« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Ecrire en Palestine
jeudi 3 avril 2003, par Mourid Barghouti
« Les Palestiniens sont comme le cancer. Il existe toutes sortes de remèdes à l’apparition du cancer. Pour l’instant, je pratique la chimiothérapie. »
Moshe Y’alon, chef d’État-major de l’armée israélienne
« Nous devrons un jour réduire le nombre de Palestiniens vivant dans les territoires. »
Eitan Ben Eliahu, commandant en chef de l’armée de l’air israélienne
« Il faut qu’à chacune de nos victimes correspondent 1 000 Palestiniens. »
Michael Kleiner, président du parti Herut
« Je fais confiance aux liquidationnistes » (Brigades d’assassins visant les activistes Palestiniens.)
Général Meir Dagan, chef du Mossad
« Pas de négociations. »
George W. Bush, président des États-Unis
Que peut faire un poète contre un langage qui vole dans les airs avec l’aide de F16 et d’hélicoptères Apaches israéliens fournis par les États-Unis, et qui plonge au plus profond du crime ? Je suis le Palestinien contre qui ce langage est dirigé, et par ailleurs poète, on peut donc imaginer combien il est éprouvant et compliqué de devenir le poète que je rêve d’être. Car Nietzsche nous le dit : « Que celui qui lutte avec les monstres veille à ce que cela ne le transforme pas en monstre. Et si tu regardes longtemps au fond d’un abîme, l’abîme aussi regarde au fond de toi. » J’aspire à chanter mon poème aux oreilles du monde, mais une histoire et une géographie tragiques et impitoyables vocifèrent et retentissent autour de mes épaules. Environné quotidiennement par l’humiliation et la mort, je rêve d’écrire un poème sur la vie. Assailli par le diabolique langage d’apartheid et de haine des généraux, langage renforcé par le chœur anti-Palestiniens stimulant des bâtisseurs d’empire tels que Bush, Cheney, Rumsfeld, Condolezza Rice, Wolfovitz et Perle, je me languis d’écrire un poème sur l’amour !
Le seul élément post-moderne dans la Palestine occupée et maintenant en grande partie dévastée, c’est l’armée d’occupation israélienne, et sa technologie la plus sophistiquée est l’armement israélien ! L’occupation israélienne prolongée a provoqué une sclérose de notre langage.
Nos poèmes ont été plus pulvérisés que nos rues. Pourtant, la majorité d’entre nous a conscience qu’il faut résister à la scansion militaire, à l’imagerie simpliste et aux poèmes kaki ; ce n’est pas une tâche facile mais nous devons nous y atteler avec soin et attention. Étant les victimes, les exilés, les dépossédés qui subissent privations et déplacements, qui vivent constamment sous la menace, les couvre-feux, les punitions collectives, les humiliations et la re-re-re-occupation, nous, les poètes palestiniens, devons nous battre non seulement contre tous ces dangers existentiels et cette impuissance totale, mais aussi contre la vulnérabilité esthétique de notre poésie. Vivant sous la pression de la souffrance et la pression de l’espoir, pris en tenaille entre le cauchemar d’une réalité corrompue et notre rêve d’écrire de la véritable poésie, nous luttons pour libérer nos poèmes du poids oppressant de la liberté.
J’ai quatre ans de plus que l’État d’Israël.
Je suis né en 1944 à Deir Ghassaneh, un village des hauteurs dans l’est de la Palestine, près de Ramallah. Enfant, je rencontrais parfois des Palestiniens, seuls ou en famille, dont l’accent était quelque peu différent de celui des Barghouti qui constituent toute la population de Deir Ghassaneh et de sept autres villages environnants. Il était évident qu’ils venaient d’ailleurs. Ils demandaient abri et nourriture. C’est à cette époque que j’entendis pour la première fois le mot réfugiés. On m’expliqua qu’ils avaient été chassés de chez eux, qu’ils venaient des centaines de villages côtiers détruits par les brigades sionistes armées qui proclamèrent en 1948 l’État d’Israël.
