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Esquisse

Lettre de Buenos Aires

Littérature française contemporaine

mardi 8 mai 2007, par Céline Curiol

Toutes les versions de cet article :

  • [français]
Suite à un séjour en Argentine de plusieurs mois l’année dernière, Céline Curiol a écrit ce texte, publié ici pour la première fois, et esquisse, qui sait, d’un livre futur.

© Céline Curiol pour les photographies.

Nous avons la sensation que nous n’allons nulle part et que nous n’avons pas de projets pour l’avenir. Nous ne savons pas ce qui va se passer alors nous ne prévoyons rien. Nous ne pensons pas, c’est ce que je veux ; nous disons, je fais ce que je peux [1].

La ville est très étendue, commente le chauffeur de taxi. Lorsqu’il parle, il fait un effort particulier pour articuler chaque syllabe. Puis il annonce fièrement : nous aimons le football et les femmes.

Les terrasses des cafés, la circulation nerveuse et chaotique, les olives et la charcuterie, les femmes en tongs, les grands arbres qui projettent leur ombre bienfaisante sur les trottoirs des avenues, les vieux sur le pas de leur porte observant, les jappements des chiens, l’air chaud et délicatement humide qui laisse se propager plus vite les éclats de voix, les bus remplis à ras bord, un dernier passager en équilibre sur la plate-forme, la marche ralentie, presque langoureuse.

“ La mémoire, c’est aussi la récupération de la vérité et de l’identité, la capacité d’une société à juger les crimes impunis, l’espoir de réparer les dommages sociaux infligés. ” [2]

Au croisement de Billinghurst et Tucuman, un vieil entrepôt est entouré de palissades recouvertes d’affiches publicitaires. Une d’elles est éclairée par un puissant spot lumineux : l’image du visage moustachu d’un chef cuisinier, en toque. Gastronomia – Turismo. Sous l’inscription prometteuse se regrouperont, à la nuit tombée, les cartoñeros. En famille, ils fouilleront les poubelles des environs, sacs en plastique jetés par les riverains sur le bord de la chaussée à défaut de conteneurs adéquats, et chargeront morceaux et boîtes dans la charrette que tirera le cheval amorphe derrière ses œillères. Plus tard, ils grimperont sur le monticule comme sur une meule de triste foin et le claquement des fers résonnera sur le goudron de la capitale de 12 millions d’habitants.

Le 25 avril 2006, le quotidien français Le Monde écrit : “ Avec une croissance de 9 %, le pays est sorti de la crise mais des indicateurs restent au rouge, comme l’ont souligné des économistes réunis à Buenos Aires du 18 au 20 avril. L’Argentine est sortie de la crise parce qu’elle n’a pas écouté les conseils des organismes financiers internationaux : telle est l’une des conclusions du séminaire international ”.

Pourquoi accepte-t-on d’être appelés Tiers-Monde ? L’Occident pourrait avoir une qualification et nous une autre. Mais notre culture a assimilé tout ce qui vient du dehors. Les gens ne comprennent pas que nous devons construire notre identité à partir de nous-mêmes et non pas en regardant à côté. Mais c’est automatique, nous imitons au lieu de voir ce qui peut être intéressant, ce que nous pouvons adapter à notre pays, à sa géographie, aux possibilités qu’offre notre culture.

Dans le district de Lomas de Zamora, les niveaux de nitrates relevés dans le réseau de distribution de l’eau sont de 73mg/l, soit au-dessus de la norme de 45mg/l. Depuis 2001, plusieurs associations de consommateurs ont entrepris des actions contre Aguas Argentinas, entreprise détenue à près de 40 % par l’entreprise française Suez. Les habitants se plaignent du fait que la pression d’eau fournie est de moitié inférieure à celle requise contractuellement et que des compteurs d’eau n’ont pas été installés à leur domicile.

Le patron du cafe notable El Banderin s’appelle Mario ; il a vingt-neuf ans. La journée, il est employé des douanes. Ses relations avec les gens sont tendues : ils me prennent pour une sorte de flic, dit-il. Le soir, il ôte son uniforme et retourne à son repère pour se lancer, enfin, dans de longues conversations avec ses habitués. Comme beaucoup d’autres à son âge, il doit exercer deux professions.

