« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Littérature russe contemporaine
Extraits
samedi 19 juillet 2003, par Varlam Chalamov
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Le travail que je finis par trouver était un emploi d’agent chargé de l’approvisionnement technique d’une petite exploitation de tourbe. Un salaire de 450 roubles par mois, 100 roubles d’impôts, un loyer à payer pour un lit dans un foyer, un « emprunt » obligatoire… Mais j’avais une solide expérience dans le domaine des économies, et je parvins à vivre sur ce salaire pendant plus de deux ans.
Dans ce minuscule village de tourbières, on ne trouvait ni beurre, ni sucre, ni saucisson depuis des années, sauf pour les fêtes, deux fois. par an.
Pour se ravitailler, on allait à Moscou tous les dimanches en compagnie des habitants de Kalinine, logés à la même enseigne.
En revanche, à ma grande joie, j’ai trouvé dans ce village une remarquable bibliothèque d’une grande richesse. C’était d’ailleurs une énigme : le niveau culturel de la bibliothécaire qui y travaillait depuis plus de dix ans ne permettait pas de penser que l’acquisition des livres était le fruit de ses efforts. Elle n’était que la gardienne de ces trésors. Les livres qui composaient cette bibliothèque avaient été choisis par une main sûre et compétente, et achetés chez des bouquinistes de la capitale. Il y avait tous les classiques de la littérature russe et étrangère, ainsi qu’un rayon de mémoires très bien fourni : Jikhariov, Koni, Figner, Kropotkine — tels étaient les auteurs qui donnaient le ton à ce rayon.
Et sur les étagères, serrés les uns contre les autres, Ibsen, Hamsun, Andréiev, Blok, Rostand, Maeterlink, tout Dostoïevski, y compris Lee Poeeeôée et Le Journal d’un écrivain.
Il n’y avait rien de superflu, rien qui se trouvât là par hasard, rien qui ne méritât de figurer dans les rayons d’une bibliothèque.
Je découvris vite l’explication de cette énigme : pendant six ans, l’ingénieur en chef de l’exploitation de tourbe avait été un certain Karaïev, envoyé là en relégation. À sa requête, les subventions destinées à l’achat des livres étaient versées sous forme d’argent liquide et non de crédits » sur un compte en banque, et il les dépensait à Moscou, dans des librairies. Pas de transfert de fonds sur le compte de l’Office du Commerce des Livres, pas de livraisons imposées. Rien que de vrais livres. Karaïev se rendait en personne chez les bouquinistes de la capitale en compagnie de la bibliothécaire (cinq heures de trajet de la tourbière jusqu’à Moscou). Il emballait et expédiait lui-même ses précieuses trouvailles dans ce coin perdu de la région de Kalinine. C’est seulement après son départ que la bibliothèque était retombée dans les sentiers battus, passant par l’Office du Commerce des Livres, et qu’elle avait commencé à se remplir de littérature de pacotille.
Karaïev avait su faire comprendre à la bibliothécaire la valeur des livres qu’il avait personnellement acquis. Cela se manifestait dans le système de prêt assez original en vigueur dans cette bibliothèque. Les livres étaient classés en trois catégories : ceux de la première, les plus précieux du point de vue prix ..- ce qui ne correspondait pas toujours à la valeur littéraire du contenu — étaient enfermés àclé dans une armoire spéciale, et on ne les prêtait qu’aux lecteurs qui en étaient « dignes ». Pour cela, il fallait rendre consciencieusement les livres et s’y intéresser. N’importe qui pouvait acquérir ce privilège. Les livres de la seconde catégorie, la plus importante - tous les trésors de Karaïev - étaient alignés sur les étagères, et les lecteurs du second groupe avaient le droit d’y fouiner à leur aise. Et enfin, il y avait une troisième catégorie de lecteurs, qui lisaient ce qui était pose sur la table de la bibliothécaire.
Il n’était pas donné à tous de pouvoir disposer librement des livres, mais moi, je jouissais de ce droit en vertu des raisons mêmes qui m’avaient empêché de participer à la conférence des lecteurs à Adigali.
La région de Kalinine, la « Grande Terre », n’est pas Kolyma. De 1938 à 1953, il n’y avait pas une seule famille en Russie qui n’eût été touchée par les arrestations. Tous les habitants de la tourbière avaient des parents ou des amis proches dans les camps et les prisons.
