire retourner à la mère comme la jeune enfant ; et si c’est impossible on peut encore aider avec nos doigts… Cela laisse perplexe, n’est-ce pas ? Mais croyez-vous que nous soyons là pour réfectionner la maison ainsi que le prétendait Alimatov ? Quelle maison ?
Un poème cependant ne se gonfle pas comme un chien et la rhétorique dans un poème est comme une pompe à vélo, il faut le dire ; cependant, cela a-t-il été dit rhétoriquement ? Cependant encore, ce que j’avance là est-ce bien une bonne lecture, c’est-à-dire le juste sens du poème ? Qui le dira ? Que nenni un, et que nenni deux, et personne trois. « Lorsque la poésie raconte, la pensée abjure l’idée de vérité et devient mouvement … » Voyez-vous tout est dit dans ce poème page 55, le poème le plus obscur de cet ensemble, celui que je comprends le moins et dont je vais tenter, car je prends goût à vous répondre, d’explorer quelques traits.
Selon le principe des oiseaux qui se rassemblent pour dormirC’est la peur qui parfois nous rapprocheLes grandes villes ainsi ; l’individu s’y recrée dans le rassemblementQu’en est-il de l’ours de campagne, le mâleDe la sorcière isolée, la femme ?La femme, toujours à l’étranger, voit tuer ce qui lui est proche. Les proches ne sont pas ceux qu’elle aime le plus : « Ce n’est pas elle, ce n’est pas lui » elle le dit. Alors, elle monte l’escalier tournant en agitant sa robe, elle tourne, elle tourne et, subitement, elle aperçoit qu’elle n’est entourée que de morts, « que des morts ! » dit-elleAlors, elle se penche sur le chaudron, l’opaqueTandis que le mâle tourne dans les bois, à la surface, il aperçoit de la peau, « de la peau partout » il le dit. Puis la peau recouvre tout, elle recouvre les masses d’arbres, elle s’étend sur les nuages vagues, elle respire, « c’est elle, c’est la peau ! »Alors, il bat la campagne en s’exaltant, il sent les branches, il s’y pendC’est ce que nous raconta un homme-ville en plissant les yeux« Il se moque de nous ! » cria-t-onEt la tribu entière, tous, ils y allèrent de l’engueuler : « discours extravaguant, délire obsédé ! » le fouettèrent, le rejetèrent. Il partit en pleurant, il erra mais ne renonça pas.« Lorsque la poésie raconte, la pensée abjure l’idée de vérité et devient mouvement » voilà ce qu’il dit.Ainsi le vent qu’il nous fait et les événements qui passent nous promènent. « Etrange, étrange ! Ni ravissant, ni terrible » voilà ce qu’on en dit, et nous continuons.Nous continuâmes et nous vîmes une traînée de soleil sale sur la terre brune avec des bois, des champs que brassait un paysage familier au-dessus d’une vallée que le soleil dorait, accompagnant sans hâte des brumes dolentes et diaphanes. Le ciel se partageait en deux ; devant il était bleu ; derrière, une barre de gris jaunissant se serrait contre lui…Puis nous vîmes une racine qui courait dehors, le long d’un talusElle était recouverte d’écorce, sur le sol, faisait la brancheEt ceci ne nous fit pas plaisir.
