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Littérature américaine contemporaine

Peter Ota

Extrait n°1 du livre La Bonne Guerre

samedi 25 novembre 2006, par Studs Terkel

Le texte reproduit ci-dessous est extrait de « La Bonne Guerre ». Histoires orales de la seconde guerre mondiale, publié par les éditions Amsterdam en mai 2006 (ISBN : 2-915547-25-4, parution mai 2006).

Les quarante-sept entretiens réunis dans « La Bonne Guerre » donnent la parole à autant de protagonistes, connus ou inconnus, de la Seconde Guerre mondiale, qui évoquent leur expérience de la guerre avec la gravité, l’intelligence, la lucidité mais aussi parfois l’humour que Studs Terkel partage avec les personnes qu’il interviewe.


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Quelquefois je repense à ce qui s’est passé et je me pose des questions sur mes origines.

Peter Ota est comptable, il a cinquante-sept ans et c’est un Nisei [1].

Sa mère était japonaise et son père venu d’Okinawa en 1904 a d’abord travaillé dans des fermes, puis dans des mines mexicaines. Ensuite il s’est lancé dans le commerce des fruits et des légumes et au bout de trente-sept ans, il était devenu un des plus importants négociants de la communauté nippone ; il a même été président de la chambre de commerce japonaise de Los Angeles.

Le soir du 7 décembre 1941, mon père était invité à un mariage. Il était en smoking. À la fi n de la réception, les agents du FBI attendaient à la sortie. Ils ont arrêté une bonne douzaine d’invités et les ont conduits à la prison du comté.

Pendant plusieurs jours, nous n’avons pas su ce qui s’était passé. Pas de nouvelles, rien. Quand nous avons découvert ce qui était arrivé, avec ma soeur et ma mère, nous sommes allés à la prison. Je me revois encore en train d’attendre dans le parloir. Quand mon père a franchi la porte, ma mère était morte de honte. Il portait des vêtements de prisonnier : une veste de toile bleue avec un numéro dans le dos. Elle n’a rien dit. Elle a pleuré.

La honte et l’humiliation l’ont brisée. Sa culture japonaise l’avait beaucoup marquée. Elle faisait des compositions florales traditionnelles, et jouait du biwa, un instrument à cordes. Dans sa culture, la honte était pire que la mort. Elle est tombée malade tout de suite après. Elle a attrapé la tuberculose. Il a fallu l’envoyer en sanatorium. Quand on nous a évacués elle n’a pas pu suivre, elle était trop malade. Elle y est restée jusqu’à sa mort.

Mon père a été transféré à Missoula dans le Montana. Il nous envoyait des lettres - censurées, bien sûr - dans lesquelles il nous disait qu’il allait bien. Nous vivions tout seuls ma soeur et moi. J’avais quinze ans, elle en avait douze. En avril 1942, on nous a évacués vers Santa Anita. Sur le moment nous ne savions pas du tout où on nous emmenait, ni pour combien de temps. Nous ne savions pas quoi emporter. Une brosse à dents, des affaires de toilette, des vêtements. On a pris ce qu’on pouvait porter. Avec les autres Japonais, quand on est partis, on formait une vraie caravane. Santa Anita, c’est un hippodrome. Les écuries avaient été transformées en locaux d’habitation. Avec ma soeur, nous avons eu la chance d’être installés dans des baraquements. Ceux qui vivaient dans les écuries devaient en supporter la puanteur. Tout se faisait en commun, sans aucune intimité. Les toilettes étaient collectives. C’était extrêmement gênant, surtout pour les femmes. Les parents ne pouvaient plus contrôler leurs enfants. Moi, je n’avais pas de parents de toute façon, je faisais ce que je voulais. Quand je repense à ce que les familles japonaises ont subi…