« Des réfugiés ? demandai-je à mon père, pourquoi les appelle-t-on des réfugiés puisqu’ils sont Palestiniens comme nous ? » Leur présence incompréhensible dans notre région suscita des réponses sans fin à des questions sans fin. Au cours de la même période j’entendis pour la première fois le nom de Deir Yassin. Je vis l’horreur pure et la terreur sur le visage de ceux qui racontaient le massacre perpétré dans ce petit village près de Jérusalem, où des centaines de Palestiniens furent tués. Le massacre de Deir Yassin fut répété à diverses échelles en de nombreux autres endroits, avec comme résultat l’expulsion massive de centaines de milliers de Palestiniens et leur dispersion dans les pays voisins, pour créer l’État Juif. Quand l’État d’Israël fut proclamé dans la partie ouest de la Palestine au bord de la Méditerranée, il ne fallut que deux minutes à Truman, président des États-Unis, pour le reconnaître.
Je ne pris pas conscience de ce que c’était qu’être réfugié avant d’en devenir un moi-même. Quand l’armée israélienne occupa Deir Ghassaneh et tout l’est de la Palestine en 1967, les bulletins d’information se mirent à parler de l’occupation par les forces de défense israélienne de la West bank, la Cisjordanie. La corruption du langage n’est nulle part aussi évidente que dans la fabrication de ce terme. On choisit de se référer au Jourdain, à la rive ouest du Jourdain, plutôt qu’à la Palestine historique. S’il avait été question de la Palestine, on aurait utilisé le terme Palestine orientale. La Cisjordanie, rive ouest du fleuve, est un lieu géographique, ce n’est pas un pays, ce n’est pas une terre natale. La lutte pour le langage devient la lutte pour la terre. La destruction de l’un mène à la destruction de l’autre. Si la Palestine disparaît en tant que mot, elle disparaît en tant qu’État, en tant que pays, en tant que terre natale. Le nom de Palestine lui-même devait disparaître. L’occupant le voulait oublié, éteint, mort. Les dirigeants israéliens, mettant en pratique leur conviction que la Palestine tout entière leur appartenait, allaient concrétiser le mythe, donner à mon pays, encore, un nouveau nom biblique : Judée-Samarie, et baptiser nos villages, bourgs et villes de noms hébreux.
Mais qu’on les appelle Cisjordanie ou Judée-Samarie, le fait demeure que ces territoires sont occupés. Pas de problème ! Les gouvernements, de gauche, de droite ou de coalition, abandonneraient simplement le mot « occupés » et diraient, les Territoires ! Bien joué ! Je suis Palestinien, mais ma terre natale est les Territoires ! De quoi s’agit-il ici ? D’un simple mot on redéfinit toute une nation, on efface l’histoire. L’occupant israélien impose une double, triple, éternelle redéfinition du Palestinien : qu’on l’appelle militant, hors-la-loi, criminel, terroriste, hors de propos, cancer, cafard, serpent, virus, et la liste devient sans fin. Cette tâche ne peut être menée à bien sans les outils adéquats : la matérialisation du mythe en réalité politique, l’habillage des stratégies militaires et des tactiques de guerre en termes moralistes et missionnaires. Et tout devient très facile : sois celui qui fabrique la définition. Définis ! Classe ! Diabolise ! Désinforme ! Déforme l’information ! Simplifie ! Colle l’étiquette ! Et ensuite envoie les tanks ! Tue l’ennemi ! Qui pourra te blâmer ? N’es-tu pas en état de légitime défense ?
Alors que le langage commun, habituel, quotidien, est un fardeau pour le poète, le langage politique est un smog. Il en a toujours été ainsi ; mais ce que voit le monde en ce moment, c’est un langage qui tue, un langage stupide qui produit des bombes intelligentes et envoie de jeunes hommes et femmes sur les champs de massacre.
