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Littérature américaine du XIXe siècle

Les mers du sud

Extraits

mercredi 4 mai 2005, par Herman Melville

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Les mers du sud, présenté ici, est l’un des trois textes inédits d’Herman Melville qui furent regroupés dans un livre publié par les éditions Finitude en 2004, intitulé À bord.

Les Mers du Sud est une conférence donnée par Melville entre décembre 1858 et 1860. L’auteur s’était en effet lancé à cette époque dans un cycle de trois saisons de conférences qui malheureusement ont vu leur public décliner au fil des mois. La conférence sur les Mers du Sud fut prononcée par Herman Melville une douzaine de fois.


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Le sujet de notre conférence de ce soir, « Les Mers du Sud », pourrait être jugé sinon ambitieux, du moins quelque peu vaste, puisque couvrant, selon les autorités, une proportion de la surface de la terre que je n’ose exprimer - en bref, plus de la moitié. Nous avons, par conséquent, un champ assez étendu devant nous, et je crains fort que nous ne soyons pas capables d’en faire le tour de manière exhaustive ce soir.

Et, pour couper court à tout malentendu concernant notre sujet, j’espère que vous n’attendez pas de moi que je répète ce qui a déjà été imprimé sur mes propres aventures en Polynésie. Je propose d’aborder des sujets d’un intérêt plus général et, de manière informelle, de parler des mers du Sud dans leur ensemble, sous différents aspects, introduisant, si l’occasion se présente, quelques menues anecdotes, parfois personnelles, susceptibles d’illustrer mon propos.

« Mers du Sud » est tout simplement un terme qui désigne l’« Océan Pacifique ». Alors pourquoi ne pas dire d’emblée « Océan Pacifique » ? Parce qu’on peut rester attaché à certaines vieilles réminiscences, qui associent l’expression « Mers du Sud » à d’anciens et agréables livres de voyages, riches en illustrations gravées dans notre mémoire. Bien que ces vénérables volumes soient quelque peu obsolètes, ils n’en sont pas moins chers à leur lecteur, grâce à ce vieux nom qu’ils contiennent, tout comme la vieille South Sea House à Londres était chère au cœur de Charles Lamb. Celui qui l’a lu peut-il oublier cette description surannée, cette introduction aux Essais d’Elia, où il évoque la grisaille, semblable à celle de Balclutha, des vieux bureaux hantés de la jadis célèbre South Sea Company - les vieux lambris de chêne où sont accrochés des cartes poussiéreuses du Mexique et des relevés de sondages de la Baie de Panama - les vastes caves sous les fondations, où dollars et doublons mexicains se trouvaient autrefois entassés dans d’immenses coffres destinés à consoler le cœur solitaire de Mammon ? Mais en plus de nous remettre en mémoire ces chers vieux livres, la belle description d’Elia et la grande « South Sea Bubble » que généra cette Compagnie - les mots « Mers du Sud » sont des plus suggestifs, offrant à l’imagination une odeur subtile de santal et de cannelle, et rendant plus savoureuses les vieilles aventures de boucaniers, tous ces instants de rêverie nés de voyages en ces eaux. Dans les aventures du Capitaine Dampier ( cet éminent et excellent flibustier ) on ne lit que « Mers du Sud ». Dans les vieux voyages de Harris, et dans de nombreux autres récits le terme est le même, en 1803 encore nous voyons que l’Amiral Burney6 préfère le vieil intitulé au nouveau, « Pacifique », appellation qui ne s’est répandue qu’au siècle présent - bien que nous trouvions encore la belle et ancienne expression sous la plume de grands écrivains.