Le poème part d’une idée, entrevue lorsque me penchant au balcon chez ma sœur qui habite Béziers (où l’on proféra, ce qui n’est pas sans rapport, vous en conviendrez, cette parole insensible : « tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! »), j’avais observé le grand rassemblement d’oiseaux qui venaient le soir nicher dans les platanes de la cour d’une école (car il faut être précis) juste en face ; ils se rassemblent, dit-on, afin que si quelque prédateur venait à survenir, le nombre accroitrait la possibilité de n’être pas choisi comme victime ; les oiseaux connaissent les probabilités, comme nous, ce qui démarre donc ce poème et continue le thème des troupeaux qui sont, faut-il le préciser, rassemblement en nombre ; mais de fait, ce qui est paradoxal, c’est que dans les villes l’individu se met à exister plus fortement ou du moins, il le réclame plus fortement ; ainsi pour mieux comprendre, on fait un saut, on isole l’individu, on part donc pour la campagne où les figures les plus isolées sont celles de l’ours et de la sorcière ; l’isolement lorsqu’il tourne mal, selon la tradition, c’est le puits pour la femme qui s’y précipite –d’où le chaudron de la sorcière- et la pendaison pour l’homme ; il en est ainsi mais pourquoi, me direz-vous la femme voit tuer ce qui lui est proche ? Pour l’isoler, ça va de soi car elle vit normalement avec ses proches, cependant, c’est d’un film que je venais de voir que me vient cette idée et non d’une réflexion quelconque, ça allait bien avec alors ça s’est mis là ; la suite provient d’un rêve où je voyais une femme dont je suivais lascivement les jambes sous la robe (je suis un mâle et donc…, ce qui est écrit sur l’ours m’est connu et s’introduit déjà ici) qui montait un escalier, mais la sensualité qu’elle inspirait fut alors stoppée dans son élan, à ce qui me semble, par la détresse de cette femme qui s’exprimait dans son allure et qui conséquemment permit de donner une raison à cette détresse, de la soutenir par les morts autour d’elle, les morts se justifient ainsi part deux assertions, n’est-ce pas clair ? Puis, un escalier qui s’arrête au milieu et ne donne sur rien (ceci est un retour de motif de la porte qui ne donne sur rien dans un autre poème et qui vient d’une image d’un film entraperçue un soir tard à la télévision alors que j’étais assez désemparé et que je me proposais de sortir dans la nuit, l’hiver, à l’étranger) ; pas d’issue donc et c’est pourquoi (certainement) s’affirme alors la conséquence logique d’une telle détresse, elle se jette dans le vide, c’est-à-dire là où sont les morts qu’elle rejoint sans comprendre, dans l’opaque donc… Pour l’homme, l’ours des campagnes, c’est la sensualité de la nature qui l’obsède. Pourquoi ? Parce qu’une énergie l’oblige, elle est ici sexuelle car c’est la plus violente des énergies ; or à la campagne pour l’ours, il n’y a rien d’autre en guise de congénère que la nature ; cependant il se peut que la solitude pèse tout de même, alors l’homme voit de la peau partout, tout l’attire mais c’est trop, c’est comme un monde inhabité qui serait surhabité, donc non pas habité d’absence mais de présences inatteignables, cela respire partout et cependant l’homme en est séparé, quel drame ! Alors il ne lui reste, en parfaite logique, (vous allez me dire qu’il pourrait partir mais en ce cas, il ne serait pas l’ours des campagnes) qu’à s’y pendre à force d’exaltation, d’excitation devrait-on dire, recherche de contact si l’on veut mais aussi pour faire cesser l’obsession.