Le verbicide peut-il mener au génocide ? La sursimplification a toujours été un des facteurs d’échec de la poésie et de la prose et, en réalité, de tout discours, mais quand elle constitue la caractéristique principale du discours des responsables politiques, elle mène à de nombreuses formes de fanatisme et de fondamentalisme. Combinée à une supériorité invincible et un sentiment de sainteté, la simplification peut devenir, comme nous l’apprend l’histoire, une recette de fascisme. C’est pourquoi la rhétorique du eux/nous ou du avec nous ou avec le mal n’est pas seulement un jargon irresponsable mais également un acte de guerre.
L’attaque terroriste sur New York était méprisable et fut condamnée par toutes les nations du monde. En tant que victime palestinienne de l’occupation israélienne, et en tant que poète, je me suis immédiatement identifié aux victimes dans les deux tours et j’ai compati avec chacune des âmes perdues ce jour-là. Maintenant, plus d’un an après, je me demande pourquoi le 11 septembre est entré dans l’histoire sans mention de l’an 2001 ? On dit Onze septembre et voilà tout. Bien entendu, les analystes professionnels peuvent trouver une réponse appropriée, mais il me semble que George W. Bush et ses conseillers de l’administration américaine actuelle voulaient que cette date paraisse a-historique et apolitique, afin d’arrêter et finalement de détruire tout sens de continuité de l’histoire, de ses interrelations et interconnections, ouvrant ainsi la voie à une théorie sournoise et insidieuse qui préfère voir dans le Onze septembre le commencement de l’histoire ! Cette sursimplification astucieuse implique que l’action et la réaction doivent être vues comme la lutte entre le Mal absolu et le Bien absolu. Rien de plus. Rien de moins. Ce qui permettrait à la Maison Blanche de bloquer toute analyse historique ou politique, d’exclure et disqualifier le moindre lien avec tout autre problème sur cette terre, et de mettre fin au concept de neutralité dans une guerre, d’ignorer la loi internationale et de pratiquement détruire le rôle de l’ONU, sinon l’ONU même, menaçant ainsi tout l’ordre mondial. Le peuple américain et les peuples du reste du monde ont-ils le droit de penser, analyser et examiner ce langage perfide ? Oui, en théorie. Mais cette administration désapprouve, et ne permettra pas, une analyse trop poussée. Par la manipulation du langage, l’administration cherche à distordre les systèmes de croyance des peuples de la terre. Et l’administration veut organiser les résultats de la pensée et contrôler l’avenir des idées !
Et qu’en est-il de l’écriture et des écrivains à notre époque ? Que puis-je faire avec ma poésie et mon propre langage, ici et maintenant, dans ma partie du monde ? Qu’arrive-t-il à un poète dans une société cataclysmique, où la population vit dans une urgence semi-éternelle, où sa vie est déstabilisée, exposée à l’horreur quotidienne et à une souffrance sans fin ? Pendant des décennies, la Palestine à été repoussée au bord de l’histoire, au bord de l’espoir et au bord du désespoir, présente et absente, accessible et inaccessible, effrayante et apeurée, et déchirée en zones A et B et C, etc. Cette Palestine est mon identité, cette Palestine est mon absence d’identité, ma mémoire imposée et mon oubli imposé, mon carnet d’adresses presque à moitié rempli de numéros d’amis, voisins et parents absents, que je ne pourrai plus jamais appeler, mais dont, pour des raisons qui restent obscures à mon cœur, je n’enlèverai pas les noms. La nature, l’âge ou les accidents de circulation ne sont pas les causes les plus courantes de la mort palestinienne.
La mort a fait de nous sa famille. La mort a obtenu un permis de séjour parmi nous. Elle nous hante jour et nuit, nous dévisage où que nous allions. La mort vit une vie normale parmi nous dans un pays qui exige de chacun de ses citoyens, vieillard avec sa canne, vieille femme avec son châle et bébé au biberon, de tout se rappeler tout le temps, de tout oublier tout le temps et, plus cruel et inhumain encore, d’être des héros tout le temps. Et il est bien misérable, le pays qui a besoin de toutes sortes d’héroïsmes de la part de tous ses citoyens. C’est la limite de la vie, ou la vie à la limite. Vous voulez mettre fin à l’occupation de votre terre natale. Vous résistez. Et l’occupation se fait plus brutale. Votre rêve d’une vie normale est remis à plus tard et vous avez le sentiment que tout est provisoire. Et quand vous aurez appris à vivre dans cette éternité transitoire vous saurez ce que c’est qu’être Palestinien ! L’occupation prolongée vous empêche de gérer vos affaires à votre guise. Elle s’immisce dans chaque aspect de la vie et de la mort ; elle s’immisce dans la nostalgie, la colère, le désir, le simple fait de marcher dans la rue. Elle s’immisce dans vos allées et venues n’importe où, au marché, aux urgences de l’hôpital, à l’école, à la plage, dans votre chambre ou vers une lointaine capitale.
