« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Littérature française contemporaine
Extrait
samedi 27 décembre 2003, par Franck Magloire
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"Trente ans d’une vie passée à l’usine.
L’usine vit en moi et je vis en elle.
C’est l’histoire de ma vie, de nos vies ouvrières comme des bouts d’usine que nous trimballons à même la peau.
Le livre raconte cette brêche dans le silence. Nous ne sommes plus reléguées à la marge, les mots nous appartiennent en pleine page, et ils disent réellement ce que nous sommes".
Extrait de la quatrième de couverture d’Ouvrière, de Franck Magloire, récit paru en 2002 aux éditions de l’Aube.
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Ces dernières trente minutes avant d’entrer dans l’usine que certaines d’entre nous appellent la taule sont à moi, et j’y tiens… oh ! bien sûr, pas une de plus ni une de moins, je ne veux surtout pas être en retard, je ne l’ai jamais été en trente ans… sauf peut-être une fois, à cause d’un accident sur le viaduc de Cadix qui enjambe le canal et relie les quartiers HLM au périphérique vers Paris… une femme s’était encastrée dans la rambarde métallique… ce jour-là, la chaussée n’était pourtant pas glissante, et la circulation pas plus chargée qu’à l’habitude… sans doute s’était-elle rendormie au volant… au début, cette tragédie ne m’avait pas réellement affectée, elle m’avait presque paru normale… j’ai un peu honte, je le confesse maintenant, mais cet incident devait advenir fatalement… j avais mis mes feux de détresse, j’attendais derrière, masquée par le camion des secours, en tête du cortège des voitures qui me suivaient tout en clignotant… quand nous avons été autorisés à le dépasser, le corps de cette femme avait déjà été recouvert d’une bâche jusqu’aux chevilles… de voir furtivement cette masse inerte qui me semblait s’être simplement assoupie et emmitouflée sous une ouverture, égoïstement j’ai pensé à moi, moi qui aurais pu être à sa place, en retard et encore groggy de sommeil j’aurais accéléré et hop ! plus rien, noir… dans l’urgence les secouristes n’avaient pas pris soin de ramasser une de ses chaussures qui gisait sur le sol et qui avait dû être violemment arrachée sous le choc… j’ai figé mon regard plusieurs secondes sur elle, et si je ne parvenais pas à reconnaître avec exactitude en quelle matière elle était faite, je devinais facilement à son bout rond typique et à son épaisseur matelassée ce à quoi elle pouvait servir… je trouvais indécent qu’elle ait dû mourir avec de telles chaussures à ses pieds, non pas tant parce que je revendiquais une quelconque lubie d’élégance féminine, mais surtout parce qu’elle se rendait sur son lieu de travail avec ses chaussures d’atelier aux pieds…
Beaucoup de mes collègues, dont certaines de mes amies, viennent au boulot, elles aussi, chaussées de leurs sabots de sécurité et cintrées dans leur blouse déjà boutonnée… coût l’attirail porté parfois une bonne heure avant, en comptant la route à faire… pour gagner du temps au vestiaire, pour ne pas être en retard aussi, et chaque fois, je revois la chaussure de cette femme sur la chaussée… ce n’est pas le spectre de la mort qui me glace, l’âge aidant, je l’ai apprivoisée, et nous serons toutes emportées à plus ou moins brève échéance… abrégées chacune de sept à dix ans dans tous les cas, à considérer les chiffres… cette différence d’espérance de vie court irrémédiablement entre nous et ces femmes qui sont cadres… je tiens ça d’une militante cégétiste que j’ai bien connue, elle aimait à citer les statistiques de classes qu’elle trouvait en fouinant dans les bouquins, avant d’en faire partager tout l’atelier sur ses tracts collés copieusement sur le tableau d’affichage à l’entrée… sans effets apparemment… alors cette façon qu’ont certaines de mes collègues de devancer le temps, d’endosser l’heure finale nui les tue un peu plus chaque jour… elles naissent, vivent, meurent Moulinex… les chaussures aux pieds, la corne aux mains, le nylon à leurs débuts le coton doublé désormais, à même le torse, sans maquillage ni apprêts pour beaucoup… déjà en tenue de travail, elles se fondent dans le moule de l’usine, la prolongent de chez elles à la boîte, de la boîte à chez elles, sur l’ensemble du trajet… pour le moment, pour moi, ces trente minutes de répit où je n’ai pas enfilé la moindre fonction, je ne suis pas encore ouvrière…