Et puis voyez-vous, malgré l’obscurité de ces choses, il me fallait poursuivre car, ces deux fins étaient bancales, ne donnaient rien d’autres que de l’anecdotique et comme souvent m’était venu un maître de tribu pour raconter des histoires, car les tribus se racontent des histoires à travers ceux qu’elles considèrent comme leurs maîtres ; prendre dans cette incohérence un narrateur permettait de donner un semblant de cohérence, celle d’un récit, ce qui est aussi un des mouvements de ces poèmes puisqu’il s’agit de voyager, il y a donc des moments, des étapes, bref, une succession d’événements qui ainsi relient les choses et forment récit. Ce narrateur ne se proposa pas tout de suite comme un homme de la ville mais c’est lorsqu’il lança sa haute pensée, (elle est d’ailleurs constituée d’une partie empruntée à un grand auteur, n’en doutons pas, mais je ne sais plus qui, grâce lui soit rendue !, et d’une autre ajoutée par mes soins. Tout seul, je n’y serais pas parvenu), qu’il me parut impossible de le faire venir d’ailleurs et de plus il fallait, comme ce qu’il disait était juste, que c’était un maître -pensez-vous, un poète !, il fallait donc qu’il soit extérieur au monde des tribus qui, comme vous l’avez remarqué, est souvent critiqué dans ces poèmes ; c’était donc un souci de cohérence du propos mais aussi un lien avec le début qui parlait de la ville, où l’on connaît les probabilités, je le rappelle ; donc ainsi revint mon homme qui ne devint poète, autant dire dans l’acception courante : « à la parole obscure », que pour exciter la tribu qui préfère toujours les morales simplistes qui ont l’avantage d’être claires ; l’obscurité ne plait pas plus à mon homme ours et ma femme chaudron, vous l’avez vu, mais eux ont du courage, ils s’y jettent, les oiseaux se jettent dans le groupes, les humains dans les villes, enfin bref… Tout ceci est dedans, voilà tout, mon cher Louis. Et l’histoire se poursuit, le poète se fait tabasser puis sa parole s’élève au niveau de l’énigme. Car voyez-vous, mon cher Louis, que veux dire « …la pensée abjure la vérité et devient mouvement… » cela est un peu fort, ça sonne bien, c’est vrai mais qu’en dire ; bien sûr que je me soucie comme d’une guigne de la vérité, tout simplement, j’en trouve l’idée simpliste, voire déiste ; oui, je vais jusque là ; et je me dis toujours qu’on raconte des histoires, qu’on se les raconte, ainsi ce qui fait l’histoire, c’est le narratif, me dis-je encore ; le narratif est mouvement de succession et ainsi en est-il de la poésie et du reste qui est un mot après l’autre et non présence comme on l’a dit… Voyez, je trouve des idées, on en trouve toujours… Enfin bref, poursuivons ce poème obscur qui s’obscurcit de pensée obscure. Le poème, en principe, se moque de ces phrases creuses qui lui sont contraire et qu’il ravale peut-être au rang de pensées basses, mais allez savoir… On revient ensuite sur le « nous », l’autre versant des Troupeaux, les amis si l’on veut qui pourraient réagir au tabassage injuste (comme dans le poème page 26 « Dans les camps… » où « nous » aide un homme à moitié mort, un japonais certainement « Un peu d’alcool, du saké, puis nous avons marché. ») mais ce serait encore être du troupeau et juger des mœurs ; c’est ainsi, par cet éloignement, que le monde et ses mœurs apparaît subitement étrange, et nous voilà à nouveau dans le paysage, dans une description en prose qui commence par quelque chose qui serait maussade si ce n’était pas avant tout étrange et qui monte en s’exaltant avec la lumière comme si l’on sortait d’un trou (« …d’une vallée que le soleil dorait… », échappé des choses basses qui nous tirent par les pieds, et ceci, je vous le fais remarquer, Louis, sans en sortir vraiment (« …une barre de gris jaunissant se serrait contre lui » puisque de toute cette bassesse, il reste semble-t-il une trace car alors que je m’étais promené juste un peu avant que me vienne ce poème, j’avais bien vu de mes yeux une racine dans un talus qui avait pris de l’écorce, c’est-à-dire qui s’était en quelque sorte transformée en branche et cela m’avait attristé, voilà tout. Car si la racine fait la branche, quelle confusion, dira-t-on ; ce n’est pas à exclure mais ce n’était pas le sentiment qui s’est alors épanouit, ce qui m’avait