En septembre 42, l’ordre est arrivé de quitter Santa Anita. Nous ne savions pas le moins du monde où nous allions. Mon père nous a rejoints juste avant le départ. Il est arrivé dans le camp dans un camion militaire avec d’autres Japonais qui avaient été libérés de Missoula. Je les revois encore parfaitement aujourd’hui : on les avait amenés comme du bétail qu’on aurait entassé à l’arrière d’un camion. On était près de la porte, et on l’a vu arriver. Lui aussi nous a vus. C’était affreux et en même temps, on était tellement contents ! Ça faisait un an que nous étions séparés. Il n’a jamais vraiment laissé voir ce qu’il pensait au fond de luimême. Ça me surprend beaucoup. Jamais de colère ou d’amertume. Je n’arrive pas à comprendre ça. Un homme qui avait autant travaillé, et qui avait tout perdu du jour au lendemain. Il y a un mot extrêmement fort en japonais pour exprimer cela : gaman, c’est-àdire la persévérance. Les vieux l’inculquent à leurs enfants : on ne doit pas se révolter, il faut prendre les choses comme elles viennent et persévérer.

Il avait l’esprit d’entreprise. C’était un enthousiaste. Sa façon de mener ses affaires et ses rapports de travail m’impressionnait vraiment beaucoup. Quand je l’ai vu à Santa Anita, il n’était plus le même homme.

Tous les trois, nous nous sommes retrouvés dans un train, et nous n’étions pas tout seuls. Le train était bondé. Les stores étaient baissés. Et pendant le voyage, nous n’avons pas cessé de nous demander ce qu’ils allaient faire de nous. Nous, les Niseis, nous savions que le gouvernement ne ferait rien de dramatique. Mon père avait mis toute sa confi ance dans ce pays. C’était sa patrie. Il nous a fallu deux jours pour arriver à Amache dans le Colorado. Rien que ça, c’était une expérience. Nous étions juste à la limite du Kansas. Un endroit désolé, désertique et tout plat. Il y avait une caserne, c’est tout. Pas d’arbres, un paysage vide. On aurait dit un camp de prisonniers. Pour nous qui avions vécu en Californie, c’était épouvantable.

L’école dans le camp, c’était de la rigolade. Disons qu’il y avait un certain laisser-aller. Celui qui voulait travailler, parfait, celui qui ne voulait pas, tant pis. Il y avait quelques professeurs consciencieux, mais la plupart ne l’étaient pas. L’histoire de l’Amérique était une de nos matières principales, et on nous parlait tout le temps de liberté. (Il rit.)

Au bout d’un an, on m’a envoyé dans l’Utah pour travailler dans une ferme betteravière. On ne pouvait quitter le camp qu’avec un contrat de travail ou la garantie d’un emploi. Le propriétaire nous versait des sommes ridicules que nous remettait notre contremaître. Nous étions à peu près une quinzaine à travailler pour la récolte, et nous étions payés à la tâche. À la fi n de la saison, on retournait au camp.

S’il y avait du travail pour nous dans une ville qui ne faisait pas partie du commandement militaire de l’Ouest, on nous changeait de région militaire. Moi, j’avais une place de magasinier qui m’attendait dans une confi serie industrielle de Chicago à soixantequinze cents de l’heure. En fait, je ne suis resté qu’un an dans des camps. Ma soeur y est restée jusqu’à ce qu’ils soient démantelés, à peu près trois ans et demi, et mon père y a passé quatre ans et en a fait plusieurs.

La première année, j’ai fait toutes sortes de petits boulots. Et puis comme j’avais atteint l’âge de la conscription, il a fallu que je parte. C’était vraiment cocasse, moi d’un côté qui étais dans l’armée, et de l’autre, mon père et ma soeur qui attendaient la fi n de la guerre dans un camp de concentration.

J’étais dans la réserve, et au milieu de l’année 44, on ne m’avait pas encore incorporé. C’est alors que j’ai reçu un télégramme immédiatement quitté Chicago pour Amache dans le Colorado, pour obtenir une permission en règle du commandement militaire de l’Ouest. Ça m’a pris plusieurs jours, et pendant que j’attendais mes papiers ma mère est décédée.

