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Poésie française contemporaine

Locus

Extrait

mercredi 21 septembre 2005, par Brice Petit

Brice Petit est un jeune poète français.

Deux receuils de poèmes de Brice Petit ont été publiés en France par les éditions Grèges.

Cet extrait de Locus, de Brice Petit, est paru aux éditions Grèges en mars 2006.

Rejoindre l’espace éditeur des éditions Grèges


Voir en ligne : Pour acheter le livre de Brice Petit, cliquez ici.

je me réveille
souvent la tête dans l’oubli
 
je neige vers un lieu
dont je n’ai plus mémoire
 
je me réveille nu dans la mémoire
je suis enveloppé d’oubli
 
je neige
il pleut
 
je n’ai plus souvenir de nul lieu
une lettre ou un nom étrangle mon corps
 

 
c’est un lieu
c’est un lieu hors d’atteinte
 
avec les fils dessus dessous
et la veste qui part
 
locus amoenus d’europe
ô naguère
 
la jambe a de la neige dans les poils
une bûche pour chaussure
 
le bruit de gobelets des pas
lorsque la neige tombe et qu’elle boite
 
c’est loin c’est assez loin
c’est ici
 

 
lieu pauvre en arbres
certes le chêne goethéen
 
dodonien
murmure encore un torrent de dents
 
on mordille un chemin
cendré on ne voit pas
 
où l’ordre peut mener
ce que l’oubli peut encore oublier
 
lieu quand le pouce appuie sur l’œil
c’est loin c’est assez loin

 
lieu
dit
 
maudis ta mémoire
brûle ce chêne
 
il est écrit : la neige est molle où l’écriture
bifurque
 
c’est une neige basse avec
nuages bas
 
à des poteaux qu’on reconnaît
peut-être
 
ce que marcher veut dire
tomber dans les rangs
 
tomber sur la tête
le monde sur la tête
 
mais ce n’est pas le monde qui éclate
mais ce n’est pas la langue
 
ce n’est pas le néant
c’est un corps sec avec des chariots d’hommes
 



 
si ta pensée te scandalise coupe-la
si ton absence de pensée
 
et la peau que je traîne
et l’oubli à traits vifs
 
il a toujours neigé d’europe
sur la pensée
 
neigé les neiges de l’histoire
sur les pendus
 
les pendus
ont toujours neigé
 
les textes d’une toise
et le cul qui leur pèse
 
si ta pensée d’absence
de sens te scandalise
 
dans la veste des autres
le sommeil où ils logent
 
tu dors là
tu dors contre leur chaleur
 



 
mais qu’est-ce que l’histoire
parfois
 
la terre floconne
et les lieux se dissipent
 
une colonne
d’absence éclate dans le ciel
 
je suis couvert de vêtements
de toile de sommeil
 
chaleur commune
fibre de tous
 
ça rêve dans le rêve
et ce café de cendre
 
on pense à déglutir aux planches
au tabac qui s’échange
 
au passage infini de la main
à la main
 
on ne part pas
c’est loin c’est assez loin
 



 
lieu
la fibre de l’oubli est déchirée
 
lieu et
la trame aura neigé
 
les couteaux ont neigé
les toitures
 
le sommeil
« j’ai mal au ventre »
 
une boule de neige
mais elle ne fond pas
 
ô nous voulons penser
la tête en bas il faut
 
penser sans volonté
pouvoir ne pas vouloir ne pas pouvoir
 
et le cri se rappelle qu’il crie
quand il n’a plus de tête
 
et que la tête neige
là-haut dans la seule chute
 



 
on pense alors aux arbres
au chêne goethéen aux sous-bois des cadastres
 
aux forêts
au silence du ciel à la cime
 
il n’y a pas de vent
les branches craquent
 
mais tout cela est sourd
tout cela est muet
 
il n’y a que des hommes
un lieu
 
un lieu
comme il n’y en a pas
 



 
et ton vêtement sec te serre
le tissu ronge tes épaules
 
la toile passe par-dessous
on marche avec des yeux fumant
 
on marche avec son pantalon
ainsi que s’il était quelqu’un
 
il était une fois
un bois
 
un chêne
et dodone respire
 
on marche un peu comme si
on portait les tissus la toile
 
qui a filé avec les bandes bleues
en bas
 
sur terre avec le corps
est nu
 
quand il est nu c’est nous
quand il est seul
 
quand la toile est la même
et nous continuons
 



 
c’est un lieu
blanc la neige est rentrée sous la terre
 
comme il n’y en a pas
la campagne en europe
 
la campagne s’étend
avec cet air aveugle on cherche la maison
 
qui marche sur la rue qui aura disparu
que les voitures les passants traversent
 
il y avait des lettres dans le cœur
mais le fil sous le fil ne chancelle pas
 
on marche par-dessus
on marche sur les arbres
 
on marche comme si
on vidait son corps
 
dans le sac noir des vêtements
ou dans la toile rêche de ses gestes
 
il y avait naguère
maintenant plus guère
 



 
on a la fibre froide contre la chair
la même serpillière
 
depuis qu’on s’est comptés sortant des rangs
depuis qu’on s’est comptés tombant sur la mémoire
 
heurtant le givre de la route qui descend
on ne va pas changer le cours
 
de la disparition du fleuve
le silence du fleuve
 
l’arbre de goethe
ne parle même pas allemand
 
ne sait pas qui écrit ni
qui meurt quand cela fut ni quand cela n’est plus
 



 
vêtement qui m’échappe
haillons de la kolyma
 
une toile trouée pour y voir
le corps qui ne va pas
 
il tient la hache qui le couche
sur le morceau de chêne
 
elle le couche à terre
dans l’effroi du langage
 
il dit : les lieux
sont partis maintenant
 
comme une veste dont l’unique manche
cherche son bras
 
comme une pelle creuse
entre deux doigts de souffle
 
l’épuisement du corps
et son filon étroit
 



 
un lieu n’est pas un confident
la mort non plus
 
elle et le lieu sont une même souche
émondée refleurie
 
rien qui appelle à l’aide
l’histoire a une hache
 
très grande
elle travaille le couloir terrestre
 
étroit
écrire écrit près du murmure
 
muet sans vers
de quelque chose comme une fosse errante



 
un homme dit : finalement
rien n’aura eu lieu que le lieu
 
ça ne traverse plus la mer
brûlante de l’histoire
 
les hommes
les coquilles de sens sur le sol
 
et comme inabouties
tournant en soi
 
vrillé de soi couché
ça reste là sans lieu
 



 
c’est un lieu là perdu kolyma
un lieu anéanti
 
quand l’acte est consommé
un lieu comme il n’y en a pas
 
un lieu que le poème trame
puisqu’il en est l’obscur le tenace
 
négatif
la cendre ressassée
 
la cendre qui murmure
la cendre rêve de la lettre
 
la lettre se toiture
de cendre
 
les noms portent ainsi les incendies du temps
 



 
le lieu
le lieu de la disparition est la disparition
 
il disparaît il est
sous vos yeux une disparition
 
il est là
et la terre s’enfuit sous vos yeux
 
le corps de ce qui passe abrite
le corps de qui nourrit ce qui ne passe pas
 
dans cet abri du corps est
plus que moi
 
est le mot que je porte et qui s’
évanouit
 

P.-S.

Ce texte peut être présenté grâce à l’aimable autorisation de l’auteur, Brice Petit, et des éditions Grèges.

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