troublé, c’était que la racine ainsi faisait monter du sol des enfouissements, envahissait la surface comme si des tombes sortaient de terre, pour le dire de manière expressive … On se rappelle que l’ours des campagnes se pend à une branche ; et ainsi le poème était clos ; mais comment rejoindre le début ? Ce poème me reste obscur, c’est un des rares de cet ensemble, c’est pourquoi je vous le livre, mais maintenant en y pensant ne met-il pas rigoureusement en mouvement l’idée selon laquelle … « la pensée abjure la vérité et se fait mouvement »… Cependant il s’est dit quelque chose entre le rassemblement des villes et la campagne, c’est la solitude de la racine, mais si elle se mettait à faire la branche ; on s’y pend…. C’est-à-dire si le monde n’est pas le monde tel que nous le connaissons ; il ne s’agit pas de relustrer la vieille idée des apparences, non, c’est bien une racine qui se couvrait d’écorce, c’est bien un ours qui voyait trop de sensualité dans le monde (mon frère s’est pendu, je vous le dis comme ça, cela donne du poids) c’est bien une femme qui se jetait dans l’opaque –quel courage, c’est bien l’oiseau seul, l’individu qui craint d’être victime, mais victime de quoi ? On ne le sait pas mais c’est la crainte qui est l’affect, à ce qu’il me semble maintenant, de ce poème. Euréka ! Eh bien voyez-vous, grâce à vous, j’ai dégagé un peu, il se peut donc que j’aie tort de vous en vouloir de votre volonté à rechercher les moments de naissance, cependant, je n’ai pas tout à fait tort puisque tout cela reste un discours après coup, lequel cependant est sans mensonge, je le jure, mais la syntaxe oblige à des liaisons qui introduisent en quelque sorte des ordres et même parfois des causes et des conséquences, ce qui ne saurait refléter le mouvement d’écriture tributaire d’un affect qui le pousse à l’effectuation, laquelle n’est réussie que lorsqu’il y a jubilation du poème fini. Je dois le dire ici, ces poèmes m’ont toujours enchanté, je peux en expliquer presque chaque mot et cependant, tous me sont venus d’un jet et je n’ai fait que quelques reprises, comme quoi il y a quelque vérité dans le fait de dire qu’il s’agit d’états mais ils ne président pas à la création, ils l’accompagnent peut-être ; sans compter que ce n’est pas toute la vérité de la poésie qui peut passer par l’observation des choses, l’intention, le travail et beaucoup d’autres modalités que celles d’un état particulier, d’ailleurs la plupart des bons poètes s’en méfient avec raison et moi de même. Il ne faut jamais oublier que celui qui se trouve écrire des poèmes baigne en général comme je l’ai dit dans une masse poétique, il a donc plus de chance de se trouver pris par une forme et si de plus il juge cet accueil important…
Mais il n’empêche qu’il est bien difficile de comprendre pourquoi une telle forme. Le fait qu’elle se soit imposée, qui est un autre plan du questionnement poétique, n’est ici pas en cause…
Oui, ce qu’on aimerait comprendre c’est cette forme.
J’ai compris bien après que j’avais saisi ainsi quelque chose de la forme poétique d’Ezra Pound, je me le suis dit, et cela m’est apparu lumineux, les percherons dans leur forme, c’est-à-dire ce réalisme du commerce, de l’industrie, introduit dans le vers, proviennent des Cantos, mais quarante cinq mille, tout de même, c’est beaucoup, on imagine des nations entières qui se mobilisent ou pour le moins des régions et c’est ici qu’on rejoint déjà la guerre, c’est-à-dire troupeau contre troupeau. Cet ensemble partait ainsi en attaque comme en guerre mais au lieu de vouloir gagner, il proposait autre chose, non pas fuite, et journal ou lettre d’un ailleurs exotique comme dans le poème page 33 (qui se souvient subrepticement d’un tour à la Michaux) mais décalage, légère distance, introduits par un élargissement, entrelardant ainsi l’attaque de descriptions du monde autour des faits ; et c’est le charme de la nature, sa propension à être réjouissante dans son langage atone que l’on trouve dans ces poèmes. Ces descriptions sont plus abondantes au fur et à mesure qu’on avance, ainsi cela va crescendo, intensifiant par là même une sorte de vie végétative (le mot est de J. Gracq, il me semble) et voyageuse qui se propose et mesure de facto sa hauteur
Mesure de facto sa hauteur ?