Mais ces eaux légendaires se trouvant des deux côtés de l’Équateur et baignant autant les rivages du Kamchatka au nord que ceux de la Terre de Feu au sud, comment ont-elles pu alors être baptisées du nom si peu approprié de « Mers du Sud » ? Voici ce qui s’est passé : L’Isthme de Darien n’est pas très large et si l’on se place sur son rivage, l’océan vous apparaîtra au sud ; ainsi pour peu que vous ignoriez la configuration générale de la côte, vous pourriez en déduire qu’il s’étend intégralement dans cette direction. Or, Balboa, le premier homme blanc qui ait posé les yeux sur ces eaux, se tenait précisément à cet endroit et, par ce raisonnement, les baptisa en conséquence. Les circonstances de la découverte de Balboa ne sont pas dénuées d’intérêt. Aux premiers jours de la domination espagnole sur ce continent, il commandait une petite garnison sur le rivage nord de l’isthme, et ayant entendu dire qu’il existait une vaste mer de l’autre côté - son rivage n’était pas très éloigné, mais son approche rendue difficile par une chaîne de montagnes escarpées - il décida d’explorer cette région. On peut imaginer quelles épreuves il traversa en se rappelant le récit, paru il y a quelques années, des aventures du Lieutenant Strain et de son équipe qui entreprirent, tout comme l’Espagnol, de parcourir cette terre primitive et sauvage. Certains boucaniers eux aussi traversèrent l’Isthme, endurant des souffrances à la limite du supportable. Balboa et ces flibustiers, sans être plus courageux, furent assurément plus audacieux ou plus chanceux que l’officier américain puisque, après tout ce qu’ils avaient subi, ils virent enfin leurs efforts récompensés.

Une tribu d’Indiens s’opposant au passage de Balboa lui demanda qui il était, ce qu’il voulait et où il allait. La réponse est un modèle de franchise espagnole : « Je suis un Chrétien, mon but est de répandre la vraie religion, de trouver de l’or, et je pars à la recherche de la mer ».

Il arriva enfin au pied d’une montagne, dont on lui avait dit que de son sommet il pourrait voir l’objet de sa quête. Il ordonna une halte et, tel Moïse, le dévot Espagnol « monta seul dans la montagne ». Quand il aperçut la mer, il tomba à genoux et remercia Dieu pour ce spectacle. Le lendemain, avec épée et cuirasse, se baignant jusqu’à la taille dans ses eaux, il demanda à ses hommes et aux Indiens attroupés de témoigner qu’il avait pris possession de cet océan tout entier, de toutes ses terres et de tous ses royaumes, au nom de sa majesté le Roi de Castille et de Léon. Vasco Nuñez de Balboa, commandant d’une petite garnison de Darien, fut un homme à l’esprit large et d’une belle grandeur d’âme. Si nous devions embarquer et faire route pour le Cap Horn, probablement le plus long voyage qu’on puisse faire sur cette terre, nous rencontrerions bien des tempêtes et subirions l’intense rigueur des eaux glacées. Mais après avoir doublé le Cap, en naviguant vers le nord dans le Pacifique, nous serions portés par de belles brises qui nous raviraient, et très vite nous atteindrions des eaux calmes sous des cieux ensoleillés, l’air devenant de plus en plus doux à mesure que nous irions vers le nord. Le contraste durant ce périple, du Cap Horn jusqu’aux Îles Galapagos, est plus éloquent qu’un voyage de New York à Cuba, où en l’espace d’une semaine, on passe de la neige aux palmiers. Le premier Européen qui navigua sur ces eaux avait une solide expérience de la mer. En réalité, Magellan n’emprunta pas la route du Cap Horn, qui n’avait pas encore été découverte, mais passa par le détroit qui porte son nom. Cela ne fut pas plus facile pour autant. Car dans cet étroit et périlleux passage, au milieu des brouillards et des bourrasques antarctiques, la navigation est particulièrement dangereuse. Magellan le franchit pourtant et quand il vit devant lui un bel et vaste océan, par chance calme et serein, il fut submergé par l’émotion et, bien que marin aguerri, il éclata en sanglots. Ce fut cet homme qui donna alors à cette mer son second nom : Pacifique.