Carlos Gardel est né le 11 décembre 1890 à Toulouse. Il n’a pas connu son père et a émigré en Argentine avec sa mère à l’âge de 27 mois. Certains prétendent qu’il serait né en Uruguay. Son idole était Enrico Caruso. Au cours de sa vie, il a enregistré 770 chansons, dont 514 tangos. Le musée Carlos Gardel a ouvert en mars 2003, dans le quartier d’Abasto, à Buenos Aires.

Aux balcons ébréchés, des cordes à linge lâches portent les plus petits des habits depuis trop longtemps déjà secs. Des tiges malingres émergent de pots accrochés aux volets de fer qui dissimulent des intérieurs sombres et vétustes. Les gens pauvres s’éclairent aux néons. Lumière bleutée et crue rend les visages des désœuvrés blafards, rapetisse les dimensions des pièces, nimbe les objets de tristesse.

Dans ce pays, il existe cent onze psychanalystes pour 100,000 habitants, l’un des taux les plus élevés au monde. Lorsqu’on demande pourquoi, les réponses sont vagues. Pour la majorité, ce fait ne nécessite pas d’explication.

Souvent, quelqu’un s’attarde. Assis, debout, sur un pas-de-porte, accoudé à la balustrade d’un balcon, au seuil d’une épicerie qui, tard dans la nuit, protégée par une grille en fer, vend bonbons, sodas, conserves, eau, cigarettes.

Lors de sa dernière visite officielle en Amérique du Sud, le président Jacques Chirac n’est pas passé par l’Argentine.

San Telmo ressemble à un quartier frappé de stupeur. Par endroits, les traces du passage du fléau n’ont pu être effacées. L’architecture magnifique et décrépite évoque un déclin nostalgique et touchant. Mais l’endommagement n’est pas la destruction ; vulnérabilité et résistance s’y mêlent. Certains bâtiments ont été rénovés : loués aux touristes, au profit d’agences immobilières friandes de pittoresque, ou transformés en appartements calmes et confortables pour argentins aisés. D’autres, plus vieillots et plus délabrés, sont occupés par des familles modestes dont les enfants trottent à l’air libre et surveillent les soirées volubiles de leurs voisins étrangers.

En mars, le gouvernement a décidé de résilier la concession accordée, en 1993, à la société Aquas Argentinas. Suez a déposé une plainte auprès du tribunal d’arbitrage de la Banque mondiale arguant que son contrat de concession lui donnait le droit d’augmenter les prix en cas d’une dévaluation de la monnaie nationale. Elle demande un dédommagement à hauteur de 1,7 milliards de dollars, montant qui correspond, selon elle, aux investissements réalisés.

Le dimanche, amas impromptu de piétons sur les trottoirs. Ils n’ont pas pu rentrer dans la salle sombre pleine d’impatients spectateurs ; ils regardent depuis l’extérieur l’écran géant : maillots blancs sur rectangle vert, ballon rond.

Sur l’Avenida Corrientes, l’artère la plus commerçante de la ville, des gens font la queue devant un magasin de téléphones portables.

Chaque nuit, nous entendrons le trot régulier des hommes réduits en urbains paysans récolteurs de carton qui jamais ne jetteront sur nous leur regard quand, rentrant tard, nous les observerons à la dérobée.

Il y a un écrivain cubain, José Marti, qui s’est battu pour l’indépendance de Cuba. Dans les années 1900, il exhortait les pays sud américains à devenir indépendants. Il ne voulait pas dire indépendants de l’Espagne, mais des Etats-Unis qu’il surnommait, le Tigre. Déjà, il avait compris que les Etats-Unis allaient manger le reste de l’Amérique. Mais les dictatures et la violence ont éliminé nos chances de forger une identité nationale.

“ Notre Amérique doit instamment se montrer telle qu’elle est, une dans l’âme et dans l’intention, leste dans sa victoire contre un passé suffocant, uniquement souillé du sang précieux qui a coulé des blessures que nous ont infligées nos maîtres. Le mépris de notre redoutable voisin qui ne nous connaît pas est le plus grand danger qui menace notre Amérique. Et puisque le jour de la visite est proche, il est urgent que notre voisin apprenne à nous connaître afin que, bientôt, il ne nous méprise plus. Car l’ignorance pourrait l’inciter à élever la main contre nous. Une fois qu’il nous connaîtra, il baissera, par respect, cette main. ” [3]

Les journaux ne parlent pas de terrorisme. C’est à peine si l’on entend l’écho des avertissements et des menaces qui régulièrement déferlent, portés par leurs médias, sur les Etats-Unis. 2001 n’est pas l’année des attentats du World Trade Center, c’est l’année de la crise.