Dans une société cataclysmique toutes les priorités sont freinées et brouillées, y compris les priorités culturelles, mais il doit toujours exister, même au centre de la tempête qui balaie les nations lors d’une période historique donnée, un groupe d’hommes et de femmes créatifs pour explorer l’intrigante capacité de l’art à préserver ses qualités et du langage à résister à sa propre destruction. Dans un de ses premiers articles, l’Américain W.S.Merwin, éminent poète, écrivit :
« Là où prévaut l’injustice (et où ne prévaut-elle pas ?) un poète […] n’a d’autre choix que de désigner le mal aussi sincèrement qu’il peut, et de chercher à signaler les revendications de la justice en ce qui concerne les victimes parmi lesquelles il vit. »
Je partage cette opinion et je suis d’accord avec lui quand il souligne le danger qui menace un tel poète, mettre en péril sa singularité irremplaçable et voir son talent même déformé à travers un porte-voix. Israël nous a pris la terre du poème et nous a abandonné le poème de la terre. Mais l’horizon de notre poème s’est étendu bien au-delà de cette dualité confinée pour embrasser l’universel, l’humain, tout autant que l’intime et le personnel. La plupart des écrivains palestiniens ont conscience de ce fait. Pour un fanatique il est toujours utile de simplifier, pour un poète c’est du suicide. Les souffrances d’une nation ne devraient pas être invoquées pour justifier la médiocrité, le cliché, l’éculé, dans aucune forme d’expression artistique. Il n’est pas acceptable qu’au prétexte qu’on se trouve sur le bord tragique de l’histoire, on réduise la peinture au poster, le chant à la marche militaire, la pièce de théâtre au sermon, le roman à l’idéologie pure, ou le poème au slogan.
J’ai toujours contesté ce concept répandu d’une poésie dite patriotique, où l’individu et la nation sont toujours bons et ont absolument raison, et où le poète et son pays, gouvernement, parti, religion, traditions, affiliation politique, guerre, paix, etc., sont aveuglément adorés et cautionnés. L’écriture, comme je l’ai dit un jour, est un déplacement. Un déplacement hors du contrat social normal. Un déplacement hors de l’habituel, du répété et du tout prêt. Un déplacement hors des chemins habituels de l’amour et des chemins habituels de l’inimitié. Un déplacement hors des convictions du parti politique, de la notion de soutien inconditionnel, de la famille, de la communauté, du gouvernement. Le poète cherche à échapper au langage dominant utilisé. Il cherche à échapper aux chaînes des approbations et tabous tribaux et collectifs. S’il réussit à s’échapper et devient libre, il devient un étranger. On pourrait dire que le poète est libre dans la mesure où il est étranger. Rien ne peut soulager son âme en proie à ces déplacements, même pas sa terre natale. Il s’accroche à sa propre façon de recevoir le monde et sa propre façon de le transmettre. Il est inévitable qu’il soit traité à la légère par ceux qui détiennent les recettes toutes prêtes ; ceux qui vivent par le normal et le connu ; ceux qui le disent lunatique, changeant, peu fiable et ainsi de suite, toute une série d’adjectifs alignés comme des bocaux sur leurs étagères ; ceux qui ne connaissent pas l’angoisse, qui gèrent leur vie avec une aisance incongrue.
