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Littérature française contemporaine

Mah’tu

Extraits

dimanche 13 novembre 2005, par Jean-Michel Cornu

Où il est question d’un ermite et de son chat - le plus sage des deux n’est pas celui qu’on croit… Le chat finira par enseigner son maître.

Ce texte « adapté du chinôa » par Jean-Michel Cornu, est un pastiche des livres de sagesse taoïste, cette philosophie chinoise très ancienne faite de détachement joyeux et d’acceptation sereine. Le titre est un clin d’œil à l’œuvre célèbre de Li-tseu : Le Vrai Classique du vide parfait. Le texte, composé « d’historiettes édifiantes » souvent burlesques, est accompagné d’encres au pinceau noir réalisées par l’auteur.


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F’u habitait dans le pays de Mou une chambrette entourée de murs. Elle était recouverte d’un plafond dont la peinture ternie s’écaillait par endroits. La porte toujours ouverte donnait sur un grand miroir où se reflétait une haute fenêtre claire ; on apercevait au travers la ramure sombre d’un vieux cyprès. Les meubles étaient encombrés de livres et de papiers, de pots d’où dégorgeaient des faisceaux de pinceaux et des fagots de crayons. Assis au milieu de ce désordre qui le charmait F’u buvait du thé noir et des « moka » d’Abyssinie, fumait des « clarines » blonds et des « papelillos » foncés. Agitant ses savates sous la table, il chantait des hymnes de la dynastie des Ha Ho d’une voix qui remplissait la pièce comme un orchestre d’instruments de bronze et de pierre dirigé par Pou Lê’zh. Le Grand Ministre n’avait pu en faire son conseiller, ni le Président se l’attacher comme ami.

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Encre de Jean-Michel Cornu

Lorsqu’on lui faisait remarquer sa situation humble et ignorée du monde, ou que l’on s’étonnait qu’il ne cherchât point à obtenir quelque charge en rapport avec ses capacités, F’u répondait :

— Non, je n’en veux pas. J’ai des livres de Fa Ta, des pinceaux en poils de chèvre du Thibet achetés dans l’île de Formose, un stylo de laque vert à encre violette, une collection d’images dans des boîtes à cigares colorées, des cahiers en nombre et des papiers d’Ingres et d’Arches, des « vergés à la cuve » et de « pur chiffon » entre des chemises à cordons, plus un fromage de chèvre bien sec et un pain aux six céréales pour mon déjeuner. Non, non, écouter les « Nuits d’été » suffit à me distraire, réciter la « pomme rouge » de Fo Lin suffit à mon plaisir.

Si l’on insistait, il se sentait obligé d’ajouter :
— Qui sait se contenter de peu ne s’embarrasse pas d’un sac à provisions, qui se préoccupe de se trouver lui-même sans se chercher vraiment, ne s’afflige pas de la perte de ses clefs ou de ses lunettes ; qui recherche sa perfection intérieure s’afflige encore moins de tomber en panne sur l’autoroute vers les deux heures du matin, même si sa police d’assurance ne prévoit pas de prise en charge totale. Bien peu pensaient : « Dans son humble condition, ce F’u est un sage qui a des sentiments sublimes. Offrons lui une place parmi les invités d’une émission télévisée à une heure de très grande audience ». Il aurait de toute façon répondu : « Certes, cette dignité est autrement plus noble que celle d’un humble contemplateur, et le cachet sans doute considérable me permettrait de retourner à Taïwan, jouir à nouveau des collections d’art du Palais National. Mais comment pourrais-je succomber à la renommée et aux richesses sans valoir ainsi à mes bienfaiteurs une réputation de corrupteurs ? Je n’ose donc accepter cette offre et m’en retourne dans ma chambrette. »

Dans la solitude de sa cabane aux immortels, F’u caressait en rêve un chat. Un maître chat, un chat de haute bibliothèque placide et méditatif, instruit en quelques langues demeurées obscures - méroïtique, glozélien, linéaire cursif de Haute-Epoque - qui ne dévore plus les rats mais convoite la Soucoupe de Lait ( Blanc ), dans l’odeur de papier vieux, d’encre séchée et de cuir ciré.

Un jour F’u fut privé de quoi s’offrir le nougat et les fruits confits si nécessaires à son régime ; il fut réduit à vivre sans même le secours d’un petit cordial : alcool distillé de prune ou de poire. Son esprit qui battait la campagne finit par trouver en pensée Mâh T’u ( c’était son nom ). L’honorable chat était juché sur un gros elzévir à fermoirs de cuivre et paraissait occupé à dormir.

— Maître ( c’était un maître chat ), je suis dans la détresse : ma situation actuelle peut être considérée comme coincée. Comme F’u s’adressait au chat en songe, celui-ci voulut bien lui répondre :
— Que dis-tu là ? Tes craintes sont d’un petit esprit. Le Chat qui connaît la Soucoupe de Lait ( Blanc ) vit heureux sans s’inquiéter du lendemain. En quoi es-tu coincé ?

Devant le malheur ne perds pas ta vertu. C’est seulement quand revient la froidure que tu reconnais la luxuriance des cyprès sous tes fenêtres. Cette privation n’est-elle pas une chance pour toi-même ? Ne te reste-t-il pas le vieux bouquin sous la lampe et les porcelaines de Chine ? Quand tu serais à sec, même avec des feuilles d’artichaut et des débris de vaisselle ton imagination n’apprêterait-elle pas encore quelque petit souper sous les étoiles ?

F’u, exalté, se mit à danser dans sa chambrette en improvisant un hymne :

J’ignorais jusqu’ici la hauteur sous mon plafond et la profondeur de ma cave.

Les Anciens étaient indifféremment heureux dans la misère et dans l’abondance, tout comme la succession du froid et du chaud, du vent et de la pluie. Se ravisant, il se courba vers le chat et déclara :

— Mes parents m’ont donné la vie mais c’est vous qui me connaissez. J’étais comme la mouche affolée derrière la vitre, si vous n’aviez pas ouvert la fenêtre, j’aurais tout ignoré de l’Univers en son intégralité grandiose. Maître, laissez-moi recueillir votre enseignement, je le transcrirai scrupuleusement.

Et c’est ainsi que F’u se réjouit comme il était au nord de la mer Yin, sur le versant du mont Yang.

P.-S.

Ce texte est reproduit sur Contre-feux grâce à l’aimable autorisation de l’auteur. Qu’il en soit remercié.

- Se rendre sur le site Internet des éditions L’archange Minotaure

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