« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Ecrire en Palestine
lundi 31 mars 2003, par Hanan Elmasu
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Ces jours-ci, marcher dans les rues de Ramallah est devenu un acte de réflexion, d’incertitude, de force de volonté. Revenant juste d’un passage au Caire, où je me suis souvenue de ce que voulait dire marcher dans les rues d’un pays arabe sans appréhension, avec son agitation et sa vie, ses odeurs, ses cris, ses rires et son chaos organisé, je ne pouvais rien faire d’autre que me lamenter de la perte de ces promenades dans Ramallah. De retour, en taxi de l’aéroport (le troisième taxi sur la route du retour, un de l’aéroport à Jérusalem, un autre de Jérusalem au passage de la frontière à Qalandia, pouvant aussi bien s’appeler un check-point, et un troisième de l’autre côté du passage jusqu’à mon appartement à Ramallah, un total de trois heures, comparé à mon heure de vol pour le Caire), je me suis de nouveau rappelée de la beauté de cette ville appelée Ramallah. C’est une beauté unique, gâchée par la tragédie et la peur, mais une beauté néanmoins. Lorsqu’on est attiré par les yeux d’un enfant dont la vie est marquée telle une cicatrice par la tristesse, alors on est attiré par la beauté de cet endroit.
Sa beauté est très différente de ce à quoi je m’attendais, quand je suis revenue la première fois, des histoires de mes souvenirs d’enfance au Canada, des histoires d’oliviers, d’amandiers, d’abricotiers, des histoires d’étés nonchalants dans les brises fraîches au milieu d’une chaleur étouffante. Il y a de la lumière et de la vie émanant de cette ville telle que je ne l’ai rencontrée dans aucune autre ville lors de mes nombreux voyages. À la différence du Caire, où il nous est constamment rappelé la vie qui jaillit de ses rues, la sensation d’une ville qui possède une âme et un esprit qui lui est propre, des rues de cette cité suinte une vie qui est ancienne dans sa souffrance, mais qui a persévéré en dépit d’attaques continuelles. C’est une vie que tu ressens lorsque tu touches la peau d’une personne et que tu sens la pulsation sous cette frêle protection… un lent et constant courant de vie qu’il est dur de détruire.
J’arpente les rues maintenant, et je songe à ce qui se passera durant chaque trajet. En passant à la boutique à l’angle, je regarde les camionnettes Ford qui transportent les gens à travers la ville et je me demande si les Forces Spéciales israéliennes pouvaient se trouver à l’intérieur, stoppant n’importe où dans la ville, surgissant du van avec des armes et des gaz lacrymogènes, ouvrant le feu dans les rues, ou faisant une razzia dans un immeuble du centre. J’observe les gens qui marchent devant moi, à côté, derrière moi, pour voir si je les reconnais, me demandant si l’homme à coté de moi avec la tête recouverte d’un keffieh pourrait être un membre d’un autre groupe de Forces Spéciales qui, subitement, sortirait un pistolet et attaquerait le jeune homme devant moi. Je me demande si, soudainement, le bourdonnement d’avions de reconnaissance qui tournent souvent au-dessus de nous, disparaîtrait et serait remplacé par un hélicoptère Apache qui commencerait à larguer des bombes, alors que je me dirige vers la maison de mon amie. Je regarde le véhicule garé sur le côté de la route à côté de moi, alors que j’attends un taxi qui s’arrête et me prend, et je me demande ce qui se passerait si ce véhicule venait à exploser. À quelle distance devrais-je rester pour m’assurer de ne pas être blessée en cas d’explosion ? Cela changera-t-il quelque chose si je traverse la rue ? Je ne suis pas rassurée de marcher vers des angles où je ne peux apercevoir l’autre bout de la route, parce que, peut-être, une jeep israélienne, tapie dans les buissons, attend quelqu’un à arrêter ou à viser. Alors que je rentre à la maison, j’entends un énorme bruit, et je me demande si c’est un camion poubelle qui passe sur un ralentisseur, ou la maison d’une personne dynamitée par l’armée israélienne.
