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Littérature américaine

Mes petites amoureuses

Nouvelle

mercredi 12 février 2003, par Paul West


Sans qu’elle l’ait cherché, ce fut Iris Foreman qui bouta la bête, elle dont les joues toutes roses d’Écosssaise ou d’Irlandaise allaient jusqu’à revêtir, quand elle s’excitait, une couleur pomme d’api. Était-elle vraiment la Laura aux joues vermeilles de mes lectures, venue à prendre vie dans un morne village minier pour les délices du libertin que je m’apprêtais à être ? Peut-être la présence de certains vaisseaux à fleur de peau me troublait-elle. Vaisseaux sanguins : évocatrice de porto et de cuissots de bœuf, l’expression suggérait à elle seule je ne sais quelle outrance. J’exécrais le blême : toute ma vie on m’avait surnommé Paulo-Pâlot ; apparemment je n’avais pas la moindre couleur, sûrement parce que trop souvent plongé dans les bouquins ou souffrant d’une insuffisance cardiaque, tel le léopard - un défaut de fabrication imputable au Créateur. Je l’ignorais encore, mais l’incarnat d’une joue produisait sur moi le même effet que sur d’autres garçons l’opulence d’une poitrine, ce que les Français appellent avec force le balcon [1], mot qui confère aux filles bien pourvues un aspect quasi architectural. Rondelette et malicieuse, la bouille d’Iris mettait ces joues admirablement en valeur et confirmait peut-être sa gaieté, son amour de la vie, la présence d’un puissant cœur écossais ou irlandais au fond de sa poitrine, caché tel un pénis sous le kilt ou le sporran. Brune, elle avait cet air espiègle de qui mêlait, sinon le mépris, du moins une aversion à peine dissimulée, à une bonhomie que je trouvais exotique. La plupart des filles du coin, pleines de sang saxon ou viking, me paraissaient renfrognées et sévères. Mais pas Iris - « notre » Iris, ainsi que l’appelaient ses copines, comme si elle leur avait appartenu.

Comment me faire comprendre d’elle ? Tout le problème était là. Elle regardait mais ne parlait pas, sauf sous forme d’une série de coups d’œil et de haussement d’épaules avec lesquels il m’était impossible de parlementer. Tout était tellement bien en place, eut-on dit, dans sa tête, qu’on n’aurait pu l’ouvrir qu’au bistouri. Et donc elle risquait fort de demeurer une idole, séduisante et éclatante, mais, hormis un mot par-ci par-là, inaccessible. Peut-être était-elle frigide ; vu ses joues, j’en doutais. En tout cas, c’est elle qui m’a lancé, corps et âme, dans une gymnastique appelée bientôt à me paraître familière ; j’étais simplement le dernier en date de ces petits jeunes qui traditionnellement s’infligent, en vertu de réactions chimiques inconnues, ce qu’on appelle un mauvais quart d’heure. Et il en fut ainsi. Iris Foreman, qui rappelait un peu en effet, comme je m’en suis rendu compte plus tard, Deborah Foreman et ses airs mutins (voir Valley Girl), m’éveilla à une présence autrement plus capiteuse, qui, entrant chez moi une fois par semaine prendre un cours de musique, était donc accessible et baratinable. J’en pinçais pour Hetty Green, qui en jetait plus, à mes yeux, qu’Iris Foreman, et je la vois encore, moulée dans son imperméable bleu foncé plein à craquer comme (à l’époque, elles ressemblaient toutes pour moi à des vedettes de cinéma) Kim Novak, peut-être ; nette, polie, parce que sûre de son charme : une belle plante-bonbon à la menthe, une jolie féline. Accessible, elle l’était. Il me suffisait de débarquer pendant sa leçon de musique sous prétexte de remettre à ma mère quelque objet parfaitement superflu (un crayon, une gomme) et j’entr’apercevais ces traits mûrs et agiles, en plein effort.