Un jour, alors que je naviguais sous les tropiques au cœur de l’Atlantique, l’air chaud et le calme apaisant me firent dire : « Allons, fermons les portes du temple de Janus et rêvons ». Je pensais que c’était cet océan, plutôt que les Mers du Sud, qui aurait mérité le nom de « Pacifique ». Mais les noms naissent des premières impressions, et le Pacifique, quand il fut présenté au public, se montra sous son meilleur jour, il était de bonne humeur. Ainsi, la grande mer sera toujours appelée Pacifique, même par le marin destiné à périr dans un de ses terribles typhons.

Bien que le Pacifique recouvre la moitié de la surface de la planète, et malgré toutes ses îles et ses peuples épars, il demeurait, il y a peu de temps encore, presque inconnu. Le récit du voyage du Capitaine Cook à Tahiti pouvait, en 1780 encore, susciter le frisson de la nouveauté chez les Anglais. On connaissait en effet fort peu de chose sur cette région à l’époque de Cook. Ce fut par la Californie que le Pacifique rejoignit le grand monde Anglo-saxon. La découverte de l’or en 1848, année mémorable, eut pour effet d’ouvrir le Pacifique comme voie de communication aux navires américains.

Le monde de ces eaux est si vaste, d’une superficie estimée à plus de cent millions de miles carrés, et ses espèces vivantes sont si variées, qu’on ne sait quel sujet choisir dans une telle abondance pour le temps limité d’une seule et unique conférence. Un voile de mystère plane aujourd’hui encore au-dessus du Pacifique, et sa géographie est encore mal connue. Les navires qui le sillonnent empruntent pour la plupart toujours les mêmes itinéraires, et ceux qui les quittent tombent immanquablement sur quelque île ou groupe d’îles inconnus des cartes et des géographes. Même les agents d’assurance maritime, s’ils étaient amenés à naviguer vers l’une des îles situées dans ces eaux, n’auraient pas une idée très claire de la route à emprunter. Nul ne peut avoir une connaissance exhaustive de cet océan, pas même celui qui l’étudie. Ce mystère, cette immensité, nous donnent l’impression, en les évoquant, d’embarquer pour un voyage à destination de ces îles lointaines. Mais ce qui est connu, et bien connu, constitue déjà un riche sujet pour une conférence.

Nous pourrions parler des bandes de requins qui peuplent certaines parties du Pacifique aussi densément que les « Célestes » l’Empire Chinois, ou nous pourrions présenter ce vaillant chevalier, l’espadon - un poisson différent de celui du même nom que l’on trouve sous nos latitudes nord, celui-ci plus hardi, véritable Hector des mers - et raconter ses exploits martiaux : les joutes auxquelles il s’adonne avec les grands bateaux, les duels qu’il livre avec la baleine, abandonnant parfois son arme dans leurs côtes ou, en la retirant, laissant une blessure ouverte dans la masse de chair ou de bois au grand péril de l’embarcation et de l’équipage, comme c’est arrivé au navire anglais, le Foxhound.

Nous pourrions parler du « Poisson du Diable », autour duquel plane un mystère semblable à celui qui entoure le serpent de mer de l’Atlantique Nord. Certains marins affirment qu’il a des cornes et d’immenses nageoires, et d’aucuns disent qu’il plonge jusqu’aux abysses les plus profonds et remonte en hurlant, avec des bouches nombreuses et largement ouvertes comme le Mississippi. Ça, je ne l’ai pas vu mais un jour, en début de soirée, alors que j’étais au large des côtes de Patagonie, écoutant une dramatique histoire de fantômes que racontait un des membres de l’équipage, nous entendîmes un affreux mugissement, quelque chose entre le grognement d’un Léviathan et l’éructation d’un Vésuve, et nous vîmes une brillante traînée de lumière à la surface de l’eau. Le vieux maître d’équipage grisonnant, qui se tenait tout près, s’exclama : « Là, c’est un Poisson du Diable ! ». Une autre fois je vis, quelques pieds en dessous de la surface de l’eau, un corps énorme, indolent, l’air endormi, et on m’expliqua que là encore il s’agissait d’un Poisson du Diable. Je suis surpris que le Professeur Agassiz, le grand naturaliste, ne fasse pas ses bagages pour se rendre à Nantucket, afin d’embarquer sur un baleinier à destination des Mers du Sud, où il trouverait un si vaste champ de recherche !

