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Entretien

Mémoire d’un jeune soldat sierra-léonais

mardi 8 mai 2007, par Céline Curiol

Toutes les versions de cet article :

Photographie : Lindsay Stark (licence CC).

Ishmael Beah est né et a grandi en Sierra Leone. En 1993, il a été recruté comme enfant soldat pour combattre lors de la guerre civile qui débutait dans son pays. Âgé de vingt-cinq ans, il vient de publier aux Etats-Unis un livre sur son expérience : A Long Way Gone : Memoirs of a Boy Soldier*. Céline Curiol a souhaité le rencontrer, à New York, où il vit depuis près de dix ans.


Je voudrais parler avec vous de la guerre civile en Sierra Leone, une guerre qui a duré plus de huit ans (1993-2001). Certains journaux occidentaux ont couvert ce qui s’était passé, mais de manière sporadique et irrégulière. Cette guerre est le plus souvent décrite comme l’affrontement entre un groupe rebelle, le Front révolutionnaire uni (RUF) et le gouvernement sierra-léonais de l’époque – c’est d’ailleurs souvent ainsi que la majorité des guerres civiles en Afrique sont présentées au public occidental. Mais il s’agit d’une analyse très grossière de la situation. Que pensez-vous qu’il se soit réellement passé pendant cette guerre ?

Ishmael Beah : Je pense que la guerre a commencé en raison d’une corruption politique endémique qui existait dans le pays et qui a appauvri beaucoup de gens. Une grande quantité de fonds censés être alloués aux écoles et aux hôpitaux étaient détournés. À un moment donné, il fallait de six mois à un an pour que les enseignants soient payés. De ce fait, ils ont arrêté d’enseigner. Certaines personnes touchaient des pots-de-vin, notamment dans les hôpitaux qui n’étaient plus financés. Pour toutes ces raisons, les gens ont commencé à souhaiter que quelque chose de nouveau se produise, qu’une révolution éclate pour se débarrasser du gouvernement de l’APC, qui était au pouvoir depuis si longtemps. Lorsque le RUF a commencé à se manifester, le mouvement possédait une composante intellectuelle et une composante militaire. Le mouvement a d’ailleurs débuté à Furra Bay College. Mais rapidement, avant que ne commence la révolution, la composante intellectuelle a été étouffée. Donc, seule la branche militaire, menée par Foday Sankoh, est restée active. Depuis le début, la révolution était vouée à l’échec, parce qu’il n’y avait plus de base intellectuelle. Par ailleurs, lorsque Foday Sankoh s’est engagé dans la guerre, certaines personnes comme Charles Taylor (l’ancien président du Libéria voisin) lui ont fourni des combattants. Mais Taylor avait ses propres objectifs. Quelles qu’aient été les intentions de Sankoh, elles ont rapidement été éclipsées parce que ceux qui le soutenaient avaient leurs propres objectifs : ils voulaient entre autres les mines de diamants. Ainsi, très rapidement, cette guerre qui avait débuté pour aider la population s’est retournée contre elle. Le RUF ne cessait de répéter : nous combattons pour le peuple. Ceci était l’idée d’origine, mais elle a vite été oubliée, et la guerre n’a plus été que violence ; une guerre dans laquelle les gens se battaient seulement pour obtenir les denrées nécessaires à leur survie. Certains groupes de soldats avaient des armes et des munitions, mais pas de nourriture. Alors ils s’attaquaient aux civils pour leur prendre ce qu’ils avaient. L’objectif initial a été rapidement perdu de vue et il n’y a plus eu qu’un bain de sang.

Durant cette guerre, vous avez été ce que l’on appelle un enfant soldat. C’est-à-dire qu’à l’âge de douze ans, vous avez été recruté de force pour participer aux combats. Comment s’est passé ce recrutement ?