Je guettais son arrivée : toujours habillée de gris et de bleu discrètement mélangés, en fille timide et trop modeste. À treize ans elle était sûre d’elle, mais pas des autres. Les jours bénits où ma mère était ailleurs dans la maison, c’est moi qui accueillais Hetty Green, oui moi ! Non sans une certaine nervosité militaire, vous pouvez imaginer, accompagnée de quelques mots ineptes. Elle était air et bruyère, ni tourbe ni panse de brebis farcie ; et, le ciel soit loué, elle avait une petite tache de naissance au coin de l’œil, une étoile rosâtre, me disais-je, qui faisait d’elle une créature céleste. C’était une élue ; cette envie rose constituait une marque honorifique, et non un stigmate, comme celle qu’avait ma sœur sur la main gauche (c’est ce qu’on lui disait à l’école, car elle était gauchère). Hetty ne s’attardait pas en préliminaires ; c’était tout de suite le tabouret et le piano et aussitôt, d’un geste sec, ma mère m’ostracisait. Interdit aux voyeurs. Alors je fermais la porte et écoutais cette - oui, voilà - pianiste étoile, sans parvenir à tirer de son impeccable interprétation la clé de sa sexualité personnelle. Hetty disparaissait dans Brahms ou Chopin (selon le bon plaisir de ma mère ou l’idée que le village se faisait à l’époque de la grande musique) et moi, avec une tête d’enterrement, je débarrassais le plancher, bien décidé à me rapprocher, si possible. Ma mère était rarement en retard, hélas ! et m’ôtait ainsi l’occasion de jouer pour elle le valet, l’aboyeur ou le faire-valoir. Mais j’allais obtenir davantage, car je possédais déjà ce qui représentait sûrement les premiers stratagèmes d’une volupté innée : l’art de flairer le tabouret de piano pour y retrouver le parfum de celles qui s’y étaient assises, hormis ma mère (je n’avais jamais poussé si loin ni ne le ferais jamais). Celui qui renifle les selles de vélo s’appelle, je le sais, une andouille ; et celui qui renifle les tabourets de piano, quel nom lui donnerait-on ? Un porc ? Cette pratique n’était peut-être ni très élégante ni très morale mais, du coup, un autre de mes sens s’était trouvé mobilisé, et la vue remise à sa place. Pour l’essentiel, je n’avais tiré de mes humeries que de bien maigres pistes : au premier impact, du vert foncé, aussitôt noyé dans les émanations du chauffage à gaz et cruellement chahuté au passage des omnibus de la ligne 30. Odeur du bel amour ou de la concupiscence ? Non, la luxure englobait tout, n’est-ce pas ? Assurément, il y avait loin des coups de museau sous le jupon jusqu’à la zone interdite, tout là-haut, ce paradis de mousse détrempée et de brume sudorale, soit que le boute-museau parvienne à fourrer crûment le nez au bon endroit, soit qu’il progresse en douce, de biais, comme par autant de caresses préliminaires : avant que de humer, on batifole. Rien de tout cela pour moi - jamais peut-être, car à l’époque toute notre appétence sexuelle, amoindrie peut-être par une guerre omniprésente (1943) que l’un des camps ne tarderait plus à gagner, manquait de vigueur, d’urgence et de sérieux, comme si n’avaient compté ni la consommation ni le point final, ni le toucher ni l’odorat, ni la vue ni l’émotion. Peut-être souffrions-nous, tous, d’une overdose de bromure, ajouté au thé de ces années-là, épais et écœurant (avec ce thé d’adjudant, il n’y avait bien que la cuiller à tenir debout toute seule…) ou avions-nous la gueule de bois, ivres encore d’amour courtois, une touche médiévale intempestive chez qui jouait au chevalier parmi les bombes et les sirènes. La brutalité ambiante nous avait-elle ôté notre virilité, à nous autres garçons, et avait-elle rendu les filles plus insaisissables qu’anguille ? Pourquoi étions-nous si douillettement insensibles ? Entrions-nous dans l’âge - à tous les sens du terme - de l’hésitation ?