Mais mes promenades de prédilection sont celles qui se déroulent lorsque cette cité est sous couvre-feu. Lorsque son pouls a été ralenti à la suite de substances étrangères que son corps s’est habitué à rejeter. Je marche la nuit, pendant le couvre-feu, pour que ce soient ces petits actes de bravade qui me rappellent que je suis encore un être humain, qui me forcent à rejeter le poison d’une occupation, occupation qui s’évertue à me jeter des accusations afin de me convaincre que je ne suis pas un être humain. C’est une sensation de liberté que d’arpenter les rues après 6 heures du soir, lorsque le couvre-feu est imposé, ça me maintient en vie. Cette liberté est un délit sous occupation. Malgré tout, je commets ce délit la tête haute, en défiant quiconque de me dire de faire autrement, et je guette d’autres « criminels » faisant la même chose. Quand marcher dans les rues de votre ville natale devient un crime, vous savez que vous posez les pieds en eaux troubles. Cependant, ce sont ces petits actes de défi qui cimentent le courage d’un peuple. Comme l’histoire de mon amie Cathy, me racontant que sous le couvre-feu, son collègue décida de prendre sa voiture pour acheter des provisions de cigarettes et du pain. Aux protestations pleines d’inquiétude de sa femme, il répondit simplement « Ana mish kalb »… je ne suis pas un chien. Pourtant, ici, tant de gens ont été traités pire que des chiens toute leur vie, qu’il est parfois devenu difficile de les persuader qu’ils n’en sont pas.
Pourtant, ces actes de courage découlent de ramifications si sérieuses, qui forment la lutte quotidienne de la résistance non violente des Palestiniens. Tenter d’avoir une vie comme tout être humain, dans les Territoires occupés, a été une des plus longues formes de résistance non violente de notre histoire. Je suis fatiguée et écœurée par les appels continuels lancés aux Palestiniens afin qu’ils adoptent une résistance non violente face à l’occupation brutale d’Israël. Je suis découragée par ceux qui ne vivent pas sous occupation et qui me disent que si seulement les Palestiniens appelaient à cesser toute violence, alors le monde soutiendrait leur cause. Les Palestiniens ont fait ceci, il me semble, toute leur vie (le simple fait d’existence est une résistance). En réalité, ils ont été les précurseurs de la résistance pacifique face à l’oppression. Un ami me rappelait, il y a quelque temps, qu’ils furent en fait parmi les premiers à utiliser la désobéissance civile, dès 1925, au moyen de grèves générales en protestation à la colonisation sioniste, et plus tard en 1936, pendant la révolte arabe, où une grève générale étendue a tenu durant six mois, bien avant le mouvement des droits civiques aux USA. Un peu plus tard, ce sont les milices sionistes que la communauté internationale avait condamnées comme terroristes. La seule différence avec aujourd’hui, c’est que ces milices sont devenues un État, dont le gouvernement et son armée mène un terrorisme d’État, avec l’accord tacite et, parfois, carrément le soutien de la communauté internationale.
Si tu m’aurais dit il y a dix ans, lorsque j’étais à Vancouver, que j’aurais à vivre cette vie, je t’aurais ris au nez. Si tu avais essayé de me relater ce que signifiait le simple fait de marcher dans les rues, ici en ce moment, je t’aurais pris pour un cas paranoïde. Si tu m’aurais dit aussi que je passerais une nuit comme celle d’hier, réveillée par les soldats israéliens frappant à la porte à 3 heures du matin, m’obligeant moi et les autres quarante locataires de mon immeuble (beaucoup parmi eux sont des enfants) à rester dehors sous un froid glacial pendant qu’ils fouillaient à l’intérieur, je t’aurais dit que des choses comme cela n’arrivent plus dans ce monde moderne.
Pourtant, je suis ici, à 12h30, ayant passé la journée encore à écrire un autre communiqué de presse concernant une personne détenue arbitrairement, cette fois-ci, alors qu’elle se rendait à un forum mondial pour discuter de ces mêmes questions, je suis ici, attendant le retour des soldats israéliens, parce qu’ils ont dit qu’ils repasseraient. Je suis ici, lisant encore des tragédies quotidiennes, d’enfants tués, de leaders arrêtés, d’humiliations aux check-points, de quartiers entiers démolis et détruits. Je vis ici, où l’irréel est devenu une réalité horrifiante. Et je me demande si, dans dix ans, je serai de retour à Vancouver, à rêver aux rues que j’empruntais pour descendre, des rues qui, autrefois, avaient un nom, avant de disparaître sous le bulldozer de l’apathie, le manque de volonté politique, et la reconnaissance trop tardive d’un peuple privé de vie.
Hanan Elmasu
Traduit de l’anglais par Eric Colonna
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