“ Huit cadavres à San Telmo ”, “ Quatre corps trouvés près de Congreso ”, “ Découverte d’un cadavre mutilé dans le Rio de la Plata ”, “ Trente cadavres découverts à Frétima ”, “ Neuf cadavres dans le Rio Lujan ”. [4]

Le Rio de la Plata est inaccessible. La ville s’est isolée de son fleuve par une bande de constructions industrielles et de voies à circulation rapide. Ici, on mange de la viande, pas du poisson ! Sur le plan, certaines lignes semblent mener jusqu’à l’eau. À pied, on parvient à un complexe sportif et à un terrain de golf payants, clôturés, sous surveillance. Plus loin, les bâtiments vitrés, modernes, d’une entreprise au nom inconnu précèdent une pelouse pelée et sale puis un quai délabré qui fait face au fleuve, juste avant la mer, si large qu’il est impossible d’apercevoir l’autre rive. Les eaux douces du fleuve sont beiges, couleur des sédiments transportés par les forts courants. Des pêcheurs ont laissé flotté leur ligne et patientent à l’ombre. La pêche est une activité simple et individuelle, un moyen de se nourrir sans le truchement de l’argent, d’un système d’emploi sophistiqué et hiérarchique, dans une métropole réglementée et sans nature.

“ À l’époque terrifiante et tumultueuse de la dictature militaire en Argentine, entre les années 60 et les années 80 et au cours des périodes relativement instables et anarchiques qui ont suivi, les psychanalystes ont eu des difficultés à maintenir une pensée claire et à conserver certaines limites. Comme nous l’avons vu, les psychanalystes doivent faire face aux pressions exercées sur eux par la dictature pour collaborer avec l’oppresseur ; un autre problème est la tentation de transformer la situation en croisade pour une réforme sociale. Dans les deux cas, si cette pensée s’infiltre dans le travail clinique, l’analyste risque de perdre la position neutre nécessaire à l’analyse. Dans un cas, il prendra parti pour l’oppresseur ; dans l’autre, pour l’opprimé.” [5]

En 1915, suite à une dispute de comptoir, Carlos Gardel reçoit une balle dans le poumon gauche. La balle provient de l’arme d’un certain Ernesto Guevara Lynch, futur père d’Ernesto Che Guevara. On raconte que la balle serait restée dans le poumon du chanteur jusqu’à sa mort.

Dans un commentaire public sur les différends entre son gouvernement et l’entreprise Aguas Argentinas, le président argentin, Nestor Kirchner déclare : “ Pendant 15 ans, l’entreprise a gagné des centaines de millions de dollars de bénéfices pendant que les Argentins devaient mendier pour qu’ils leur donnent une goutte d’eau ”. Le Ministère français des Affaires étrangères réagit : “ Le gouvernement français espère que cette décision soudaine s’accompagnera de mesures appropriées pour que la société puisse mettre un terme à ses activités dans des conditions satisfaisantes ”.

Les gens se disent : si j’étais aux Etats-Unis, je serais scientifique. Ils pensent tout de suite qu’en vivant ici, il y a des choses qu’ils ne peuvent pas faire. C’est décourageant, vraiment. Mais ce n’est pas l’endroit où tu nais qui est important !

Le 21 mars 2006, Clarin titre : “ Echec du dialogue en France ”. Le quotidien argentin dénonce l’ambivalence du discours prononcé par le président Jacques Chirac pour défendre son Premier ministre dont la proposition d’un Contrat première embauche (CPE) a provoqué de vives manifestations au sein de la population française.

Recoleta et ses luxueuses tours d’habitation dont chaque entrée est agrémentée d’un portier. Un paysage uniforme de marbres lisses et de rues tranquilles. L’endroit sent la méfiance et la sécurité ; il semble conçu pour endiguer une menace aussi vague que sont disproportionnés les moyens mis en place pour la repousser. L’atmosphère paraît stérile et oppressante, l’idéal revendiqué par les classes aisées.