Je n’en savais rien et ne cherchais guère à résoudre le problème sur le plan intellectuel. Dans Le Meilleur des mondes Huxley avait prôné l’art « communicatif » : le spectateur d’un film vivrait les émotions et les sensations des personnages vus à l’écran ; mais il fallait être surdiplômé d’Oxford avant d’oser pareille gageure. À présent, l’heure des « renifleurs » avait-elle sonnée ? La trompette de l’avenir, serait-ce le « communicapif » ? En fait, s’ensuivit une série de non-conversations cependant qu’Hetty Green et moi, qui apportais à ma mère sa tasse de thé ou bien ouvrais-refermais la porte du salon de musique, tentions des ouvertures verbales, quand je connaissais (sans qu’elle le sache) la trace éphémère qu’elle laissait, comme un pouacre de giton, sur le brocart froissé du tabouret de piano, car j’avais une connaissance plus intime de ma flamme naissante que de son mignon le plus grossier des sodomites. Enfin… peut-être pas à ce point, mais à l’aise sur ce terrain, si j’ose dire. Le soir où elle venait, tandis que nous échangions de simples bonjours - et non des mots d’amour -, mes pensées ne péchaient pas par excès de délicatesse : j’espérais qu’elle n’ait mis qu’un slip des plus transparents, etc., afin que perce le vrai calibre de son intimité. C’était rageant : elle ne passait jamais en dernier, mais souvent la seconde ou la première. À cause des horaires de bus. Je rêvais d’un moyen de conserver le parfum, de l’emmagasiner à des fins de référence, comme entre les pages d’un magazine cochon, qui se changerait en un véritable magasin à munitions sexuelles, où s’entassent sur un destroyer plastic, poudre, soufre et fulmicoton. De nos conversations, vides et décousues, comment aurait-il pu naître le moindre événement, une sortie telle que le Rex, organisée avec une froideur clinique comme si nous allions essayer un parapluie à Cherbourg. On est allé là-bas, on a pris place, on s’est peloté un peu, on a repris l’omnibus et je suis descendu deux arrêts avant elle.

A-t-elle vraiment eu lieu cette suite de rendez-vous désincarnés, somnambuliques, qui l’amenèrent à déclarer à Jean Adams : « Il prend tout au sérieux, y compris les trucs les plus bizarres » ? Ah si elles avaient su ! Elle ne se doutait pas que son redoutable amoureux était un Quasimodo en herbe, dont les dessins absurdes du manuel de français élémentaire ne traduisaient pas vraiment l’ambition, quand, par exemple, on restait sidéré par une légende du genre : « Jean a besoin de quelques œufs ; il est donc sorti en chercher derrière les cabinets. » Paul, lui, cherche l’air fétide, ou son arrière-senteur, et il est donc près du tabouret de piano, à répondre la messe à l’autel de l’obscénité - et à treize ans seulement ! Voyez où l’appétit charnel l’a mené. Et si elle l’apprenait ? Ne jeûnerait-elle pas toute une semaine avant son cours de musique ?

Puis ce fut l’événement de l’abri antiaérien, un grossier appentis jouxtant l’arrêt de bus, un adéquat et misérable abri de parpaings et de briques, renforcé à l’intérieur par des poutrelles d’acier. Encore un endroit où se peloter, tout comme l’obscur et platonique cinéma, mais, pris d’un accès d’impétuosité soigneusement préparé, me voilà bientôt à farfouiller sous le corsage, après avoir franchi impunément plusieurs couches destinées à résister au froid de novembre. Elle se laissa faire, mais moi, j’étais gelé : on aurait dit une main artificielle refermée sur un dauphin en peau de chamois. Toute excitation sexuelle aboutissait-elle donc là ? À rien, hormis le pli baveux, qui ne fut même pas considéré cette nuit-là ? J’aurais été mieux en compagnie du Grand Livre des constellations à l’usage des jeunes garçons. Privée d’air, la rêverie d’Hetty avait croisé la mienne et s’était abandonnée à un sommeil chaste et fraternel. La passion s’était perdue dans les coins poussiéreux de cet abri humide, qui puait la pisse de milliers d’incontinents réduits à l’état de sacs-à-bière. Et celle des chats. On se serait cru dans une strophe de T. S. Eliot à ses débuts, où des malotrus aux yeux lubriques, accoudés à des fenêtres stupidement ouvertes, lorgnent en douce dans la rue et où, aux étages, des call-girls amateurs, comme autant d’ombres chinoises, roulent leurs précieux bas de nylon avant de rejoindre un milliardaire de Bradford occupé à lubrifier et à gainer son vit.