Qu’est-ce que j’aurais pu être autrement ? toute petite, dans les premières années de la primaire, je souhaitais devenir institutrice… toutes les gamines le veulent, ça ne compte pas… puis l’envie m’est vite passée, d’autant que je devais me coltiner les heures d’étude après la classe, surveillée par ma sœur aînée, une jeune femme déjà, qui portait un vif intérêt à la géographie, à ses cartes en couleurs et ses quadrillages… plus que douteux, à mon sens… elle me bassinait avec les échelles aussi, en vain, si réduits, je me disais, les océans et les grandes terres soi-disant, et mon pays : une petite noix,., comment cela se pouvait, tout ranger là-dedans, noir une fois fermé et qui ne respirait plus ?… je n’avais pas encore rencontré la mer, je devais la voir plus tard, après mon mariage… ici, j’avais les rivières, et la mer telle que je l’imaginais n’était rien de plus que quelques rivières qui s’ajoutaient, battue par le vent aussi mais sans les arbres pour le décourager, alors que chez nous à la campagne, je pouvais passer des heures a regarder les feuilles vriller et se tordre par terre… Quel continent ? ma sœur continuait de jouer les maîtresses d’école tandis que moi, je regardais ailleurs… Allez, dis-le, elle se redressait, soulevait sa blouse d’école, découvrant sa robe en velours rouge et à jabots… Dis-le, je ne comprenais pas où elle voulait en venir, les carreaux des vitres découpaient le ciel, coinçaient mon souffle et le vent contre leurs montants, j’étais dehors… Regarde ton livre, mais je n’y voyais rien, tout lisse, et froid… les pages maculées par les nombreuses mains qui les avaient tournées me faisaient l’effet de palper la petite mort de l’arbre qui se serait détachée en feuillets sous mes doigts… Tu ne sauras jamais ce qui se passe dans le monde, finissait-elle par déclarer d’un air sentencieux… je pensais qu’au contraire, il tapait au travers des vitres, le monde… s’immisçant au centre des champs vallonnés et dans les haies sur les pourtours, au rythme de la rivière qui battait comme une veine de sang en plein dans le creux… je le voyais tel qu’il était : dehors, et moi courant, me roulant dans l’herbe, les genoux terreux à force de bouler, il sentait bon et je préférais le respirer à grandes bouffées plutôt que de continuer à m’user la culotte sur les bancs de l’école…
Mais qu’est-ce que l’usine vient faire là-dedans ? on n’en rêve pas, on ne s’y voit pas, c’est tout le contraire… ce dont je rêvais, à l’approche de l’adolescence, n’était pas bien différent de mes camarades, on désire d’abord ce qui est tout proche de soi, on veut ce qu’on voit de mieux dans les yeux des autres, c’est comme une affaire amoureuse, ces choses-là… je voulais juste une mobylette neuve et ma paie à la fin du mois pour sortir, aller au bal, toujours me dégourdir les jambes mais en bonne compagnie cette fois… simplement vivre… me payer ces petits bouts de liberté, il fallait aller vite, comme les autres de quatorze ans, et à l’image de leurs aînés qui avaient donné l’exemple… dans le coin, hormis aller jusqu’au certificat d’études, apprendre davantage ne payait pas de toute façon… long, et fastidieux… on n’en voyait pas l’utilité à venir, on ne s’y projetait pas… et les livres étaient inexistants à la maison ou alors ils survivaient rarement, ils servaient plutôt à attiser le feu de cheminée, on les retrouvait près de l’âtre amputés de leur moitié, le temps d’en saisir un bout que l’autre était déjà parti en fumée, c’est ainsi que je n’ai jamais su la fin d’aucune des histoires que je ramassais… ma mère qui ne savait pas lire nous achetait des petits livres de contes sur le marché du samedi… un seul enfant par semaine et par marché… chacun notre tour, toutes les neuf semaines… elle semblait lire parfois avec nous, elle déviait les phrases, brodait dessus et à côté, si bien que souvent les mots qu’elle disait débordaient de la page…