Une poésie complaisante est une contradiction dans les termes. La poésie est une attitude critique envers cet univers où la puissance des muscles et l’arrogance de la force occupent le centre de notre scène, où la guerre est devenue la première option dans la gestion des affaires du monde. Ces dernières années nous avons assisté à la prolifération de petites guerres et à des attaques militaires répétées en de nombreux points de la planète. Le terme processus de paix est en lui-même trompeur ; il constitue une nouvelle preuve de la manipulation hypocrite du langage, c’est un euphémisme pour le prolongement de la souffrance et l’absence de justice. Une justice décidée unilatéralement est une injustice totale. Et quand un processus de paix est conçu et supervisé par une superpuissance partiale pour maintenir son hégémonie et sa domination, il n’est plus qu’un feu vert à l’agression, un permis de tuer et une invitation à la guerre.
Un langage empoisonné ne peut fonctionner sans le rôle clef joué par des médias empoisonnés. Des milliards de dollars sont dépensés pour nous convaincre de la nécessité de la guerre ! Par des émissions colorées, des débats animés et des conférences de presse prévues d’avance, les plus grandes chaînes de télévision nous guident vers la guerre, nous éduquent vers la guerre et nous exhortent non seulement à l’accepter, mais aussi à l’applaudir ! Quel est le rôle des intellectuels dans tout cela ? Ces hommes et femmes des médias ne sont-ils pas des écrivains créatifs, des penseurs, théoriciens, érudits et artistes qui choisissent de se laisser utiliser comme majordomes de la guerre et serviteurs de l’enfer ? L’importance de la courageuse minorité intellectuelle dans chaque société ne peut être sous-estimée. Et en cet âge kaki où nous vivons, elle est plus que jamais nécessaire. Dans la bataille du langage, le silence ne règle absolument rien et la connivence est criminelle.
En temps de crise on apprend peu à peu à accepter le relatif et l’imparfait. L’expérience nous apprend que dans une prison ou un camp de détention, les prisonniers rêvent de petits miracles tels qu’un bain, une coupe de cheveux, une lettre, une visite ou un stylo ; sur la table d’opération le patient rêve d’une goutte d’eau en se réveillant de l’anesthésie ; le paralysé rêve du moindre mouvement et le noyé cherche un fétu de paille. Notre âge serait-il celui des petits rêves ? En tant que Palestinien, dont l’histoire et la géographie sont annulées, dont la volonté et la terre natale sont occupées, je comprends très bien que l’opprimé, en général, ne s’élance pas vers les hauteurs éternelles mais plonge profondément dans le sol à la recherche de racines vivantes, de plantes et d’arbres potentiels. Martin Luther King n’a-t-il pas résumé les aspirations de plusieurs générations de poètes afro-américains dans une simple vision d’enfants blancs et noirs montant dans le même car scolaire ? N’a-t-il pas payé de sa vie ce rêve si terre-à-terre ? Les rêves deviennent plus tragiques et dangereux quand ils sont simples. Nombre de mes poèmes sont basés sur des rêves de petits riens, de minuscules riens qui peuvent paraître insignifiants. Il fut un temps où l’imagination poétique cherchait à échapper à la réalité et j’affirme que désormais, l’imagination poétique cherche à l’affronter.
Par l’imagination poétique je construis ma propre perception de l’expérience vécue ; une nouvelle version de la réalité, différente de l’original. Et peut-être à cause de sa différence, elle entre dans une contradiction problématique et un dialogue antagonique avec la réalité quotidienne. Langage est le mot clef. Le langage est un élément partagé entre le monde de la place du marché et celui de la poésie. Le langage dissemblable de la Poésie est notre suggestion d’un langage différent pour ce monde. Par lui nous tentons de rendre à chaque mot sa spécificité, de résister au processus de vulgarisation collective, et d’établir de nouvelles relations entre les mots pour créer une nouvelle perception des choses. La poésie, je crois, sort de l’orchestre pour jouer en solo avec comme seul instrument le langage. C’est pourquoi l’imagination poétique devient l’acte de résistance par excellence. C’est une déclaration de mutinerie à bord du navire de ce monde, dont nous ne sommes jamais autorisés à diriger la course.