Ce genre de sordide.

Où était passé le royal fumet du tabouret de piano ? Était-ce l’absence de cet effluve, si facile à piller à cette heure dans l’obscurité d’un fortin de briques, qui sapait notre énergie ? La mienne, en tout cas. J’avais appris une terrible leçon quant à l’état d’esprit, à l’atmosphère et au contexte, mais sur le seul plan de l’intuition ; je n’aurais pu en préciser le contenu. En mon for intérieur je le savais désormais : quoi qu’on en dise, parfois tout allait de travers, indépendamment de la sottise humaine. Si seulement j’avais appris mon rôle ! Si seulement nous avions eu l’énergie d’exécuter ce précieux pas de deux [1], là, dans le noir, en attendant l’omnibus qui se frayait un chemin à travers un labyrinthe de rues et de ruelles lointaines, au milieu des maisons bombardées et des cratères béants, et se rapprochait de nous ! De toute façon, les bus étaient toujours en retard. Ç’aurait pu se faire. Et, stylistiquement en avance sur moi-même, je me dis qu’on pouvait fort bien, en cette nuit mémorable, où la belle au grand cœur était prisonnière de son château de fortune, tâter à tâtons parmi les chétifs et les frêles, et à leur instar, parmi ceux dont la vie ne s’était pas tant effondrée qu’elle avait été incapable de rassembler ses forces pour la dernière occasion - pourvu seulement qu’il me soit donné de vivre sans être indiffèrent, fidèle à une présence adorable, mais n’ayant nul besoin de m’en nourrir. Le parfait mollasson. Parfois, me disais-je, je me surprends à avoir des sentiments presque humains : ce qu’on est pompeux quand on a treize ans ! Dans le bus, Hetty s’exprimait de cette façon à la fois oblique et pertinente qu’ont les étrangers, quand, faute d’avoir tout à fait saisi le fil, ils vous répondent comme si « loin » voulait dire « sorti » : « Vous êtes resté longtemps loin, señor. » Ma foi oui. Et je ne reviens pas, pas dans ces conditions. Emporté par la nuit aux odeurs de cordite, l’arôme d’Hetty Green trouva un soupirant plus averti.

Qu’avions-nous entendu dire, de cette oreille plus ou moins agressive dont nous recevions tout ce qui touchait les sciences naturelles ? Que, chez les filles, les bombardements nocturnes répétés, même éloignés de plusieurs kilomètres, interrompaient les menstrues (tout comme, plus tard, la traversée de plusieurs fuseaux horaires brouillerait les règles des hôtesses de l’air). En tout cas, les bombes empêchaient ce déclenchement du sang qui répond parfois au nom mystérieux de ménarchie. Si proche d’ « anarchie ». Chez les garçons, la tradition voulait qu’on stocke son sperme, sous le lit, en de grands pots de grès, après des séances titanesques de masturbation, individuelle et collective, dans les vestiaires après le foot ou la gym. Mais cela relevait largement du mythe. Nous n’avions aucune notion de ce qui était normal, hormis sur le plan de l’imaginaire ; par contre, nous nous savions bel et bien atteints, réduits à ce que les Australiens appellent du « demi-jus de rat », ou pire encore. Qu’est-ce qui faisait de nous ces statues, trop volontiers immobiles, muets, inertes ? Pourquoi nous contentions-nous de cette insouciante indifférence, tels ces moines du temps jadis qui parlaient d’acédie, d’inanition spirituelle ? Je me posais souvent la question cependant que l’étoile rose sur le visage d’Hetty Green pâlissait, du moins à mes yeux, et que son pas court et haché m’enflammait de moins en moins, y compris ces quelques centimètres de jambe rosée, rougeaude, visibles au-dessus de sa botte en caoutchouc, entre le bord et… et où, au juste ? Entre le bord et quoi ? Où passait chez elle la ligne de flottaison en charge, à ne pas dépasser ? Mon entichement vint à s’éteindre d’un excès d’ardentes métaphores.