J’en viens à me demander si mes premières années se sont imprégnées en moi comme une seconde peau tapie jusque dans mes entrailles ou si simplement elles n’ont fait que passer pour que je prenne ma vie en main ensuite et que je décide seule de mon avenir… je me le demande pour mes deux enfants et ce sang similaire qui irrigue chacune de nos veines… en dépit de son goût immodéré pour les voyages, ma sœur, elle, est restée mère au foyer, à cinq kilomètres du village où nous sommes nées… mariée à dix-sept ans, elle a trois gosses dont deux travaillent en usine, l’une dans un centre d’abattage de poulets, l’autre en maçonnerie… je ne veux pas de cette hérédité ouvrière pour mes enfants, elle a déjà laissé trop de marques dans la famille… ma fille a un parcours qui n’est pas si éloigné du mien, de ma jeunesse, de cette volonté de faire son chemin sans avoir passé trop de temps à l’école, elle travaille déjà à vingt ans, comme agent d’entretien hospitalier… elle sait toutefois, contrairement à moi, qu’elle ne s’arrêtera pas, qu’elle pourra apprendre encore, progresser, se former continûment, devenir aide-soignante… quant à mon fils, je ne saurais dire d’où lui vient cette lointaine vocation…
Une seule chose est sûre : quand je suis sortie de la chambre, il naissait dans mon ventre avec pour uniques témoins ces fleurs trop écloses et qui embaumaient ma robe… conçu en mars, le mois de ma naissance, moi-même conçue en juin, le mois où sa grand-mère a vu le jour dans la vieille bicoque de mon enfance… la boucle était bouclée… c’est idiot, un truc d’écrivain je suppose, voilà que le virus me prend moi aussi, mais c’est la stricte vérité… pour lui plutôt ce genre d’anecdotes, ces belles coïncidences du calendrier… lorsque je le lui ai fait remarquer, il a fait celui qui savait, qui s’y attendait presque, et il s’en est tout retourné en paroles… comme possédé… Tu vois à présent, m’a-t-il dit, la ronde des entrailles se transmet d’une nuit à l’autre, et sûr que ce livre se lira sans début ni fin… un hommage au cercle qui ne demandait qu’à se faire jour… à chaque paragraphe, son arc de lecture… et pour finir, un livre qui nous dira elle, toi, moi… de la paysanne illettrée contrainte à la métaphore incertaine à l’ouvrière, de l’ouvrière longtemps cantonnée au silence à l’écrivain, de l’écrivain à ces traces terreuses et métalliques enfin dépoussiérées pour qu’elles puissent s’inscrire elles aussi en sillons sur la page, quitte à la déborder une fois encore… du mot tout fait de chair, qui vit et s’incarne, et qui s’amuse à multiplier sa ronde comme les pieds d’un enfant qui creusent le sol sur un tourniquet… nous en ferons un livre de famille à feuilleter, ni amputé ni rendu aux flammes… si tout se passe bien, et avec un peu de chance aussi, nous rencontrerons les autres, et ce fameux cercle s’agrandira…
En attendant, moi, il me faut encore du temps pour me faire à la chose écrite, les livres tels qu’ils étaient faits n’ont jamais été suffisants à mon goût… me faire à l’idée aussi nue nos voix se confondent au fil des pages, la mienne, la sienne et celle des autres gens autour de nous…
J’arrive sur le viaduc, tout éclairé et presque désert à cette heure où la nuit se termine à peine… de là, surplombant la ville, je vois le centre qui scintille encore, hésitant à mi-chemin entre la nuit qui se défait et le jour qui peine à commencer… je pense aux autres justement… autour… et bien différents… ces noceurs qui rentrent chez eux tout gonflés d’alcool… j’ai eu mon époque moi aussi, connu la chanson même si, mariée à vingt ans, j’ai eu peu le temps et le loisir d’y participer… j’ai une vague idée malgré tout de l’air actuel que m’ont laissée entrevoir mes deux enfants et leurs amis quand il leur arrivait de rentrer à l’aube pour poursuivre leur discussion… à refaire le monde, alors que je partais pour travailler… je les entends d’ici beugler contre l’ordre établi, contre les riches, les pauvres, contre tous les gens installés avec l’âge comme je le suis dans un espace de vie si bien organisé… mes meubles surmontés d’une petite quincaillerie de bibelots, mes chaises soigneusement disposées autour de ma table délicatement cirée, mes horaires postés au garde-à-vous… ou peut-être qu’après tout ils s’en foutent littéralement de la périphérie et du reste…
Leur soirée débute à l’heure où je vais me coucher… cette heure où ils commencent à se laisser aller en douceur et avec complaisance… la musique est forte, l’odeur des parfums et la cendre avivée saturent l’air, les va-et-vient constants des clients empêchent la reconnaissance a un seul visage, il y a comme une impossibilité à fixer son attention, une volonté commune d’oublier tout point d’ancrage… à savoir s’ils se désirent vraiment, s’ils ne se rencontrent jamais… il s’agit plutôt pour eux de se perdre, de laisser partir une tablée entière avec un de ces grains d’iris dont la pupille s’allège, l’un après l’autre, jusqu’à ne plus voir, jusqu’à la fermeture… ici, mon téléviseur bleuit