je me réveille
souvent la tête dans l’oubli
je neige vers un lieu
dont je n’ai plus mémoire
je me réveille nu dans la mémoire
je suis enveloppé d’oubli
je neige
il pleut
je n’ai plus souvenir de nul lieu
une lettre ou un nom étrangle mon corps
c’est un lieu
c’est un lieu hors d’atteinte
avec les fils dessus dessous
et la veste qui part
locus amoenus d’europe
ô naguère
la jambe a de la neige dans les poils
une bûche pour chaussure
le bruit de gobelets des pas
lorsque la neige tombe et qu’elle boite
c’est loin c’est assez loin
c’est ici
lieu pauvre en arbres
certes le chêne goethéen
dodonien
murmure encore un torrent de dents
on mordille un chemin
cendré on ne voit pas
où l’ordre peut mener
ce que l’oubli peut encore oublier
lieu quand le pouce appuie sur l’œil
c’est loin c’est assez loin
lieu
dit
maudis ta mémoire
brûle ce chêne
il est écrit : la neige est molle où l’écriture
bifurque
c’est une neige basse avec
nuages bas
à des poteaux qu’on reconnaît
peut-être
ce que marcher veut dire
tomber dans les rangs
tomber sur la tête
le monde sur la tête
mais ce n’est pas le monde qui éclate
mais ce n’est pas la langue
ce n’est pas le néant
c’est un corps sec avec des chariots d’hommes
si ta pensée te scandalise coupe-la
si ton absence de pensée
et la peau que je traîne
et l’oubli à traits vifs
il a toujours neigé d’europe
sur la pensée
neigé les neiges de l’histoire
sur les pendus
les pendus
ont toujours neigé
les textes d’une toise
et le cul qui leur pèse
si ta pensée d’absence
de sens te scandalise
dans la veste des autres
le sommeil où ils logent
tu dors là
tu dors contre leur chaleur
mais qu’est-ce que l’histoire
parfois
la terre floconne
et les lieux se dissipent
une colonne
d’absence éclate dans le ciel
je suis couvert de vêtements
de toile de sommeil
chaleur commune
fibre de tous
ça rêve dans le rêve
et ce café de cendre
on pense à déglutir aux planches
au tabac qui s’échange
au passage infini de la main
à la main
on ne part pas
c’est loin c’est assez loin
lieu
la fibre de l’oubli est déchirée
lieu et
la trame aura neigé
les couteaux ont neigé
les toitures
le sommeil
« j’ai mal au ventre »
une boule de neige
mais elle ne fond pas
ô nous voulons penser
la tête en bas il faut
penser sans volonté
pouvoir ne pas vouloir ne pas pouvoir
et le cri se rappelle qu’il crie
quand il n’a plus de tête
et que la tête neige
là-haut dans la seule chute
on pense alors aux arbres
au chêne goethéen aux sous-bois des cadastres
aux forêts
au silence du ciel à la cime
il n’y a pas de vent
les branches craquent
mais tout cela est sourd
tout cela est muet
il n’y a que des hommes
un lieu
un lieu
comme il n’y en a pas
et ton vêtement sec te serre
le tissu ronge tes épaules
la toile passe par-dessous
on marche avec des yeux fumant
on marche avec son pantalon
ainsi que s’il était quelqu’un
il était une fois
un bois
un chêne
et dodone respire
on marche un peu comme si
on portait les tissus la toile
qui a filé avec les bandes bleues
en bas
sur terre avec le corps
est nu
quand il est nu c’est nous
quand il est seul
quand la toile est la même
et nous continuons
c’est un lieu
blanc la neige est rentrée sous la terre
comme il n’y en a pas
la campagne en europe
la campagne s’étend
avec cet air aveugle on cherche la maison
qui marche sur la rue qui aura disparu
que les voitures les passants traversent
il y avait des lettres dans le cœur
mais le fil sous le fil ne chancelle pas
on marche par-dessus
on marche sur les arbres
on marche comme si
on vidait son corps
dans le sac noir des vêtements
ou dans la toile rêche de ses gestes
il y avait naguère
maintenant plus guère
on a la fibre froide contre la chair
la même serpillière
depuis qu’on s’est comptés sortant des rangs
depuis qu’on s’est comptés tombant sur la mémoire
heurtant le givre de la route qui descend
on ne va pas changer le cours
de la disparition du fleuve
le silence du fleuve
l’arbre de goethe
ne parle même pas allemand
ne sait pas qui écrit ni
qui meurt quand cela fut ni quand cela n’est plus
vêtement qui m’échappe
haillons de la kolyma
une toile trouée pour y voir
le corps qui ne va pas
il tient la hache qui le couche
sur le morceau de chêne
elle le couche à terre
dans l’effroi du langage
il dit : les lieux
sont partis maintenant
comme une veste dont l’unique manche
cherche son bras
comme une pelle creuse
entre deux doigts de souffle
l’épuisement du corps
et son filon étroit
un lieu n’est pas un confident
la mort non plus
elle et le lieu sont une même souche
émondée refleurie
rien qui appelle à l’aide
l’histoire a une hache
très grande
elle travaille le couloir terrestre
étroit
écrire écrit près du murmure
muet sans vers
de quelque chose comme une fosse errante
un homme dit : finalement
rien n’aura eu lieu que le lieu
ça ne traverse plus la mer
brûlante de l’histoire
les hommes
les coquilles de sens sur le sol
et comme inabouties
tournant en soi
vrillé de soi couché
ça reste là sans lieu
c’est un lieu là perdu kolyma
un lieu anéanti
quand l’acte est consommé
un lieu comme il n’y en a pas
un lieu que le poème trame
puisqu’il en est l’obscur le tenace
négatif
la cendre ressassée
la cendre qui murmure
la cendre rêve de la lettre
la lettre se toiture
de cendre
les noms portent ainsi les incendies du temps
le lieu
le lieu de la disparition est la disparition
il disparaît il est
sous vos yeux une disparition
il est là
et la terre s’enfuit sous vos yeux
le corps de ce qui passe abrite
le corps de qui nourrit ce qui ne passe pas
dans cet abri du corps est
plus que moi
est le mot que je porte et qui s’
évanouit