La guerre a gagné la région où je vivais à ce moment-là, en 1993. Entre 12 et 13 ans, j’ai tout perdu. Ma famille a été tuée : ma mère, mon père et mes deux frères. J’étais seul, j’ai fui. Je pensais alors que si je rejoignais une base militaire de l’armée sierra-léonaise, je serais sain et sauf. Mais cette base militaire s’est révélé être l’endroit où l’on m’a recruté de force avec d’autres enfants qui avaient pris la fuite depuis un certain temps aussi. Le choix que l’on nous a donné était simple : soit nous étions recruté, soit nous étions tués ; on pouvait aussi nous demander de partir, ce qui revenait à la même chose qu’être tué, parce qu’à partir du moment où tu recherchais la protection auprès d’un groupe, l’autre groupe considérait que tu étais un espion – dès lors il était prêt à te tuer. On nous a donc appris à utiliser une arme à feu, le AK 47 ou le G3, et en moins d’une semaine, on nous a envoyés au combat. Il y avait également un fort sens de la cohésion : si tu ne faisais pas ce qu’ils te demandaient, eh bien, dans ce cas…il y a eu des exemples de gens qui n’ont pas suivi les ordres, et qui ont été tués devant nous. Tu comprends alors que si tu ne fais pas ce que l’on te demande, tu seras tué. Et puis, tu es témoin d’un grand nombre de meurtres qui te traumatisent. Tu n’as pas la maturité émotionnelle ou psychologique pour savoir ce qui est bien – sans compter qu’ils te donnent de la drogue, et la circulation d’une rhétorique politique telle que : nous sommes les mecs qui font ce qui est bien pour le pays, nous sommes ceux qui méritent de vivre. Ils te disent qu’en devenant membre de ce groupe – bien que tu n’aies pas le choix –, tu vas empêcher d’autres enfants de perdre leur famille comme tu as perdu la tienne, que tu te bats pour le bénéfice de la nation. Alors, une fois que tu t’es perdu complètement dans les drogues et que tu subis ce traumatisme, tu commences à croire en ces choses. Et étant donné que tu as tout perdu, ce groupe devient comme une famille de substitution, parce que c’est la seule chose que tu connaisses qui soit un tant soit peu organisée. Tout le reste s’est effondré. Voilà ce qu’a été ma vie durant deux ans.

Existait-il différents groupes qui composaient le RUF ? Ou est-ce qu’il y avait plutôt des groupes “ libres ” qui allaient d’un endroit à l’autre, passaient d’un bord à l’autre ?

Pour ma part, j’étais dans un groupe qui était avec le gouvernement, mais ce groupe s’était séparé de l’armée gouvernementale. Au cours de la guerre civile, il y a eu un coup militaire qui a renversé le gouvernement de l’APC. À ce moment-là, il y avait un groupe qui tenait la capitale ; leurs alliés qui étaient dans la campagne et qui combattaient les rebelles ont alors décidé de piller eux-mêmes les villages pour leur propre compte. Ils ont alors formé leurs propres groupes. En Sierra Leone, il existe un mot, “ solbel ”, qui désigne les soldats qui se comportent comme des rebelles. Il y avait donc des groupes composés de ces gens-là, mais aussi des groupes du RUF qui participaient aux combats. Ainsi, j’étais dans un groupe qui se disait appartenir à l’armée sierra-léonaise. Mais bien que nous portions des uniformes, ce n’était pas tout à fait des uniformes de l’armée. En fait, nous attaquions n’importe quel groupe que le commandant nous demandait d’attaquer. Certains groupes portaient des uniformes militaires, d’autres non ; cela n’avait pas d’importance, nous ne posions pas de questions. On ne nous disait même pas au préalable où nous allions, juste : ok, suivez-nous, nous allons attaquer pour obtenir des armes, de la nourriture et de la drogue, et nous y allions. Et parfois se trouvaient aussi des enfants dans les autres groupes que nous attaquions. Cette guerre n’avait plus aucun sens ; chacun essayait juste de demeurer en vie.

Lorsque j’étais en Sierra Leone, j’ai eu l’impression que personne ne comprenait pourquoi une telle violence avait pu s’emparer du pays, pourquoi la situation était devenue aussi chaotique. Même aujourd’hui, il me semble que personne n’a d’explication.

Cela a vraiment été un moment de folie complète. Avant la guerre, la Sierra Leone était un endroit très pacifique. Il existait un puissant sentiment communautaire, de fortes traditions. Et puis, d’un seul coup, cette violence s’est propagée si rapidement qu’elle a fait ressortir le pire chez les gens, qui ont été contraints de commettre les pires choses. Ayant tout perdu, leur vie ne se résumait plus qu’à cela. Même aujourd’hui, les gens s’efforcent encore de comprendre ce qui s’est passé. Pour moi, cela prouve que n’importe qui est capable de faire n’importe quoi dans certaines circonstances. Pendant la guerre, la peur et la méfiance entre les personnes étaient très grandes. Si vous exprimiez certaines opinions et que certaines personnes les entendaient, vous deveniez une cible. Pour les jeunes, c’était encore plus difficile, parce que beaucoup ont été forcés à tuer leur propre famille. Donc, si vous étiez un jeune, tout le monde avait alors peur de vous. Les autres ne voyaient plus en vous l’innocence, vous ne leur inspiriez plus que de la peur. Les gens ont été traumatisés parce qu’ils ont vu leur communauté bouleversée. Il est difficile d’expliquer vraiment ce qui s’est produit. Mais je crois que c’était à cause du désespoir, de la pauvreté. Les gens étaient prêts à croire n’importe quoi, n’importe qui leur promettant une forme de changement. Et puis, d’autres ne croyaient tout simplement pas ce qui était en train de se passer. Quand la guerre est arrivée dans ma région, nous ne pouvions pas y croire, du fait de ce que nous avions connu auparavant ; nous ne pouvions pas croire que des gens se comportaient ainsi… jusqu’à ce que nous en fassions l’expérience, mais il était déjà trop tard.