“ À l’issue de l’année 2002, après quatre ans de récession et de dures mesures économiques inspirées par le FMI, plus de la moitié de la population vit en dessous du seuil officiel de pauvreté et un quart des personnes ne peut satisfaire leurs besoins élémentaires. Sur dix enfants argentins, sept vivent dans la pauvreté et la malnutrition s’est transformée en famine dans certaines zones du pays. Par endroits, l’économie monétaire a été remplacée par une économie de troc.” [6]

La maison possède un grand jardin et une piscine. Ce sont surtout des couples qui ont été invités. Les femmes sont installées d’un côté de la table, les hommes, de l’autre, et l’espace fait barrage aux échanges entre les deux groupes. On boit et on fume ; on a l’air de s’ennuyer, pas de confrontations, ni de débats. On ne paraît souffrir de rien mais on se plaint de n’avoir pas eu autant de chances que ses parents. On se veut moderne et occidental, mais on regrette les privilèges du passé. On dégage un certain conformisme étayé par le désir de rivaliser, par références culturelles, avec l’hémisphère nord.

Au-dessous du balcon, le grondement gigantesque du bus au gasoil qui s’arrête puis repart en relâchant un épais nuage de fumée noire. Des centaines de bus semblables à celui-ci remplissent la ville de leurs mugissements assourdissants.

Situées hors des sentiers touristiques, les rues qui bordent l’est de l’Avenida Brown sont vides d’étrangers. Façades à la croûte de ciment écorchée, remplacée par des panneaux de tôle ondulée, des immeubles datant du XIXe siècle, époque où ils hébergeaient les immigrés italiens et basques. Des morceaux de tissu ternes servent de rideaux. Pas de voitures garées, quelques épaves abandonnées. Les chiens libres trottent. Un porche, une famille assise, un transistor qui joue fort une chanson dont les paroles sont en anglais. Deux hommes sont penchés au-dessus d’un capot ouvert ; une femme en blouse à fleurs rentre chez elle, un sac plastique au bras, lentement. Il fait chaud ; on traîne, on attend le passage du jour. À la fenêtre d’une baraque qui tombe en ruine, un jeune homme à la tignasse zébrée de mèches blondes scrute la rue quelques instants puis disparaît.

Mes grands-parents et mes parents n’ont pas étudié et ils croient tous qu’étudier c’est une garantie pour la vie. Mais ils n’ont pas compris qu’il fallait nous aider financièrement pour aller à l’université. C’est la contradiction ici. Les parents veulent que leurs enfants aillent à l’université mais ils ne comprennent pas que travailler et étudier en même temps est difficile.

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Buenos Aires © Céline Curiol

Elle est ébouriffée, ses pieds nus crasseux, son jeune visage marqué de traces de morve et d’écorchure, sur la banquette du métro sous le regard gêné des autres passagers. Elle a trouvé deux cartes de métro usagées qu’elle a mises dans un sac en plastique. Une secousse de la rame a fait glisser le sac de ses mains et elle s’est précipitée pour le ramasser, se cognant la tête au passage contre le rebord du siège. Elle n’a pas réagi, préférant récupérer le sac à tout prix, sa possession.

La famille argentine avec laquelle nous dînons est en majorité contre la psychanalyse. Mis à part l’une des filles qui consulte depuis quatre ans, les autres membres n’acceptent la nécessité d’un traitement psychologique que dans certains cas et pour les individus manifestant des comportements anormaux. Pour le reste, ils considèrent qu’il s’agit de l’emprise d’une mode et non d’un moyen de trouver le bonheur. Ce qu’ils reprochent surtout à la psychanalyse, c’est son approche purement individualiste.

Il existe une pauvreté qui n’est pas seulement un manque d’objets nécessaires et d’argent, une absence de confort, un dénuement matériel mais qui est aussi une dépravation intérieure, le rétrécissement des possibilités d’épanouissement. Cette pauvreté n’est pas le fait d’un destin malencontreux : elle est un mal endémique, un joug imposé à la naissance, un traumatisme.

Le gouvernement argentin a annoncé le lancement d’un appel d’offres national et international pour la construction d’une ligne ferroviaire à grande vitesse sur une distance de 310 km entre Buenos Aires, la capitale, et Rosario, centre de l’industrie agroalimentaire au nord du pays. L’entreprise française Alstom, qui a conçu le TGV français, semble particulièrement bien placée dans la course. Le ministre argentin des Affaires étrangères Jorge Taiana, qui a participé à la cérémonie de lancement de cet appel d’offres, a rendu un hommage appuyé aux investissements français en Argentine. [7]

À l’ouest de l’Avenida Brown, les maisons portent du bleu, du rouge, du jaune : un rêve pour les photos souvenir. Mais la couleur ment ; c’est un endroit mort, embaumé par ses tons vifs. On vient en car, direct, dans les magasins artisanaux, écouter de la musique traditionnelle. Des danseurs trop fardés, marionnettes d’un spectacle parodique, tournent sous le nez des étrangers. Le pays exporte à grands coups de publicité son tango, danse populaire et orgueilleuse, qui ne s’est jamais tant étalée. Chapeaux de paille, appareils en bandoulière, cornets de glace, les retraités français et les cadres japonais s’émerveillent. La Boca a vendu son âme, est devenue divertissement, et les habitants au chômage servent aux touristes l’image fallacieuse qui leur a été promise.