Comme nous voulions que ses obsèques aient lieu au camp où étaient mon père et ma soeur, j’ai décidé d’aller chercher son corps en Californie. À Needles, j’ai été accueilli à la gare par un agent du FBI. Il était chargé de me surveiller. Tout le temps que j’ai passé làbas, il est resté avec moi. Que j’aille me coucher ou que j’aille aux toilettes, il ne me quittait pas d’une semelle.

Dès qu’on est descendus du train à Los Angeles, il y avait un type de la police militaire et un des garde-côtes pour m’accueillir. Ils m’ont escorté dans la gare. C’était ce qu’il y a eu de plus… (Il ne trouve pas ses mots.) Je ne sais même pas comment je pourrais décrire ça. D’un jour à l’autre, j’allais me retrouver dans le même uniforme qu’eux. À cette époque-là, il y avait toujours un monde fou dans les gares. Quand j’ai traversé la gare avec mon escorte, les gens voyaient bien que j’étais asiatique. Ils devaient penser que je m’étais évadé de prison ou que j’étais un espion. Ils m’ont insulté, et j’ai entendu très distinctement : « Sale Jap. »

Une fois qu’on a été à l’hôtel, l’agent du FBI a fait comprendre aux deux autres que leur présence était inutile. Lui ne pouvait pas faire autrement. Il était écoeuré de voir tout ce qui se passait. Il savait que j’étais dans la réserve et que j’étais citoyen américain. Il ne comprenait vraiment pas pourquoi on lui avait demandé de me surveiller. C’étaient les ordres. On se racontait nos vies. Sa femme allait avoir un bébé et il ne pourrait pas être auprès d’elle. Il trouvait que c’était vraiment idiot.

À Fort Knox, j’étais dans la division blindée. On nous a envoyés à Fort Mead pour nous embarquer quand la guerre a été fi nie en Europe. Ils ne savaient pas quoi faire de nous les Nippo-Américains. On était dans des unités à part. Ils ne savaient pas s’ils devaient nous envoyer dans le Pacifi que. Ils auraient peut-être eu du mal à nous distinguer de l’ennemi. (Il rit.)

La guerre s’est terminée quand j’étais à Fort McDowell, sur la baie de San Francisco. C’est là qu’arrivaient les prisonniers de guerre japonais. Je me suis retrouvé avec une cargaison de prisonniers. Je me demandais comment ils allaient réagir avec moi. J’ai été de mon père m’annonçant que ma mère était au plus mal. J’ai tout à fait surpris. Les militaires de carrière qui avaient été faits prisonniers dès les premiers jours de la campagne de Guadalcanal et de Saipan refusaient de croire que la guerre était fi nie. Quand on abordait le sujet, ils ne faisaient que répéter que c’était de la propagande. Avec les appelés, c’était différent. On s’entendait bien avec eux. La plupart étaient très jeunes - des bohetai, des enfants soldats.

On avait avec eux à peu près les mêmes rapports qu’avec des gosses. Ils avaient peur. Ils avaient tout perdu. Okinawa avait été complètement dévastée. La plupart d’entre eux n’avaient plus de famille.

Je passais mes permissions à aller voir mon père et ma soeur dans des camps. Aller dans un camp, pour moi, c’était comme si je rentrais à la maison pour voir la famille. On faisait pour le mieux avec ce qu’on avait. On célébrait Noël à l’américaine. On essayait de ne pas trop s’en faire.

Quand nous sommes retournés à Los Angeles, à la fi n de la guerre, nous étions persuadés que nous devions nous intégrer à la société américaine. Nous ne pouvions plus nous raccrocher à notre culture japonaise. À l’époque, je pensais que je devais affi rmer mon identité. Je ne sais pas pourquoi, moi, un ancien GI, né et élevé ici, j’éprouvais le besoin d’affi rmer mon identité. Nous pensions tous la même chose. Nous devions prouver que nous étions américains, vous comprenez ?

Mon père et ma mère m’avaient envoyé dans une école japonaise très traditionnelle. Ma femme et moi, nous n’avons rien fait de semblable avec nos enfants. Nous nous sommes installés dans un quartier blanc près de Los Angeles. Dans une banlieue typiquement américaine. Nous sommes devenus plus américains que les Américains, ultra-conservateurs. Quelquefois j’en discute avec ma femme. Nous sommes persuadés d’avoir bien fait. Il était nécessaire de nous mêler à la communauté américaine et de faire partie intégrante de l’Améri que blanche.