Oui, mon cher Louis, car voir le monde autour, l’univers, le cosmos si l’on veut mieux se greffer sur les concepts, c’est de fait apprécier sa grandeur car la grandeur est question de mesure
???
Ne mesure-t-on pas une chèvre par exemple à l’aide d’un mètre étalonné qui donne la mesure du garrot par comparaison ? Je comprends : le monde autour des faits, c’est la mesure des faits, leur grandeur.
Parfait ! C’est donc la description qui fait contraste à l’action et la mesure. Mais, comme tout est complexe, elle se mesure aussi car elle est agissante, elle est action à son tour, c’est ce qu’il faut voir et qu’on verra à la lecture où les passages descriptifs apparaîtront comme l’autre balancement du texte, l’autre temps du tempo. Mais bref, c’est à lire les descriptions de paysage qu’on aura une idée de ce qui se cherche comme beauté, car l’art ne saurait s’en passer (et je ne dis pas beauté pour dire joli, ni sublime, on reste pratique et simple ! Vous savez tout cela, mon cher Louis). Ici ce qui m’a toujours séduit et qui se trouve, trouvera, un épanouissement dans les Trente Et Un Levers Du Jour, c’est la souplesse du phrasé pour prolonger ce qui bouge sans s’en éloigner, c’est-à-dire en restant descriptif et très peu métaphorique. Exemple :
Le bruit lointain de gros cargos qui s’en allaient vers la haute mer, tandis que, sur la plage où nous attendions, les vagues s’amenuisaient et s’échouaient en brassant doucement les eaux mêlées de sable un peu vaseux dans lequel s’enfonçaient de nombreux vers que l’on voyait ensuite, lorsque la mer s’était retirée, tracer des chemins géographiques sur de petits territoires entre un pneu, une chaîne rouillée et les pas d’un oiseau…
C’est à Larmor Plage que les choses sont ainsi, la marée descendait, je me promenais sur une petite plage, derrière l’église, j’étais sans joie mais sans ennui pourtant, je longeais l’eau, ici dans la ria du port toujours un peu vaseuse tandis que, comme il est dit, des bateaux profitaient du flux pour gagner la mer, dont une des particularités est d’avoir des vagues, vous le savez, Capitaine, et ainsi ce sont les vagues qui furent observées ; ce n’était que de petites vagues sans force qui venaient s’échouer sur le sable vaseux, rien à en dire de plus. Mais en remontant un peu sur le sable lissé par l’eau, des traces étaient visibles, traces de vers comme il est dit, donc qu’ajouter encore ? Eh bien justement, c’est dans se dire rien de plus que se situe le phrasé, le mouvement de cette description poétique se développe ou plutôt se poursuit par une image, « chemins géographiques » car c’est ainsi qu’apparaissaient les traces, en se croisant cela ressemblait à une sorte de carte mais cette carte introduisant le territoire (« la carte n’est pas le territoire », dit Beteson) s’incarnait en quelque sorte par le mouvement des vers donné par « s’enfonçaient de nombreux vers » et en quelque sorte étiré par une ellipse de temps « qu’on voyait, lorsque la mer s’était retirée, tracer… » ; alors que, il faut le dire pour être juste, c’était quasi le même instant et j’étais simplement remonté un peu sur la plage ; j’aurais pu écrire « qu’on voyait un peu plus haut tracer » mais cela s’accordait mal avec le temps (voyez comme je fais mon Corbeau d’Edgard, moi aussi) qui s’était introduit depuis le début par les cargos qui « s’en allaient », « nous attendions », « les vagues s’amenuisaient », « s’enfonçaient de nombreux vers » (dont je n’avais vu que les trous laissés par leurs passages mais j’avais