la chambre, mon souffle pèse, et mes yeux perlent en leurs bords avant de se fermer d’une manière égale… là-bas, les cigarettes nappent les visages, les vêtements, le voile hasardeux du temps qui s’écoule… ils en rallument une, se rincent de nouveau… à chaque coin de table, il y en a toujours un qui tente vainement de toucher la jeune femme qui lui fait face et qui se retient en souriant… qui se dit pourtant : Et si la courbe de ma bouche lui touchait délicatement le bras, et si j’osais lui demander de coucher avec elle maintenant… mais non, il continue de sourire, promène son appétit sur son petit doigt cerclant le bord du verre, les lèvres prêtes à exploser… ses roucoulades s’enchaînent, certaines ressemblent à des phrases mais les mots ne servent à rien, de toute façon avec la musique… tous deux savent pourquoi ils sont là, le jeu est ailleurs… dans l’attente, dans le défraiement du temps… elle se fait espérer, se détourne de temps à autre, il piaille, des yeux elle s’arroge la limite du soutenable… elle pense sans doute à la même chose que lui mais avec plus de discrétion et par petites touches, elle bande doucement, sans violence… elle a, comme nous toutes, la patience féminine, la charge étoilée qui monte par degrés… finalement, je me suis relevée pour éteindre le poste, je me recouche dos à dos contre mon mari qui dort profondément… un autre soupirant du même âge ou un spécimen du type commercial quadragénaire en goguette a sans doute déjà posé son verre sur leur table et s’est assis à côté d’eux… l’alcool plein la lampe, il engage la conversation, il gêne, elle s’en amuse, le premier qui se sent menacé s’emploie alors à le distancer, à l’étiqueter comme un ivrogne récalcitrant et perturbateur, peut-être va-t-il même lui vanter les mérites de la sobriété… ce qu’il fait… alors pourquoi diable est-il assis là, dans ce vaste fumoir couvert de parfums alcooliques et de sueurs avinées ? qu’attend-il pour l’emmener respirer au grand air, se frigorifier au doux calme de la mer et des vagues qui ne sont qu’à dix kilomètres de là ?… non, il attend simplement, lui aussi, il n’est pas à une contradiction près, que leurs corps se courbent suivant la pente ivre de la nuit… moi, je me retourne, je ne parviens pas à dormir complètement, je pense à mes premières fois, je le regarde qui continue de dormir profondément, je me tourne à nouveau… je ne sais pas si c’est le temps qui a fait nos corps se délier, l’habitude ou les outrages réciproques au jour le jour…
Il se peut que la routine soit venue bien avant… elle peut aussi bien prendre sa source à la bouche du sourire convenu de ces dragueurs séculaires, à la pointe de cette mèche que la jeune femme dépose inlassablement en arrière de ses cheveux pour masquer la gêne de cette appétence qui lui titille ouvertement le bas-ventre… dans l’univers clos et répété de l’usine et de mon logement HLM qui ne sont que des petites parties bétonnées d’autres conglomérats, d’autres blocs d’appartements en vis-à-vis et de barres d’immeubles étalées en bandes circulaires… au beau milieu de cette foule indistincte et reconduite chaque soir, qui boit, éructe, trinque, chante, abasourdie et aux sens défaits par trop d’alcool, de ritournelles, de corps à palper, de vitres prêtes à faire miroiter n importe lequel de ces Narcisses avachis au comptoir, de plus en plus bruns dans l’éclatement de leur bouteille, opaques même, comme l’oubli… à cette heure, je me suis vraisemblablement rendormie, les poings serrés et sur le côté, je n’ai que quelques heures pour me détendre, oublier aussi et rêver un peu, tout comme eux… qu’il s’agisse de ces gens attablés qui rêvent éveillés leurs futurs ébats de circonstance après la sortie des cafés, de l’insomnie des personnes seules au fond de leur lit, de trente années de partage d’une surface rectangulaire changée tous les dix ans pour le confort du couple, pas de différences notables entre les cohortes… nos nuits se ressemblent, elles insistent pour que le point du jour advienne le plus tardivement possible… nous retardons tous le moment, pressons la nuit de ne pas se terminer… le petit jour, lui, est à confirmer et à recommencer… peu d’entre nous résistent à cette peur-là…