Et les « crimes » dont ils étaient accusés n’étaient un secret pour personne.
Jamais, ni à Moscou, ni à Kolyma, je n’ai reçu un accueil aussi bienveillant, aussi chaleureux, aussi amical que dans ce village.
La remarquable bibliothèque de Karaïev — il n’y avait pas un seul livre qui ne valût la peine d’être lu - m’a ressuscité, m’a réarmé pour la vie autant que c’était possible.
Comme je fréquentais ce lieu bienaimé presque chaque jour, il m’arriva souvent d’être témoin d’une scène, toujours la même : la majorité des lecteurs se bousculaient derrière la barrière (là aussi, il y en avait une !) près de la table à laquelle travaillait la bibliothécaire. Eux n’avaient pas accès aux étagères. À sa gauche et à sa droite s’entassaient des piles de livres passablement fatigués, surtout des éditions récentes, des « exemplaires en double » ou bien des livres de peu de valeur (du point de vue prix). La bibliothécaire choisissait environ deux cents livres au hasard et les faisait circuler à un rythme accéléré.
Ses recommandations concernaient uniquement ce tas d’ouvrages « courants », d’une valeur littéraire parfaitement nulle en comparaison avec le reste du fonds.
J’ai eu souvent l’occasion, aussi bien avant qu’après, de constater semblable « simplification » dans la façon de travailler des bibliothécaires. Presque tous les employés des petites bibliothèques d’appoint s’y prennent ainsi.
Il y a quelques années, un journaliste moscovite voulut étudier la popularité des écrivains d’après les données fournies par les bibliothèques (en dépit des avis officiels), mais son journal dut renoncer à cette tentative lorsque l’on comprit que le travail était organisé comme je viens de le décrire.
La valeur des statistiques d’une bibliothèque dépend non seulement de la culture du bibliothécaire, mais également de sa conscience professionnelle, de son goût du travail et de son amour des livres.
D’après les statistiques de la bibliothécaire de la tourbière, l’écrivain le plus lu et le plus populaire était l’auteur (dont j’ai oublié le nom) du Général Dovator, un roman documentaire.
Ce livre avait une reliure solide, et elle le fourrait énergiquement entre les mains de tous ceux qui l’approchaient. Comme elle était « responsable du matériel », elle préférait les livres aux reliures inusables.
Stéphan Zweig dit que les livres sont « un monde disparate et dangereux ». Nul ne contestera la justesse de cette définition. J’ajouterai que les livres, c’est aussi un monde qui ne nous trahit jamais. Notre âge nous dicte nos goûts, il limite et focalise notre perception. Selon les différentes époques de notre vie, nous cherchons et nous trouvons des choses différentes dans le même roman. Je sais très précisément ce que je cherchais dans Mont-Oriol de Maupassant à dix ans, à quinze, à vingt, à quarante et à cinquante ans.
Nous devenons adultes en prenant conscience de l’incomparable grandeur de Pouchkine. Ce n’est qu’à la maturité que nous distinguons la véritable et modeste place qu’occupent Zola et Balzac. Il arrive que nous nous trompions sur des livres. Nous lisons des milliers de pages imprimées qui ne méritent pas tout ce temps perdu.
Les livres sont des êtres vivants. Ils peuvent nous décevoir, nous distraire. Il y a dans la vie de tout homme cultivé un livre qui a joué un grand rôle dans son destin. Bien souvent, ce n’est pas du tout l’oeuvre d’un génie, ce n’est qu’un livre ordinaire d’un auteur moyen. Pour deux générations de Russes, ce fut Le Taon de Voynich. Pour moi, le livre qui marqua mon destin fut le roman de Ropchine « Ce qui n’arriva jamais » (1), que j’ai lu en 1918. Aujourd’hui encore, j’en sais par coeur bien des passages.
Les livres sont ce que nous avons de meilleurs en cette vie, ils sont notre immortalité.
Je regrette de n’avoir jamais possédé ma propre bibliothèque.
1.Livre de « propagande révolutionnaire. sur l’échec de la révolution de 1905, écrit sous un pseudonyme par le socialiste-révolutionnaire Boris Savinkov (1879-1925).
Traduit du russe par Sophie Bénech
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