senti le mouvement, physiquement, comme quelque chose d’un peu mélancolique ; ensuite donc j’avais vu les traces ; ces traces, je pourrais préciser qu’il en est question dans le Paquebot Magnifique et qu’elles sont issues d’une interview d’un paléontologue qui disait qu’on trouvait incrustés dans la pierre, fossilisés donc, les derniers soubresauts de l’animal, un coquillage, mourant ; c’était certes intéressant mais j’avais senti me frôler l’angoisse de mourir ainsi enfoui dans la vase ; je suis un peu claustrophobe, il faut le dire. Et c’est pour ne pas le sentir trop durement que je m’étais éloigné du bord de l’eau mais j’étais tombé sur les traces, traces des derniers instants, aurais-je pu ressentir (la carte, n’est-ce pas la mort de la géographie, la trace celle du voyageur ? Barthes aurait pu le soutenir) mais cela se transforma en une sensation plus étranges que triste, celle d’une certaine mélancolie devant cette course aveugle de la vie, construisant des territoires dans un monde étranger, souligné ici par les objets issus de la technique humaine qui sont comme des étrangetés dérisoires –en comparaison de la course pour le vie en général ; et qui salissent en quelque sorte le sable lisse de la plage, salissent l’élément naturel qui est alors comme un simple instrument, voir les cargos sur l’eau, mais tout aussi bien, et nous y voilà, que c’est un instrument pour l’oiseau qui y laisse ses traces… ; comme nous laissons les nôtres avec nos détritus, mon cher Louis… Le bouclage fait donc retentir une mélancolie mais aussi son dégagement, soubresaut de la vie en moi à ce moment-là sur cette plage-là et par écho soubresaut de toute vie ou plutôt devrait-on dire de tout mouvement car nous sommes entrés par la description dans un monde neutre qui s’est développé comme un geste et non pas comme un tableau, une image…, un signe pour tout dire.
Si je voulais éclairer encore, je pourrais écrire vingt pages, mon cher Louis
Dieu nous en garde, prenez un autre exemple
Voici
Une mer liquide à la tombée du jour dont les eaux mobiles glaçaient en miroir des couleurs artificielles, des bleus, des jaunes, des violets dont la puissance délavée semblait glisser comme de sombres aquarelles en devenant plane, en s’intensifiant parmi les rochers, les algues flottantes et le jeu à peine mobile du liquide ; c’était une mer dont les étranges couleurs mélangées, roses, violettes et parfois émeraude, domptaient sans envahir, comme un marais, l’horizon noir et presque disparu.
Ceci peut se voir à Kerity, non loin du phare d’Eckmühl, tout près du port dans une d’anse rocheuse qui le jouxte où se trouve beaucoup d’algues et de rocs avec d’étroites langues de sable, un espace mouvementé et comme labouré lorsqu’on le voit à marée basse. Mais à marée haute donc et, lorsque par chance le soir tombe sur la mer, on voit ce qui est décrit là, des couleurs (lesquelles naissent de la diffraction de la lumière sur l’eau mollie par les algues lourdes qui accompagnent son ballant) surtout et des mouvements imperceptibles dans un calme parfait, une respiration, on se le dit et on halète avec, subjugué par ces couleurs étranges que les algues qui dansent dans la houle très lente, font varier avec constance ; alors tout le corps vibre avec ce paysage et les doigts nous chantent un mouvement qui peut, chez le poète, se prolonger, comme le vol se prolonge dans la queue du merle par exemple lorsqu’il vient d’atterrir ; regardez bien, celui-ci, n’est-ce pas qu’on dirait que le mouvement