Nous pourrions nous attarder sur les oiseaux qui peuplent ces mers - le pélican, avec sa poche pleine de menu fretin gonflée comme un sac de sportsman ; le mélancolique pingouin, toute la journée debout au même endroit, en proie au cafard ; l’aigle de mer, ce féroce bandit noir ; et le légendaire albatros, à l’aile blanche et cambrée comme celle d’un archange, son bec arrogant incurvé tel un cimeterre. Oui, on pourrait passer toute une heure à parler des poissons ou des oiseaux.

On peut voir, en outre, des phénomènes exceptionnels, tel le singulier aspect phosphorescent que prend l’eau parfois. J’étais sur une baleinière à minuit quand, ayant perdu de vue le navire, nous essayâmes de ramer dans sa direction à travers la nuit désolée. Autour de nous la mer avait l’aspect blafard du visage d’un cadavre, et éclairés par son éclat spectral, à bord de l’esquif, nous avions tous l’air de fantômes battus par les vents. C’est alors que le Léviathan arrive vers nous, fendant la mer pâle en projetant des cascades de feux étincelants qui ruisselaient sur son dos, jusqu’à ce que le monstre ressemble au Satan de Milton, chevauchant les flots embrasés des enfers. Nous pourrions occuper bien des nuits avec ce sujet fertile, la chasse à la baleine, et parler des marins aventuriers qui voguent sur la surface déserte des eaux, souvent pendant des mois, leur navire aussi seul que l’arche de Noé, ou de leurs rapports avec les indigènes de côtes où eux seuls, ou presque, ont mouillé.

Les îles, elles aussi, constituent un sujet infini, aussi denses que les étoiles dans la Voie Lactée. On ne peut avoir une idée de leur nombre d’un simple coup d’œil sur la carte, où l’encre de l’une se mêle à celle d’une autre, formant une tache noire et indistincte. A défaut d’être innombrables, elles sont assurément indénombrables, comme le nom attribué à leurs essaims - Polynésie - le suggère fort à propos. Les plus remarquables d’entre elles sont les îles Sandwich et de la Société, les îles des Amis et des Navigateurs, les Fidji, les îles des Larrons, les archipels Pelew, Mulgrave, Kingsmills et Radack - mais il y en a plus que ce que Briarée pourrait en compter sur le bout de ses doigts. L’opinion populaire, d’après les premiers récits, encore très vagues, imagine des plaines uniformes, avec des bosquets de palmiers ombrageux, arrosés par des ruisseaux sinueux, et un paysage sans relief. C’est exactement l’inverse : des côtes escarpées bordées de rochers, un violent ressac, de hautes falaises élevées à pic, déchirées ici et là par des criques encaissées donnant sur de profondes vallées ouvertes dans des montagnes couleur émeraude, qui semblent plonger dans la mer depuis leurs hauts sommets.

Mais si vous voulez avoir la meilleure vue possible d’une île polynésienne, il faut en choisir une qui possède une véritable barrière de corail, laissant à l’intérieur un canal calme, circulaire, large et profond, l’entrée se faisant par des passes naturelles. Étendu dans un canoë, il n’est rien de plus agréable que de se laisser flotter - en particulier à Bora-Bora et Tahaa, les célèbres jumelles de l’archipel de la Société, ceintes par la même couronne de récifs, dressant leurs masses vers des hauteurs toujours vertes - le récif lui-même étant constellé de petits îlots perpétuellement recouverts d’une herbe dense et verdoyante.