Si tu vois les gens ici, tu te dis, ils sont énergiques, ils rigolent, ils s’amusent. Mais à un niveau plus profond, on est découragés, on a peur. Le but est souvent d’acheter une maison et avec les salaires ici, c’est très difficile. Il n’y a pas une mentalité, une éducation qui soutiennent tes ambitions.

“ Nous avons affaire à des extrémistes, à la démence de groupes irrationnels qui, du fait de leur nature, prétendent perturber la paix intérieure et la tranquillité du peuple argentin. ” [8]

La sortie d’un lycée. Jupes plissées, sweaters assortis, chaussures fermées et chaussettes tendues sur des mollets vigoureux. En bleu marine, en vert et rose sombres, déferlent des jeunes filles turbulentes malgré leur mise stricte. Leurs cheveux, ce matin peignés et aplatis sous des barrettes, sont à présent désordonnés. Ces adolescentes piaillardes s’accrochent les unes aux autres, pressent le pas puis stoppent brusquement lorsque l’exige leur conversation rapide, jouent les arrogantes ou les coquettes pour se faire entendre du monde, vibrantes de leurs fraîches émotions, ricanant puis se vexant, bancs de corps libérés de la contrainte d’un cours, envahissant les rues anonymes qui n’attendaient que leur apparition pour reprendre vie.

L’aspect positif, c’est que tu vis dans le présent, avec ce que tu as. C’est pour cela que les gens sont plus superficiels, mais pas dans un sens négatif, dans le sens où ils vivent au jour le jour.

Au bord de l’Avenida de Los Incas s’étend le quartier huppé de Belgrano R. De grosses maisons, des hôtels particuliers, certains à l’architecture très contemporaine, d’autres plus anciens, tous parfaitement entretenus et dont l’enceinte est fermée par d’opaques et hautes palissades en métal. À l’angle d’une rue, on croise la guérite d’un gardien de sécurité qui baye en tournant autour de sa hutte en plastique moulé. Parfois, une caméra de surveillance au-dessus d’un portail, parfois un jardin magnifique empli de chats errants et d’une imposante bâtisse aux volets fermés et rouillés. Quelques passants sporadiques qui se ressemblent par leur tenue vestimentaire et leurs heures de sortie communes. Perdus dans leurs pensées, ils ne lèvent pas la tête ou s’effleurent d’un regard morne.

“ L’Argentine est un pays de fantômes, déclara Tomas Eloy Martinez alors que nous discutions de la présence politique permanente des absents, qu’il s’agisse de Facundo, d’Evita ou encore des ‘disparus’. ” [9]

Il y a des gens qui ne savent toujours pas ce qui s’est passé. Il n’y a pas de mémoire qui s’est construite. Dans les livres scolaires, l’histoire argentine finit avec l’histoire contemporaine, mais la dictature y tient une toute petite place. Ils n’expliquent pas ce qu’est le terrorisme d’État, il n’y a pas de discours officiel qui reconnaît que c’était du terrorisme d’état et donne la définition du terrorisme d’État. Il y a des gens qui justifient encore ce qui s’est passé sans savoir. Peut-être avec le temps.

“ En Argentine, les psychanalystes n’ont pas été, en majorité, mis au service des régimes dictatoriaux, comme ils l’avaient été dans l’Allemagne Nazie ; leur travail n’a pas non plus été interdit. Ils ont continué de travailler dans des bureaux privés ou dans des hôpitaux pour les pauvres. Mais, dans un monde où les tribunaux ne reflétaient plus le sens moral et inné de la justice, et où les pires délires paranoïaques étaient devenus réalité avec la répétition des disparitions et de la torture, les professionnels de la santé mentale n’avaient plus à leur disposition un monde stable, rationnel et prévisible à partir duquel travailler. Le Docteur A, psychiatre débutante, n’était plus en mesure de dire si le récit alarmé d’un patient se disant victime de persécution était un délire psychotique ou un récit véridique de la réalité. Elle a donc demandé à voir de toute urgence le directeur de l’hôpital qui, à l’époque, faisait partie du régime militaire. ” [10]