Nous avons caché à nos enfants une grande partie de ce que nous avons vécu. Quand je repense à ces quarante années de silence, je crois que ça aussi c’est caractéristique des Japonais. Une fois que la honte est sur nous, nous essayons de la dissimuler. Si nous avons été enfermés dans des camps et si nous sommes devenus des victimes, c’est de notre faute. C’est pour ça que nous le cachons.

Quand Cathy, ma fi lle aînée, a terminé ses études, elle a voulu faire une thèse sur les camps. Elle m’a demandé si je connaissais des gens qui pourraient lui apporter des éléments. Ce qu’il y a de drôle, c’est que maintenant encore il y a beaucoup de gens qui ne veulent pas en parler. Il y en a qui se sont effondrés quand ils en ont discuté avec elle, parce que c’était la première fois qu’ils racontaient ce qu’ils avaient vécu. Moi aussi je suis passé par là. La première fois que j’ai commencé à entrer dans les détails, ça m’a complètement bouleversé. Pourtant, quand ça sortait, je dois reconnaître que ça me faisait du bien. C’était quelque chose qui était resté coincé à l’intérieur et dont je voulais me débarrasser depuis longtemps.

Comment les Sanseis — c’est-à-dire la génération de votre fille — réagissent-ils ?

Ils sont furieux. Ils ne cessent de répéter : « Pourquoi êtes-vous partis ? Pourquoi n’avez-vous pas résisté ? » Ils ne peuvent pas comprendre. Ils n’ont pas été éduqués comme nous.

Aujourd’hui, je résisterais, c’est sûr. La situation était différente à l’époque. C’est ce qu’on a essayé d’expliquer à notre fille. Si ça devait arriver aujourd’hui, je crois que dans leur majorité les Japonais résisteraient [2]

Quand je repense à mon père et à ma mère, à ce qu’ils ont vécu sans broncher, ça ne peut pas s’expliquer. (Il pleure.) Quand je pense que mon père n’a jamais eu un mot plus haut que l’autre. Après avoir travaillé toutes ces années, toute sa vie, à la réalisation de son rêve - un rêve américain, bien sûr - ne pas avoir dit un mot quand ils lui ont tout repris.

Son entreprise valait plus de 100 000 dollars, et il l’a cédée à 5 000.

Quand il est sorti du camp, avec les petites économies qu’il avait, il a acheté une maison. C’était un ancien meublé, dans un quartier mal famé.

Il pensait qu’en habitant là, avec les rentrées que lui apporteraient quelques petits loyers, ça lui suffirait. Ma soeur travaillait comme employée de maison. Il n’était pas rassuré de la savoir dans ce quartier. Quand il est mort, c’était un homme brisé.

Maintenant, avec ma femme, nous nageons dans le bonheur.

Notre fille vient de s’inscrire au barreau de Californie. Vous ne devinerez jamais ce qu’elle fait. Elle travaille pour le Comité de réhabilitation et de réparations de San Diego [3]. Intéressant, non ?


Reproduit avec l’aimable autorisation des éditions Amsterdam.

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Notes

[1] Nisei : première génération de Japonais nés aux États-Unis.

[2] Jun Kunrose, un Nisei de Seattle, qui avait également été interné, déclarait dans American Dreams, Lost and Found (New York, 1980, Pantheon Books) : « Quand on nous a dit de partir, les membres de l’American Friends Service Committee nous ont dit : « Ne partez pas, on va vous aider. »… Certains Japonais leur ont répondu : « Restez donc en dehors de tout ça, vous ne nous facilitez pas les choses, au contraire. » Si on avait écouté les Friends, on aurait peut-être évité beaucoup de souffrances. Nous sommes vraiment partis de notre plein gré. ».

[3] Mouvement créé pour essayer d’obtenir réparation des préjudices subis par les Nippo-Américains internés pendant les années de guerre.


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