La fraîcheur virginale de ces étendues inviolées, l’absence dans ces archipels lointains de la touffeur et de la poussière de la civilisation, sont parfois la dernière source d’émerveillement des touristes blasés pour qui l’Europe elle-même est un spectacle galvaudé, et qui regardent le Parthénon et les Pyramides en bâillant. Pourquoi les plaisanciers anglais ne quittent-ils pas l’insipide Méditerranée pour aller là-bas ? Celui qui traite les indigènes correctement y sera tout autant en sécurité que s’il se trouvait sur le Nil ou le Danube. Mais je suis au regret de dire que nous, les Blancs, avons une piètre réputation chez la plupart des Polynésiens. Les habitants de ces îles sont par nature d’un tempérament aimable et accueillant, mais une haine presque instinctive de l’homme blanc leur a été inculquée. Ils nous considèrent, à de rares exceptions près, pareils à certains missionnaires, c’est-à-dire comme les créatures les plus barbares, traîtresses, irréligieuses et diaboliques qui soient sur terre. Ce n’est peut-être qu’un simple préjugé de ces sauvages illettrés, car nos négociants ne les ont-ils pas toujours traités avec une affection fraternelle ? Qui a jamais entendu parler d’un navire, soutenant l’honneur du drapeau chrétien et l’esprit de l’Évangile, ouvrir ses batteries pour se livrer à un massacre aveugle sur un pauvre petit village en bord de mer - éclaboussant les huttes en bambou avec le sang et la cervelle de femmes, d’enfants innocents et sans défense ? De nouvelles îles étranges sont sans cesse découvertes dans les Mers du Sud. Et il en est d’autres, inconnues, pour lesquelles nos cartes sont aussi vierges que celles du monde à l’époque de Platon, quand les Colonnes d’Hercule étaient la limite occidentale de l’univers. Il y a de nombreux endroits où un homme pourrait se retirer dans la nature et, pendant des années, vivre aussi coupé du reste du monde qu’un habitant d’une autre planète. Ce mystérieux pays a longtemps caché les Flibustiers qui pillaient le commerce espagnol, et protégé des années durant, Christian, le mutin de la Bounty. Après une vie d’exil pour échapper à la loi européenne, il fut retrouvé, courbé par l’âge, au cœur d’une florissante colonie d’enfants et de petits-enfants métis, que ses femmes sauvages lui avaient donnés dans ces forêts toujours vertes, sous ces cieux toujours sains et dans l’abondance perpétuelle des récoltes. En effet, il n’est pas difficile pour un groupe de mutins de disparaître à l’intérieur de l’un de ces petits mondes, et de vivre sans être découvert par les navigateurs qui quittent très rarement la plage si d’aventure ils viennent à jeter l’ancre pour chercher des fruits et de l’eau. On retrouve parfois de telles colonies.

Certains réformateurs, désespérant de civiliser l’Europe ou l’Amérique selon leur règle, ont également projeté de s’établir dans le Pacifique où ils espèrent trouver un endroit approprié à la venue des temps nouveaux. Peu après la publication de Typee, j’ai moi-même été contacté par un jeune homme pâle aux allures de poète, à la voix douce et portant une barbe arménienne : un disciple de Fourier. Il me demanda mon avis sur la possibilité, pour un groupe choisi de soixante-dix ou quatre-vingts fouriéristes, d’émigrer vers l’une des îles des Mers du Sud, plus particulièrement vers la vallée de Typee dans les Marquises. Je répliquai que mes vieux amis les Typees étaient indubitablement bienveillants, admirables à bien des égards, et que leur roi était aussi fidèle à ses amis qu’à sa bouteille. Ces gens ont bon cœur et font montre d’une courtoisie naturelle, ce sont des gentlemen par essence ; mais ils ont leurs excentricités, sont prompts à la colère et éminemment conservateurs - ils ne toléreraient jamais la moindre idée progressiste en matière d’organisation sociale. Parfois, ils n’hésitent pas à se débarrasser d’un homme sans s’encombrer d’un procès. Je concluais en disant que s’ils nous traitèrent gentiment, mon camarade et moi-même, on ne pouvait rien en déduire sur la façon dont ils traiteraient les autres et on ne peut guère augurer de la réussite d’une plus grande expédition, dont les membres seraient sans doute pris pour des envahisseurs et pourraient même être mangés.

