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Extraits

Notre Dame d’Eastern Airlines & Lolita d’Alexandrie

Poésie française contemporaine

mardi 20 mars 2007, par Carine Fernandez

Carine Fernandez est l’auteur de La Servante Abyssine et La Comédie du Caire, deux romans parus chez Actes-Sud.

Elle a collaboré aux revues La Main de singe, Le Journal des lointains, Triages (Tarabuste), La Polygraphe, etc…


Notre Dame d’Eastern Airlines

J’ai sur la main
La marque de l’amour
Le guerrier chinois
Se dresse
Cuit dans la glaise
Ses pieds se descellant
Écraseraient l’ibis
Oiseau mort
De pierre noire
Au profil de faucille
Oiseau cadavérique
Un jour
Cela vola.
 
Sur la main
La marque
D’anciennes chutes
Écorchures de graviers
À jamais indurées
J’ai fait le saut à l’élastique
J’ai passé des nuits
Et des jours
Des années
Dans des avions
Les mêmes
Toujours
Tragiques
Où dormaient seuls
Les boeufs
Et les petits enfants
Donnerait-on au sommeil
Une heure
Que l’on saurait dernière ?
 
Des nuits dans les avions
Sans vieillir d’un seul jour
J’allais plus vite
Que la rotation terrestre
Plus vite que ma soif
Plus vite
Que ma tiare flamboyante
De madone outragée
Je ne voyais personne
Je traversais
La transparence des hommes
Des villes
Des continents
Avec la passion
D’une charmante idole véloce
La main
La marque
L’amour.

Lolita d’Alexandrie

Si loin d’Alexandrie
 
Lolita !
 
Hôtel Globe et Cécil
Le majordome nubien
Akhénaton en livrée bleu de Prusse
A posé le plateau du petit déjeuner
Se détournant à dessein
Du drap sabré de jour limpide.
Le flot d’une chevelure enfantine
En jaillit
Comme un trophée charmant.
 
Aux bains de Cléopâtre
En maillot plus noir
Que les sept péchés capitaux
Sur sa chair pâle et meurtrie
 
Lolita !
 
Février roulait des tramways incertains
Alourdis par la pluie
Et l’oubli des nageurs de l’été
Sur la corniche violentée.
 
On mimait l’amour dans les maisons closes
Et sur les écrans géants
De la luxure en velours rouge.
Vanille et ambre solaire
Jonhson baby oil
Ton parfum traverse l’écran.
Les naïades depuis des lustres
Lovées amoureusement
Au plafond astronomique
Fées redevenues étoiles
Tordent leur croupe
Sous la fourche des tritons.
Cinéma Thoutmès
Sis place de la Révolution.
 
Lolita !
 
Les bains de Cléopâtre
Dégoulinent
De toutes les ondées livides
D’un vieux printemps alexandrin.
Decadere !
Un jour
La ville glissera dans la mer
Fondra
Ira vers sa dissolution.
Tout est funèbrement décadent
Buriné, crevassé, percé de trous de ciron
Comme ces blocs de granite
Géants friables, piqués de petite vérole
Que la grue tire, couverts d’algues
Des fonds marins
Au large de l’île de Pharos.
Et ces sphinx
Aux flancs historiés de coquillages !
 
La ville a la lèpre de l’histoire.
Si vieux : les quais, les bars,
Les marins gallois ou galliciens
Toujours les mêmes marins,
Même terre, même mer,
Même remembrances d’antiques naufrages
Chantés dans les idiomes de l’Ouest.
Le temps coule et se délite
Tout est si vieux !
Sauf toi, Lolita !
Aux frêles membres hachurés
Tranche à tranche.
Du pain blond
Sectionné par les lamelles du store.
Dans les rayures du sombre au clair
Un peu de toi existe
Et s’anéantit aussitôt.
Éclairs de Lolita
Petit zèbre
Qui bondit sur les vertes pelouses
Des idiomes de l’ouest.
 
Lolita !
 
Les bains de Cléopâtre
Ruissellent
De toutes les ondées éplorées
D’un très ancien printemps
Alexandrin.
Les miroirs tavelés
Des pâtisseries syriennes
Me happaient avec voracité.
Une ombre adolescente,
Toute ferveur
Y fit naufrage
Successivement
Dans chaque vitrine, dans chaque glace
Du lupanar marin.
Ville d’Alexandre,
Frémissante sous le vent
Descendu comme en plein rut
De la mer septentrionale.
Non, Lolita ! Pas l’Océan,
Est-ce même la Méditerranée,
Celle qu’on appelle
La mer du Nord
La mer aux yeux blancs ?
 
Ping ! Ping ! Ping !
Trois cailloux
Trois ricochets
Bien visé Lolita
Le vieil homme a mal au coeur
Une griffe rose y enfonce
Epinglé
Sphinx noir
Sur ton tableau de chasse,
A jamais momifié
Le chasseur enchanté.
 
Un homme me regardait dormir
Hôtel Globe et Cécil
Caressant les boules de cuivre du lit
Luminaires célestes
Reflétant miniaturisées
Quatre fillettes de seize ans
Au corps lascif et content
Si loin d’Alexandrie,
 
Lolita !
 
Vois,
On ne joue plus que de vieux films
En noir et blanc
Sur les draps tendus sans désir
Mortel écran.

© Carine Fernandez

P.-S.

Nous remercions l’auteur d’avoir bien voulu que ces extraits soient rendus disponibles à la lecture, pour les internautes, sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com.

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