« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Littérature hispanique contemporaine
Extrait
dimanche 28 novembre 2004, par Augusto Monterroso
Rubén Darío appelait les rares ces écrivains excentriques dont la course a, pour une raison indéterminée, dévié de la trajectoire imposée. Des erreurs de génie en somme, qui ont apporté à la littérature et à la vie des alternatives d’une créativité inépuisable. Augusto Monterroso (1921-2003) est une erreur, à l’instar de Borges, Pessoa, Perec ou Gombrowicz. « Destructeur de fables conventionnelles » selon Vila-Matas qui ne cache pas son indéfectible admiration pour lui, maître du minimalisme et du mélange des genres, Monterroso a construit une œuvre qui ne cesse d’interroger la vie, par énigmes. « Il y a trois sujets à traiter : l’amour, la mort et les mouches, écrit-il dans Mouvement Perpétuel, moi, je m’occupe des mouches. » L’humour, le jeu des formes et la multiplicité des questionnements - Comment se débarrasser de cinq cents livres, lutter contre la solennité et les mauvais poètes ? À quelles extrémités peut mener la lecture de Borges ? Pourquoi faire l’éloge de la brièveté et des écrivains de petite taille ? - donnent à ce livre hybride son unité parfaite, vitale. Mais derrière cette drôle de réalité certains découvriront un espace infini, une immense mélancolie et d’autres obscurs ingrédients qui transforment le sens du texte. Cette ambiguïté dissimulée confère à l’écriture de Monterroso une qualité unique, étrangère à toutes celles de la langue espagnole.
Quelle alchimie délirante a fait surgir les livres les plus parfaits que je connaisse : La Croisade des enfants, de Schwob ; La Métamorphose, de Kafka ; L’Aleph, de Jorge Luis Borges ; Mouvement perpétuel, de Monterroso ?
Sergio Pitol
Il y a trois sujets à traiter : l’amour, la mort et les mouches. Depuis que l’homme existe, ce sentiment, cette peur et la présence de ces insectes n’ont cessé de l’accompagner. Je laisse les autres traiter les deux premiers sujets. Moi, je m’occupe des mouches qui sont bien meilleures que les hommes, mais pas meilleures que les femmes. Il y a quelques années, j’ai eu l’idée de constituer une anthologie universelle de la mouche. J’y pense encore*. Mais bien vite je me suis rendu compte que c’était une entreprise sans fin. La mouche envahit toutes les littératures et, rien d’étonnant à cela car là où se posent les yeux, se trouve une mouche. Tous les écrivains véritables lui ont à l’occasion dédié un poème, une page, un paragraphe, une ligne ; si tu es écrivain et que tu ne l’as pas encore fait, je te conseille de suivre mon exemple et de courir le faire ; les mouches sont des Euménides, des Érinyes ; elles te punissent. Ce sont les vengeresses d’on ne sait pas très bien quoi ; mais toi, tu sais qu’un jour elles t’ont poursuivi et, puisque tu le sais, elles te poursuivront toujours. Elles, elles surveillent. Ce sont les vicaires de quelqu’un d’innommable, de très bon ou de très mauvais. Elles te réclament. Elles te suivent. Elles t’épient. Quand finalement tu mourras, il suffira probablement d’une mouche - et c’est bien triste - pour emporter ta pauvre âme distraite, qui pourrait dire où ? Les mouches, se transmettant cette charge indéfiniment, transportent les âmes de nos morts et de nos ancêtres et c’est ainsi que, toujours près de nous, ils nous accompagnent et s’obstinent à nous protéger. Nos petites âmes transmigrent à travers elles et accumulent ainsi de la sagesse, connaissant tout ce que nous n’osons pas connaître. Il est possible que le dernier transmetteur de notre pauvre culture occidentale soit le corps de cette mouche qui, tout au long des siècles, s’est reproduite sans s’enrichir. Tout bien considéré, je crois que Milla (auteur que tu ne connais pas bien sûr mais qui s’est intéressé à la mouche et voilà pourquoi tu entends son nom aujourd’hui pour la première fois) a dit que la mouche n’était pas si laide qu’elle semblait à première vue. Mais à première vue, elle n’a pas l’air laide, précisément parce que personne n’a vu de mouche à première vue. Toute mouche a toujours été vue. Entre la poule et l’œuf, le doute subsiste pour déterminer qui est apparu en premier. Mais personne n’a eu l’idée de se demander si la mouche a été avant ou après. (Impossible d’éviter ici « au commencement était la mouche » ou une phrase du genre. Nous vivons de ces phrases. Des phrases-mouche qui, comme les douleurs-mouche, ne signifient rien. Ces phrases persécutrices dont nos livres sont pleins.) Passons à autre chose. Il est plus probable qu’une mouche se pose sur le nez du pape qu’à l’inverse le pape se pose sur le nez d’une mouche. D’ailleurs le pape, le roi ou le président (le président de la République, bien sûr ; le président d’une compagnie financière ou commerciale de produits quelconques est en général si niais qu’il se considère supérieur à elle) ces messieurs sont incapables d’appeler leur garde suisse ou leur garde royale ou leur garde présidentielle pour exterminer une mouche. Au contraire, ils sont tolérants et, tout au plus, se grattent le nez car eux ils savent. Ils savent que la mouche aussi sait et les surveille ; ils savent que ces mouches qui nous entourent sont en réalité des mouches gardiennes qui nous préservent à tout moment du grand péché authentique, pour lequel nous aurions besoin de vrais anges gardiens qui, s’absentant parfois, deviendraient complices, comme l’ange gardien d’Hitler, ou celui de Johnson. Mais il ne faut pas s’occuper de ça. Retournons au nez. La mouche qui s’est posée aujourd’hui sur le tien est une descendante directe de celle qui s’est arrêtée sur le nez de Cléopâtre. Voilà que tu retombes dans les allusions rhétoriques préfabriquées que tout le monde a faites avant toi. Malgré toi, tu fais de la littérature. La mouche veut que tu l’introduises dans ce monde de rois, de papes et d’empereurs. Et elle y parvient. Elle te domine. Tu ne peux parler d’elle sans te sentir enclin à la grandeur. Ô Melville, tu avais dû parcourir les océans pour installer enfin cette grande baleine blanche sur ta table à Pittsfield, Massachussetts, sans te rendre compte que le Mal virevoltait depuis longtemps autour de ta glace à la fraise dans les chaudes après-midi de ton enfance puis, les années passant, se posait sur toi lorsque dans le crépuscule tu arrachais un poil de ta barbe dorée en lisant Cervantès et en peaufinant ton style ; et qu’il ne se trouvait pas nécessairement dans cette énormité informe d’os et de sperme incapable de faire du mal à quiconque à moins qu’on n’ait interrompu sa sieste, comme ce fou d’Achab. Et Poe et son corbeau ? Ridicule. Toi, regarde la mouche. Observe, réfléchis.
Traduit de l’espagnol (Guatémala) par Christine Monot
Le livre d’Augusto Monterroso, Mouvement perpétuel, fut publié en septembre 2004 en France par les éditions Passage du Nord-Ouest.
Les éditions Passage du Nord-Ouest font partie des éditeurs intégrés aux espaces de l’édition indépendante de lekti-ecriture.com.
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