continue à s’exprimer dans la queue et se prolonge dans le corps qui en vibre encore comme vibrent donc les doigts du poète qui laissent avec la main venir les expressions qui les portent au mouvement et les accompagnent ; ce qui les exalte, voyez-vous, les excite si vous voulez et ainsi se propage une sensualité mouvante venue des choses, du monde tout autour que nous relions ainsi, ajoutant du mouvement au mouvement parce que nous sommes domptés, dit le poème, car nous n’en sommes pas les maîtres et nous nous y soumettons sans pour autant, dit le poème encore, en être envahis, c’est-à-dire disparaître dans une autre forme que la nôtre ; ainsi, c’est le soir, la nuit tombe et ces choses se sont liées en un seul mouvement du crépuscule à la nuit . Voyez-vous de la description pure, il y a moins à dire ; c’est donc admettre qu’il lui faut son tempo, ce que sont les autres parties des poèmes, plus branchées sur l’aujourd’hui ou tout simplement sur l’humain ; mais tout ceci est lié et ce n’est que dans la forme suivante, Trente et Un Levers du Jour, qu’on verra la description devenir autonome, mais ce que j’en dis, c’est comme de construire une histoire, j’avais auparavant fait des descriptions infiniment plus mates mais il y manquaient la mélodie, le phrasé donc qui est liaison ; voyez, je tourne autour de l’idée ; alors lâchons une opinion, histoire de faire diversion :
On pourra donc dire que nous relions, nous les poètes d’aujourd’hui, (Kühn, Nemon, Sartorius, Bachelin, Dubost, …, il y en a bien d’autres mais ce sont les dernières lectures qui m’ont paru justes), qu’après la désintégration de la forme ancienne, du phrasé mélodique, au profit d’une rythmique seule qui introduisit beaucoup d’obscurité et moins de trouble que d’obsession, nous, donc les poètes d’aujourd’hui, tenons compte des leçons formelles mais nous relions, car c’est le rôle de l’art de relier –et non celui de la religion ainsi qu’on l’affirme souvent en tirant les marrons de étymologie ; c’est-à-dire que nous raccommodons car nous ne nous accommodons pas du disparate, de l’éparpillement qui ne pousse qu’à des vies morcelées ou bien resserrées en elles-mêmes ainsi qu’en développa la poésie dite blanche, si faible était sa perception du cosmos qu’elle en vint à se concentrer sur un point plutôt que sur un tout, poésie de l’éclat, de la présence, tels en étaient les qualificatifs, donnant naissance à un dieu absent faute de mieux, une unification sans élément unificateur, ce qui la rendit souvent muette, on le sait ; ou bien dans les plus mauvais cas, la conduisit à se contempler le nombril, fascinée par l’acte d’écrire, jusqu’à se mettre à genoux devant cette pratique devenue fétiche ; ce qui coupe les bras… (on a vu, et on voit, cette vue de l’esprit se propager chez tous les romanciers médiocres d’aujourd’hui)… Nous donc, poètes d’aujourd’hui nous relions, et c’est à première vue à travers quelques thèmes de la nature et du corps et donc de l’action. Si l’on retrouve dans certains poèmes le passé, mode de vie paysanne, vieux poètes du siècle précédent, … et que le temps qui passe fait ainsi à nouveau son apparition dans le dire poétique, ce n’est plus seulement le temps qui fuit, le regret, la mélancolie, le vieillissement, récurrent dans toute poésie, mais c’est alors une critique de la mode de l’histoire, car c’est donner à l’histoire comme science humaine son accompagnement et sa musique, c’est-à-dire c’est mettre de l’eau sur les pieds d’argile des faits. Voilà un joli slogan !