Un groupe de Partisans de l’Amour Libre de l’Ohio a lui aussi imaginé se rendre dans les Mers du Sud, et les Mormons de Salt Lake ont également pensé à ces îles isolées pour y croître et se multiplier - à moins que cela ne leur ait été recommandé, attestant de l’évolution des idées dans ce sens. Ainsi, une connaissance croisée en Italie, qui avait épuisé Jérusalem et Balbec et, comme le personnage de cette pièce de théâtre, avait regardé dans le Vésuve et « n’y avait rien trouvé », après une heure ou deux de conversation avec moi sur les Mers du Sud, se dirigea vers un port italien afin d’embarquer pour Rio à destination du Pacifique ; j’espère qu’il a pu s’en sortir avec les cannibales ! Les îles sont généralement considérées comme de bons refuges pourvu que les autochtones ne s’y opposent pas. Mais je puis imaginer le péril dans lequel se trouveraient des Partisans de l’Amour Libre, en accostant sur les Îles de Polynésie. Quant au projet évoqué ci-dessus, d’établir une colonie de Mormons sur certaines grandes îles, pour y ériger leurs lazarets et vivre en conformité avec leurs « institutions », les autochtones résisteraient à leurs ingérences comme les habitants de Staten Island le firent avec l’Hôpital de la Quarantaine. Si des hommes sensés souhaitent s’approprier une île inhabitée, très bien, mais je ne connais pas une île peuplée, dans les centaines de millions de miles carrées que comptent les Mers du Sud, où ces « flibustiers » ne seraient pas expulsés manu militari par les indigènes indignés.

Tandis que nos visionnaires voyaient dans les Mers du Sud une sorte d’Élysée, les Polynésiens eux-mêmes n’ont pas été sans avoir leur rêve, leur idéal, leur Utopie dans l’Occident. De même que Ponce de Léon espérait trouver en Floride la source de jouvence, le mystique Kamapiikai quitta le rivage occidental de l’île d’Hawaï, où son esprit tourmenté le faisait souffrir, espérant trouver la fontaine du bonheur et des êtres semblables aux dieux. Ainsi navigua-t-il vers le soleil couchant et, comme tous ceux qui vont au Paradis, il n’est pas encore revenu pour réconforter l’humanité de ses découvertes.

Une autre quête étrange fut celle d’Alvaro Mendaña, un audacieux capitaine espagnol, qui suscita en son temps un tel enthousiasme parmi les Dons et Donas de la cour que nombre d’entre eux se joignirent à son expédition. Il était persuadé de trouver l’Ophir phénicien du Roi Hiram et d’en tirer plus encore que les trésors avec lesquels Salomon avait embelli son temple. Au terme de mois et de mois de voyage nourri d’espoirs, ils ne trouvèrent pas les mines de Mammon, et le pauvre Capitaine, mourant, fut rendu à la solitude d’une mer insondable. Ses disciples rentrèrent au Pérou, fortement impressionnés par la vérité de ces mots du roi hébreu : « Vanité des vanités, tout n’est que vanité ». Un groupe d’îles fut appelé Salomon en souvenir de cet événement.