Mais seulement, comme je commençai à le comprendre, parce que j’avais vu autre chose ou plutôt quelqu’un d’autre, un jour de bourrasque : la grande, la majestueuse Pauline Fisher, avançant fièrement sous le passage couvert ; soulevée autour d’elle en une hélice parfaite, sa tunique bleu foncé avait révélé une culotte bleu marine et des cuisses de drap d’or, et sa longue chevelure brune flottait derrière elle comme je ne sais quel voile funèbre de mariée. Elle n’avait pas non plus la joue rosée : elle, c’était une rose du Sud, une Valkyrie de la vigne, pensais-je, à qui l’université de notre région avait décerné la médaille d’or du français parlé. Ah ! quelle déesse ! Impassible comme j’avais appris que toute femme nubile douée de sensibilité se devait d’être, mais évidemment une bombe à retardement capable de dire, même à l’époque, « merde » d’un ton exempt de véhémence. Ni elle ni Iris Foreman ni Hetty Green ne s’étaient encore fait « abattre », conformément à la tradition grotesque de notre école, quand une bande de voyous empoignaient une fille, la plaquaient au sol et exposaient son sexe, qu’ils tripotaient et pressaient, souvent en hurlant la phrase rituelle : « Elle en a un comme un collier de cheval », ce qui ressemble beaucoup au cri de Pierre le Grand lors des banquets officiels, quand il se glissait à quatre pattes sous la chaise de ses hôtes et leur tâtait les parties par une ouverture spécialement pratiquée, qu’il s’autorisait et dont les convives s’accommodaient. « Foramen habet », disait-il en latin, pour signifier : « Elle a une fente. » À l’évidence, ces filles effarouchaient la racaille régnante, protégées qu’elles étaient d’une autre enveloppe (on ne sait quelle sauvage coiffe fœtale) que celle de mon admiration. Une force primaire les tenait à l’écart de ces femmes-ou-presque, les orientait vers des filles plus jeunes, telle ma sœur, que j’avais un jour défendue (et sauvée) à coups de barre de fer. Pauline Fisher avait tout de la chef de classe, même si elle n’en était pas une, et notre seul commerce fut d’ordre strictement intellectuel, sur le tard, alors que nous étions ensemble en terminale littéraire. J’étais, à ce moment-là, plus distant que n’importe quelle fille, plongé dans Gide et Baudelaire, un curieux mélange d’érudit et d’athlète, qu’on laissait dans son coin sauf sur le terrain de sport, où l’on appréciait le démon que j’étais devenu. Restée ainsi inexploitée, si on peut dire, Pauline Fisher prit place parmi les gargouilles les plus distantes de ma post-puberté, jusqu’au jour où, plusieurs dizaines d’années plus tard, par extraordinaire je reçus une lettre d’une jeune femme nommée Deepti, qui avait lu et aimé ce que je considère parfois comme étant mon meilleur roman, The Place in Flowers Where Pollen Rests (« Au cœur des fleurs où le pollen repose »), qui est aussi mon plus long, sur les Hopi de l’Arizona. Je répondis assez longuement à Deepti, classai sa lettre dans la boîte où je conserve le meilleur du courrier de mes lecteurs, et l’oubliai.