Le paradoxe stupéfiant est que, tandis que les puissances politiques font appel à l’exubérance, à la ferveur, à l’hyperbole et au langage ronflant d’un envol romantique, les poètes utilisent langage physique, précision chirurgicale, euphémisme et économie d’expression. Le poétique n’est plus de la poésie. Dans un sens, la poésie d’aujourd’hui, ou une partie significative de cette poésie, est la répudiation par le poète de ce langage de la place du marché, de la vénalité, et de sa version de la réalité. Les poètes renouvellent sans cesse leur langage, en opposition aux efforts du statu quo pour fixer son langage comme moyen de garantir sa survie. Les poètes refusent et condamnent cette collusion collective des certitudes existantes et de leurs représentants officiels, tout en exprimant notre incapacité à la révoquer. Cet échec explique peut-être la tristesse de la poésie dans ce monde.
Dans ma poésie je fais appel au concret plutôt qu’à l’abstrait, aux perceptions de l’œil plutôt qu’à la contemplation de l’esprit. L’œil du poète perçoit simultanément les deux faces de la pièce. Il voit :
La confusion de la personne sûre d’elle
Le désir de la nonne
L’obscénité du prêcheur
La grandeur des trivialités
La dignité du perdant
La solitude du vainqueur
Et cette absurde sensation de froid qu’on ressent
Quand un vœu a été exaucé.
L’un des charmants miracles de la Poésie est que par sa forme, elle peut résister au contenu du discours autoritaire. Par le recours à l’euphémisme, à la précision chirurgicale, au langage concret et physique, le poète s’oppose à l’abstraction, la généralisation, l’hyperbole, et au langage héroïque des généraux impétueux comme des amoureux de pacotille. Les poètes palestiniens se retrouvent souvent pris entre deux pressions : l’une vient de leur public qui réclame un traitement clair et direct des thèmes et préoccupations collectifs, l’autre vient de l’intérieur, réclame le singulier, le personnel et le véritablement intime. Atteindre l’équilibre requis entre les deux a toujours été le signe infaillible de la créativité et de l’excellence.
Il est naturel pour un poète d’être préoccupé de l’intime et du général, mais ceux qui veulent qu’il se cantonne exclusivement au premier le poussent vers une poésie de psychiatrie clinique, et ceux qui lui demandent de se limiter au second lui confèrent les devoirs d’un journaliste d’information.
Alors que le spectre de la guerre hante le monde, nous voyons à l’œuvre en ce moment ce qu’on pourrait appeler un langage d’apartheid international, un langage qui étiquette et définit, sépare valeurs et vertus, scinde les États en deux catégories, les bons et les méchants.
Pour tous les êtres humains respectables, amoureux de la vie, de la beauté, de la paix, de l’intégrité, de l’équité et de la justice, chercheurs de la vérité, amis de la nature et des artistes, le XXIe siècle a commencé de façon catastrophique. Terrorisme individuel et étatique, fondamentalisme et fanatisme prévalent des deux côtés de la scission. Le langage, les intentions et les actes de tous les terroristes, prêcheurs du globalisme, néo-impérialistes et fabricants de guerre, mettent en danger la vie humaine et font de notre planète un endroit moins sûr. Pourtant, la poésie reste entre nos mains un outil extraordinaire pour résister à l’obscurantisme et au silence. Et puisque nous ne pouvons laver les mots pollués de haine comme on lave une vaisselle graisseuse avec de l’eau chaude et du savon, nous, les poètes du monde, continuons à écrire notre poésie pour rétablir le respect du sens et pour donner un sens à notre existence. Nous sommes conscients du fait que nous serons toujours une minorité et que le succès n’est en rien garanti, mais nous ne pouvons nous faire les complices de ceux qui, sans un battement de paupière, prêchent une guerre qui risque de prendre des millions de vies innocentes au nom de leur suprême justice taillée à leur mesure.
Novembre 2002
Traduit de l’anglais (Palestine) par Maryse Leynaud
Reproduit avec l’autorisation du Parlement International des Ecrivains.
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