Il y a deux endroits au monde où un homme peut disparaître corps et biens : la ville de Londres et les Mers du Sud. En traversant le Pacifique, on rencontre souvent des hommes blancs vivant là en résidents permanents, et d’autres qui espèrent un jour y retourner. Nombre de navigateurs portés disparus sont ainsi toujours vivants sur l’une des îles de cet océan, même si certains reposent bel et bien dans des tombes ou ont été mangés par les poissons. J’ai eu la chance d’en rencontrer, après cinq longs mois de navigation en pleine mer, en débarquant sur une île isolée à la recherche de fruits. Des indigènes rêveurs étaient couchés sur un talus, le regard dans le vague, se tournant à peine sur leurs nattes quand nous mîmes pied à terre, car ils avaient déjà vu des hommes blancs. Et là, sur cette île lointaine, parmi ses soixante ou soixante-dix habitants indolents, nous trouvâmes un Américain qui s’y était installé et semblait parfaitement intégré. Il n’était guère reluisant dans son pagne, avec ces pauvres lambeaux de tapa qui pendaient de ses épaules comme des signaux de détresse, à laquelle, nous sembla-t-il, la diligence assidue de trois femmes aurait dû remédier - car le gentleman mal vêtu en possédait trois, le bienheureux. Dans la conversation, ce respectable exilé de la civilisation ne témoignait pas d’une intelligence ordinaire. Il affirma qu’il avait occupé une chaire de Philosophie Morale dans une université de sa région, dont il se garda prudemment de donner le nom. Il était désormais satisfait de mener une vie calme et oisive, loin des tumultes de l’incessante ambition. Les façons dont les marins disparaissent dans les Mers du Sud sont diverses et singulières. D’aucuns tombent par-dessus bord, d’autres sont laissés sur le rivage par des capitaines sans principes, certains sont tués dans des rixes, etc. Quelques-uns rejoignent cette classe d’aventuriers connus sous le nom de « batteurs de grèves », qui infestent les rivages du Pacifique. Ce surnom vient du fait qu’ils rôdent sur les plages et semblent toujours sur le point d’embarquer ou de débarquer, prêts à tout - à une guerre au Pérou, une chasse à la baleine ou à épouser une princesse polynésienne. Ils étaient parmi les premiers en Californie à l’époque de la ruée vers l’or, et furent à l’origine d’étranges histoires parues dans les journaux. C’est en grande partie à cause d’eux que fut créé là-bas le Comité de Vigilance. J’ai rencontré plus d’un vieux marin dans les Mers du Sud, pas suffisamment instruits pour écrire, mais qui pourraient raconter sur ces régions des histoires plus étranges que tout ce qui n’a jamais été écrit. Typee et Omoo n’en donnent qu’un aperçu à l’exception, peut-être, de cette partie qui parle de la longue captivité dans la vallée de Typee. Si j’en avais le temps, j’aurais aimé raconter une légende traditionnelle polynésienne, particulièrement dédiée aux femmes de mon auditoire, puisqu’il s’agit la légende amoureuse de Kamekamehaha, Tahiti et Otaheite, qui fut contée par le roi d’une de ces îles et possède toute la grâce, l’étrangeté et l’audace des fables grecques. Certains des personnages étranges que j’ai rencontrés portent l’histoire de leur vie sur leur corps, sous forme de tatouages. La plupart présentent un aspect si effroyable qu’on ne les verra jamais montrer leurs visages sur Broadway ! La coutume du tatouage est dictée par la religion, le goût de la nouveauté et nombre d’indigènes pensent qu’elle est nécessaire au bien-être éternel. Jusqu’à ce qu’il se soumette au tatouage, un homme est considéré comme damné. Selon eux, mon âme serait ainsi en danger, car j’ai toujours résisté catégoriquement aux tentatives des artistes locaux de m’adopter en dessinant sur mon visage des marques semblables à celles d’un grill.

Chaque île a son propre style de tatouage, on peut ainsi souvent en déduire à quelle île appartient un indigène. Le tatouage du Néo-Zélandais et du Tahitien sont donc aussi différents que peuvent l’être certains styles de peinture. Le Néo-Zélandais a une allure terrifiante, alors que certains natifs des Marquises ont une apparence agréable. J’ai vu parmi eux une jeune fille au pied aussi gracieux et à la cheville aussi délicatement galbée que ceux statues grecques qui ornent les musées d’Europe. Les hommes, eux aussi, ont de splendides silhouettes, aux parfaites jambes élancées.