Pendant deux années, vous avez donc été soldat en Sierra Leone. Aujourd’hui, vous vivez à New York. Que s’est-il passé ? Comment vous en êtes-vous sorti ?

Cela n’est dû qu’à la chance. Cela n’a rien eu à voir avec ma capacité à fuir, à me battre, ou avec mon intelligence. J’aurais tout aussi bien pu mourir. Il y a eu un emploi si massif d’enfants soldats en Sierra Leone par toutes les parties que les Nations Unies ont créé et financé des ONG locales. Ces ONG allaient voir les commandants des groupes pour les persuader de libérer quelques enfants. Alors, les commandants leur donnaient un certain nombre d’enfants qui étaient conduits dans des centres de réhabilitation qui leur offraient aussi une instruction. J’ai fait partie de ces enfants libérés. C’était en 1996. Je me suis retrouvé dans un centre de réhabilitation pendant huit mois, afin de redevenir moi-même. Puis on a essayé de retrouver la famille qui me restait, et je suis allé habiter chez un oncle qui vivait dans la capitale. Ensuite, on m’a donné la possibilité de venir à l’ONU pour parler de la situation en Sierra Leone. Je suis ainsi venu à New York pour en parler. Pendant mon séjour, j’ai rencontré ma mère ; elle était l’une des personnes chargées de ce programme. Elle est aussi raconteuse d’histoires et j’ai été très intéressé parce que je viens d’une culture où l’on raconte des histoires. Je suis reparti en Sierra Leone et elle m’a envoyé de l’argent pour étudier. En 1997, la guerre est revenue dans la capitale, la nation s’est effondrée et les prisons ont été ouvertes. L’armée et le RUF avaient fait alliance pour s’emparer du pouvoir, et c’était la première fois qu’ils reconnaissaient publiquement cette alliance. Les civils se sont alors retrouvés à leur merci. Ma mère a décidé de me sortir de là parce qu’elle savait que je redeviendrais soldat, comme certains de mes amis qui avaient été en centre de réhabilitation, tout simplement parce qu’ils ne pouvaient pas dire non. Je suis allé à Conakry, en Afrique du Sud, puis en Côte-d’Ivoire pour essayer d’obtenir un visa. C’était difficile parce que personne ne faisait confiance aux Sierra-Léonais. Finalement, en 1998, j’ai fini par venir aux Etats-Unis.

Comment analysez-vous ce qui vous est arrivé ?

L’une des raisons principales pour lesquelles j’ai pu survivre est dû au fait que certaines choses m’avaient été inculquées lorsque j’étais enfant : une forme d’appréhension de la vie, de propension pour la joie. Ces choses sont demeurées en moi pendant la guerre, même quand je me suis perdu complètement. Après la guerre, j’ai compris que ces forces que je possédais m’avaient permis de survivre. J’ai aussi rencontré des gens qui ont fait preuve de beaucoup de compassion à mon égard, y compris dans le centre de réhabilitation, et qui m’ont aidé de manière désintéressée, ce dont je n’avais pas bénéficié jusqu’alors. Car à cette époque-là, je me méfiais de tout le monde, parce que j’avais été utilisé par les adultes. J’ai rencontré des personnes qui m’ont montré que l’on pouvait s’occuper de moi sans ne rien attendre en retour, seulement pour mon bien. Ce sont elles qui m’ont permis de supporter les souvenirs, ceux que je continue de garder. S’il m’est impossible d’oublier ce qui s’est passé – cela a été trop choquant –, j’ai appris à vivre avec ces souvenirs, à les transformer pour qu’ils deviennent des outils dans ma vie, et non un handicap.

Le mandat de la mission de l’ONU en Sierra Leone a pris fin en décembre 2005. Il me semble que le pays est rentré dans une phase très délicate depuis ?

Lorsque je suis retourné en Sierra Leone l’année dernière, j’ai été très attristé par le fait qu’on avait l’impression que la guerre venait juste de prendre fin. La même corruption qui avait été à l’origine de celle-ci et avait rendu les gens si désespérés était encore présente. J’ai vu beaucoup de jeunes qui traînaient, ne sachant pas quoi faire de leur vie. Et nous savons très bien ce qui peut se produire quand un jeune n’est pas conscient de sa propre valeur. Ces derniers veulent aller à l’école, mais ils ne le peuvent pas financièrement. Certains sont orphelins, d’autres viennent de familles pauvres. Il faut que le gouvernement leur donne des moyens et les fasse participer à la vie collective. Et cela m’effraie. Comme il doit y avoir une élection en juillet, peut-être que les choses changeront. Mais il y a un autre danger. Quand une guerre civile prend fin, la majorité de l’aide internationale est interrompue et l’attention de la communauté internationale se porte ailleurs, alors que c’est un moment crucial pour apporter de l’aide.

Entretien réalisé par céline curiol.

* À paraître aux Presses de la Cité courant 2008.


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