Un an plus tard environ, il arriva une autre lettre, ou plutôt deux : l’une expliquait que Deepti était la fille de Pauline Fisher et l’autre, écrite directement par Pauline, portait l’adresse de San Luis Obispo. Pauline, elle aussi, avait traversé l’Atlantique mais elle avait conservé son français (qui pourrait jamais lâcher une langue pareille, l’abandonner ?) et elle avait gardé de moi l’image du sportif qui, le sac de cricket sur l’épaule, débarquait dans la bourgade où elle habitait alors et pour laquelle je jouais le samedi après-midi. Elle était loin de se douter qu’afin de m’endormir le soir, je me revois, mes affaires à la main, prendre le bus pour aller au match, en descendre, rejoindre le stade, entrer dans les vestiaires, me changer, mais jamais en train de jouer effectivement. Je m’endors avant.

De ces rencontres apparentées et entrecroisées, force m’est de tirer une leçon sur le feuilleté de l’existence humaine : tel événement nous prépare à tel autre, qui ne sera pas nécessairement plus éprouvant ni plus réconfortant. Les simplifications et les complexités les plus sauvages se succèdent et se précèdent tout à la fois, à travers ce que Darwin appelle la panmixis, et certains d’entre nous ne savent se défendre qu’avec les mots, la peinture, la musique. C’est trop pour nous, tant que nous ne parvenons pas, en miniaturistes, à contrôler la situation. Alors peut-être nous voilà sauvés, disons dans mon cas par exemple, d’un excès d’émotion face à la vie et à ce qu’elle fait, laissée sans surveillance. Les filles aux joues rosées ou celles qui gagnent des médailles en expression française, toutes celles qui m’ont piqué au vif, étaient autant de cariatides présentes à un rituel, cependant que j’essayais de sortir de l’enfance pour devenir disons, un preux ou un Achanti qui va tuer un lion d’un coup de lance. Quelque part entre Hetty Green et aujourd’hui, j’ai découvert qu’on peut fort bien tâter à tâtons parmi les mères flétries, guidées par des filles dévouées et volcaniques, les jeunes mamans aux jambes cylindriques, les ex-mannequins décatis, les vieux messieurs au cigarillo mort - pourvu que je puisse, assis à la terrasse d’un restaurant au soleil couchant, croquer des gambas fraîches, suivies du bain de bouche antibactérien qui empêchera mes dents de tomber et, après tout cela, et tant et tant de mots, avoir une tombe au chaud à l’abri de la neige. Sans doute est-il purement théorique de déclarer qu’être en vie sous la neige ne me gêne pas (pas trop), mais que l’être encore une fois mort, si. J’apprends (au double sens du mot : je découvre et je me dis et me redis sans cesse) que, lorsque je me trouve sous mes Tropiques adorés, le plus clair du temps je suis seul et m’y adonne immodérément à l’écriture. Quand je n’y suis pas, je m’adonne - tout court - au même vice. Grâce à la chaleur des coïncidences et à l’ardeur de la compagnie, l’univers n’est pas cet endroit vide dont on parle. Pourquoi traiter avec sensiblerie cet anonyme labyrinthique, comme nous avons tendance à le faire ? Est-ce la raison pour laquelle les gens qui fuient l’hiver et s’envolent vers le soleil se montrent, comme je l’ai observé, si agressifs ? Tant de contrariété chez eux vient-elle de ce que l’univers leur fait ? Ou est-ce la faute des compagnies aériennes ? Je m’attends à les voir jubiler d’avance : je ne vois guère que des grincheux. C’est forcément les compagnies aériennes ; sauf erreur de ma part, la muflerie n’a rien à voir avec l’univers. Il demeure plus facile d’ériger un autel, de pierre ou de prose, que de faire descendre du ciel une divinité pour qu’elle l’habite. Les perroquets qui se chamaillent dans les palmiers au-dessus de ma tête sont parfaitement indifférents à nos haut-le-cœur, toujours assez lamentables, et j’ai moi-même toutes les peines du monde à y voir la trouvaille d’un Esprit, plutôt qu’un soubresaut inopiné dans la mangeoire du cosmos.

En français dans le texte. (N.d.T.)

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Pierre Richard

©AUTODAFE n°1 - Automne 2000


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