Le tatouage constitue parfois, comme les vêtements, une indication sur la personnalité, ils sont portés comme un ornement qui ne s’usera jamais et ne peut être mis en gage, perdu ou volé. Ainsi, dans les Îles Géorgiennes, les élégants ont les jambes couvertes de rayures, de haut en bas, comme des pantalons, et les dames ont des ornements sur la peau en guise de bijoux - sur les doigts, autour du cou, etc. Cette mode possède d’ailleurs un avantage pour les alliances nuptiales : on ne peut les enlever. Certains robustes habitants de ces îles ont des tatouages représentant des insignes militaires, d’autres de la nourriture, d’autres encore des ornements enfantins, et tous révèlent le caractère de l’individu qui les porte.

J’aimerais maintenant que l’on baisse la lumière, et vous rapporter dans un murmure les rites mystérieux du « tabou », mais le récit dépasserait tellement dans l’horreur n’importe quelle histoire de Mme Radcliffe que je ne voudrais affliger personne avec cette narration inutile. Malgré tout la modernité progresse dans certaines de ces îles et se manifeste par la publication de journaux. Mais après y avoir regardé de plus près j’ai souvent découvert qu’ils étaient dirigés par des Américains, des Anglais ou des Français. Je suis tombé récemment sur un journal de Honolulu, le Honolulu Advertiser, qui est un signe de la prospérité des Îles Sandwich ; il est presque l’équivalent du London Times avec ses publicités, ses horaires d’arrivées et de départs de navires, etc., et ce dans une île où, il n’y a pas si longtemps, les habitants étaient cannibales. Mais aujourd’hui les Américains et les autres étrangers sont là, et récemment il a été question d’abolir la langue hawaïenne dans les écoles et d’exclure les enfants qui la parlent. Lisant cela, j’ai jeté le journal en m’exclamant : « Vont-ils abandonner leur langue, qui est tout ce qui les unit comme nation ou comme race ? Alors c’est réellement un peuple condamné ». Finalement le résultat de la civilisation, dans les Îles Sandwich et ailleurs, se trouve être productif pour les civilisateurs, destructeur pour les civilisés. On dit qu’il y a compensation, un mot très philosophique, mais cela ressemble fortement au vieil adage : « Tu perds, je gagne » : bonne philosophie pour le vainqueur.

L’avenir de la Polynésie est incertain et toute spéculation ne pourra être que fantaisiste. Des projets ont été récemment mis sur pied pour annexer Hawaï et les Îles Géorgiennes aux États-Unis, et pendant ce temps les chasseurs de baleines de Nantucket et l’ouest de la Californie les annexent déjà un peu plus chaque jour. Je conclurai en formulant cette fervente prière : que les aventuriers de notre sol et des pays d’Europe se dispensent de cette brutalité et de cette cruauté qui font que les sauvages sont révoltés par nos mœurs, tandis qu’un paradis terrestre se transforme en un indescriptible chaos. En tant que philanthrope en général, et ami des Polynésiens en particulier, j’espère que ces Édens des Mers du Sud, bénis par des sols fertiles et peuplés d’hommes paisibles, dont beaucoup n’ont pas encore été contaminés par la civilisation, demeureront longtemps intacts dans leur simplicité, leur beauté et leur pureté. Et pour ce qui est de l’annexion, je voudrais formuler une requête très sérieuse - et j’implore tous ceux ici présents et tous les Chrétiens de se joindre à moi - afin que les bans de cette union soient interdits jusqu’à ce que nous ayons créé ici une société moralement, intellectuellement et physiquement supérieure à celle qui a culminé dans les hospices, les hôpitaux et les prisons.

Traduit de l’américain par Guy Chain.

Reproduit sur Contre-feux, revue littéraire de lekti-ecriture.com, grâce à l’aimable autorisation des éditions Finitude.

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