Voilà que je déraille : je me suis arrêtée au milieu du pont et je vois cette femme accidentée, bien vivante et qui me sourit en jetant ses deux chaussures par-dessus la rambarde toute neuve, d’un beau geste ample et circulaire, droit dans l’eau saumâtre du canal qui rejoint la mer… à croire que je me suis saoulée toute la nuit avec mes compagnons noceurs, que je me suis enivrée du souvenir de mes enfants et de leurs amis qui philosophaient sur la possibilité d’un autre monde… un coup de klaxon appuyé d’une voiture derrière moi m’en dissuade, je sursaute… le jour et la façade ombrée de l’usine se rapprochent sans doute…
Sur les abords du périphérique, il est encore tôt mais déjà les enseignes des magasins que je fréquente parfois les week-ends s’allument, celles que je peux apercevoir de ma chambre à coucher sont même restées en éveil toute la nuit durant, celles des hypermarchés, des magasins d’ameublement en kit, des foires-à-tout qui inondent la plaine de tôle et de lumière artificielle au-delà du viaduc… les camions s’activent, et les marchandises sous film et montées sur palettes sont déchargées par des hommes en bleu de travail, le visage violacé par le froid matinal… tout semble procéder d’un camaïeu de bleus, à l’image de la nuit qui se délave en un mauve… je trouve la scène risible, pensant au calme, au ciel, à la couleur d’une chambre d’enfant mais non, là, ce sont le froid, les entrepôts, les salopettes qui retiennent les saletés… passent ces trente minutes, je ne regarde même plus les panneaux indicateurs, je prends les ronds-points machinalement, je connais la route par cœur… elle est loin cette première fois… comme toutes mes premières fois, où je revenais du bal du village tard dans la nuit, où je faisais l’amour dans la petite chambre du premier étage sur un lit de fleurs et sans le savoir, où je posais mon regard partout avec un mélange d’inquiétude et d’excitation en traversant le cœur de la ville pour être embauchée définitivement à sa périphérie… loin le scintillement du centre, les noceurs et autres bâtisseurs de rêves qui se sont éteints à cette heure du petit jour…
Ma nuit à moi se prolonge et elle me maintient les yeux grands ouverts… je ne souffre pas de faire ce que je fais, il existe aussi des petits bonheurs à l’usine comme ailleurs, mais il flotte comme un manque de clarté qui nappe les silhouettes… je pénètre au cœur de la zone industrielle à laquelle un de ces poètes égarés a eu l’idée saugrenue de donner le nom d’Espérance… j’arrive bientôt sur le parking qui a été construit à l’extérieur de l’enceinte et qui n’est pas si vieux, c’était un herbage avant… le cabanon a été remplacé par une belle cabine de verre toute transparente, prolongée par une barrière automatique surmontée de lanternes rotatives orange, pour prévenir la tempête et éviter les naufrages… le vieux qui faisait partie de la maison a laissé sa place à un jeune gardien en uniforme, galonné de petits bâtons d’or et décoré d’un blason aux armes et aux couleurs d’une entreprise sous-traitante… il prend son travail très au sérieux, note les retards en exigeant parfois des retardataires qu’ils donnent leur nom, celui de l’atelier où ils travaillent, un numéro ou quelque chose qui puisse les identifier… enseignement glané de haute lutte qu’il s’empresse sûrement de transmettre ensuite à la direction du personnel… je me gare à ma place habituelle, le marquage au sol est sans équivoque, personnel côté cour, direction côté jardin… même si avec le temps, surtout ces vingt dernières années, les voitures des uns ressemblent aux voitures des autres malgré la vanité des emplacements… l’ouvrier en XM des années quatre-vingt-dix, on en a beaucoup causé, on en a médit… ça roule en XM et ça suce des cailloux tout le reste de l’année… c’est drôle, l’usine Citroën qui a pourtant pas mal licencié depuis est restée en face, tout près, notre frère jumeau à toutes…
L’usine avance, plusieurs centaines de mètres avant même d’emprunter la bretelle de sortie du périphérique, à droite entre les rails du chemin de fer et le canal de l’Orne par lesquels on achemine encore certaines matières premières, à gauche entre les entrepôts et la plaine céréalière, en bas sur la longue route qui traverse l’une des plus anciennes cités ouvrières caennaises et le plateau déserté à mesure depuis quatre ans et qui domine toujours, dans mon rétroviseur et au travers du pare-brise de ma voiture quand le moteur s’arrête et que j’aperçois de larges bâtiments ondulés avec la marque inscrite en gros pour être vue de partout. .. rien à ajouter, j’y suis, ma vraie nuit a commencé…
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