Au cimetière de Chacarita, une vieille femme avance entre les rangées serrées de mausolées familiaux. Devant le monument dédié à l’ancien président Juan Domingo Peron, deux touristes blancs sont arrêtés, perplexes. Elle presse le pas pour les rejoindre. Leur adressant la parole dans un anglais correct, elle leur annonce que la crypte a plus de dix mètres de profondeur. Elle veut faire impression. Les touristes hochent docilement de la tête puis semblent vouloir s’éloigner. Ils lui ont coupé les mains, vous savez. Elle a lancé la phrase comme un javelot pour les retenir. Où sont-elles ? s’exclament en chœur les touristes. Si je le savais, je serais riche, leur rétorque la vieille dans un éclat de rire sardonique. Maintenant donnez-moi une pièce pour que je puisse aller me prendre un café. L’un des touristes la foudroie du regard, l’autre lui donne un peso.

On a très envie d’être acceptés. On a un ego énorme mais une estime de soi très petite. Cette attitude conciliante sert à gagner l’affect de l’autre. Car ce qui compte en premier lieu, c’est le regard des autres. C’est très important pour nous. C’est un peu comme si nous construisions notre propre regard en fonction de celui des autres. Les gens ont ici beaucoup de difficultés à dire la vérité. La vérité, c’est comme un bien très précieux et si tu la révèles, tu te mets à nu.

Les premières sculptures représentent des hommes et des femmes vêtus, seuls ou en groupes, aux bustes émergeant d’un socle. Puis à la chair vient s’ajouter la porcelaine du matériel sanitaire. Les corps se sont coulé dans une cuvette, une pissotière, le pied d’un lavabo qui leur servent de carcans et deviennent leur armature, leur armure. De celles-ci dépassent leurs membres en mouvement, pliés en des poses de gymnaste ou leurs visages lisses et ronds, insensibles aux contorsions dont ils sont victimes. Les corps s’allongent, prennent de l’ampleur, une souplesse encore plus grande qui rappelle les postures de danseurs. Ils sont scindés en deux, par le milieu : un trou béant leur sert de ventre. Dans leurs poses et extensions, ils rappellent des statues bouddhistes tenues par des fils invisibles, cherchant à abandonner une partie d’elles-mêmes [11].

La nuit du 19 décembre 2001, le Président a voulu instaurer l’état de siège. Et les gens sont descendus dans la rue pour protester. C’était nouveau. On est sortis, on s’est battus pour défendre le droit. Nous craignons que les choses se reproduisent parce que nous n’avons pas assez de mémoire collective. Si tu ne te souviens pas, l’histoire se répète. Après 2001, on s’est dit : nous n’avons pas de mémoire, mais nous gardons l’expérience.

Elle s’appelait Lucia. Nous l’avions rencontrée dans un restaurant où elle travaillait comme serveuse avec son fiancé. Elle voulait devenir modiste mais n’avait pas assez d’argent pour ouvrir sa propre boutique. En attendant, elle dessinait et cousait, vendait de temps à autre quelques pièces à des magasins de vêtements. Son visage, piqué de taches de rousseur, était vaste et charmant. Elle était curieuse et gaie. Lorsqu’elle chantait, elle avait une voix délicieuse.

Notes

[1] Tous les passages en italique sont les propos de Maria-Laura Mosqueira.

[2] Phrase inscrite à l’entrée du Centre Recoleta à l’occasion de la première exposition jamais organisée sur les trente ans du coup d’Etat de 1976.

[3] Notre Amérique, Jose Marti, 1891.

[4] Titres de coupures de journaux argentins datant de l’année 1976.

[5] A Short Introduction to Psychoanalysis, de Jane Milton, Julia Fabricius, Caroline Polmear, Sage Publications Inc, mai 2004.

[6] Americas Review 2003/2004, Kogan Page Editor, octobre 2003.

[7] Informations données par l’Agence France Presse, 9 mai 2006.

[8] Déclaration du gouvernement militaire de Jorge Rafael Videla en 1976.

[9] Disappearing Act,cDiana Taylor, Duke University Press, février 1997.

[10] Idem, note 3.

[11] Exposition de la sculpteur argentine, Vilma Villaverde.


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