Pour ce qui est de la nature, elle ne se chante plus en pastorale depuis longtemps, c’est à nettoyer de sa contemplation la tendance étroite à l’anthropomorphisme que les poètes urbains ont toujours introduit dans leurs exaltation de la nature, c’est à en évacuer l’humain de la tribu, c’est donc à décrire, à voir mieux ce monde que les poètes d’aujourd’hui ont à faire. Voir n’est pas simplement comme se représenter, (sehen-als et sehen, Wittgenstein souligne cette différence et nous aussi, voyez-vous) c’est se laisser pénétrer par le voir, et le corps en vibre jusqu’à l’exaltation parfois … Les poètes d’aujourd’hui y vont avec le corps et c’est le corps qui est nouveau, comme ça tombe bien. Et qui dit le corps, dit action et donc mouvement, il s’agit encore et à nouveau de rejeter le poème comme tableau, d’accomplir le domaine artistique qu’est la poésie dont Lessing disait qu’il implique la succession et se trouve donc propre à décrire les actions. Voyez, mon cher Louis, comme je me range derrière l’autorité des grands auteurs ! Ainsi, pour résumer, nous, poètes d’aujourd’hui, nous lions avec le fil du dire poétique les événements disparates et produisons ainsi un geste, une action donc, ce qui sied mieux aux corps que nous sommes ; voilà tout et cela plaira, soyez-en sûr. Si l’on vous comprend…
Ceci n’est pas très clair, dites-vous ? Voici donc sous forme Farfali, « en mode Farfali » devrait-on dire, la réponse à votre question initiale qui pourrait s’intituler : Le secret de la création
« Alors, voyez-vous, mon cher Louis, j’étais allongé nu avec Chérie dans le jardin et il me tournait en le crâne, toujours ouvert à l’influence, une phrase bête et sans poésie, « Vendu plus de quarante cinq mille percherons » et ça tournait drôlement si bien que la sieste confortable, et les amours qui devaient l’accompagner furent troublés, et que je dus donc, pour m’en débarrasser, jeter la chose sur le papier plutôt que ma purée » Ainsi racontait le Pirate qu’il avait été pris de poésie et avait dû donc laisser Chérie qui s’était endormie, emportée, n’en doutons pas, dans des rêves exquis où la plume plongeait dans l’encrier sans discontinuer...
Ben, mon yeu !
Cela vous épate ?
Moi, je m’en époustoufle les moufles. A bientôt !…
Euh, attendez mon cher Louis, il me vient présentement après cette petite anecdote joyeuse, il me vient ceci et sous cette forme : ce qui me plaît et m’a plu dans ces poèmes, c’est qu’ils sont l’expression d’un détachement du sol
Ah comme vous y allez !
Eh, oui mon cher Louis, c’est sept mille années de paysannerie qui sont ainsi jetées, si j’exagère un peu.
C’est beaucoup
En quittant la terre qu’on laboure avec le cheval, l’âne et le bœuf, on cesse de souffler sur la crèche, autant dire de s’éreinter
C’est pas mal
On se balade ainsi comme des nomades
Mais derrière le nomade se cache le paysan, le Viking n’en fut-il Normand ?
Ainsi, on se balade au-dessus du sol car vous avez raison, la glèbe a tôt fait d’aspirer par les pieds ; d’ailleurs n’a-t-on pas vendu les percherons ? C’est bien vrai et c’est pourquoi le turbo-jet, les êtres du rêve et toutes ces histoires
En effet, c’est efficace mais voyez ces histoires qu’on se raconte pour dire qu’on vient d’ici, cela aussi nous lie un peu les pieds Mais rassurez-moi, il faut bien des pieds ? Avez-vous remarqué que les danseuses, et les danseurs tout autant, on l’ajoute pour la correction modernique, ne semblent pas toucher le sol, c’est comme s’ils étaient aspirés
C’est vrai, on dirait qu’ils volent ; voulez-vous dire par là qu’il faut être un ange ?
Ont-ils des ailes ?
Non
Des anges qui se saoulent, « …Langavulin et autres… », des anges indifférents à la souffrance du pauvre noir à qui on coupe les doigts et puis la main, c’est trop atroce, des anges qui assistent sans rien faire au tabassage du poète de ville, c’est vraiment lâche ; donc ce ne sont pas des anges, croyez-moi !
Des drôles d’oiseaux quand même
Des oiseaux sans aile, cela existe-t-il ?
Certes, non ! Mais la musique donne des ailes…
Vous avez tout compris ; dansons, c’est si poétique !
Reproduit sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com, grâce à l’aimable autorisation de l’auteur.
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