Lekti-ecriture.com, littérature et maisons d'éditions sur Internet
Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com

« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis


Accueil du site > Sciences humaines > Les lunettes, de la science aux fantasmes

Les lunettes, de la science aux fantasmes

Extrait du livre « Prothèses lunatiques »

vendredi 7 décembre 2007, par Arnaud Maillet

Toutes les versions de cet article :

  • [français]

En novembre 2007, aux éditions Amsterdam (collection Kargo), paraissait le livre d’Arnaud Maillet Prothèses lunatiques (ISBN : 978-2-915547-54-2).

Les lunettes permettent à ceux qui ne voyaient plus, ou mal, de recouvrer la vue. C’est un fait. Et l’on pourrait penser a priori que c’est un bienfait. Mais il n’en est rien. Car on oublie de dire que, dans bien des cas, le remède peut s’avérer pire que le mal…

Partant de ce constat médical qui se développe particulièrement dans les années 1930, cet ouvrage d’archéologie visuelle creuse une logique de pensée, simple, mais oubliée ou occultée, selon laquelle les techniques compensatoires se retournent en fait contre ce qu’elles sont censées suppléer.

Extrait de la présentation de l’éditeur.

Nous avons le plaisir de donner à lire le premier chapitre du livre, grâce à l’aimable autorisation de l’éditeur.


Voir en ligne : Cliquez ici pour acheter le livre

Voir clair, c’est voir noir.

Paul Valéry

En écrivant ces mots, Paul Valéry ne fait pas l’apologie de cette manière de voir. Il reproche même à Stendhal une telle attitude :

Voilà comme on se trompe avec le désir d’y voir clair. Cet exemple du jugement des prêtres par Stendhal conduit immédiatement à une remarque générale. La plupart de ceux qui se flattent d’être connaisseurs du cœur humain ne séparent point la clairvoyance dont ils se piquent d’une disposition défavorable à l’égard des hommes. Ils ont la lèvre amère et ironique. Rien, il est vrai ne donne l’air psychologue comme l’attitude habituelle de déprécier. Voir clair, c’est voir noir, selon cette convention parfois commode [1].

Toutefois, Valéry n’est pas connu pour son optimisme débordant. Déjà le 29 août 1896, André Gide lui signifiait que tous deux avaient en commun de ne pas voir la vie en rose :

Que ton éthique ne te mène pas au bonheur, ni toi ni moi ne nous en étonnerons. On ne choisit pas son télescope toujours pour voir la lune en rose ; du moins, ce n’est pas là ce que tu as voulu, et je te félicite d’avoir consenti à payer avec beaucoup de bonheur la permission de chercher la vérité : j’ai quelque honte, près de toi, à m’avouer que j’ai souvent pris des vessies pour des lanternes, mais le monde m’en paraît d’autant plus illuminé ! Les idoles facilitent le bonheur ; il faut résolument que l’iconoclaste sache, etc. [2].

Notons qu’en juillet 1903, Valéry cherchera à construire une lunette astronomique de fortune avec quelques mauvaises lentilles [3]… 


Ceci étant, on ne saurait lui donner tort : déprécier est toujours commode. Toutefois, voir noir ne se résume pas seulement à cette facilité. Voir noir résulte aussi, pour nous, de notre confrontation avec la cruauté du réel. Car il est à craindre que voir noir ne soit la conséquence d’une approche globale. Tenter un tel « point de vue » en essayant de prendre du recul est donc l’optique que nous nous sommes proposée afin d’examiner les lunettes et leurs effets tant sur la vision que sur le regard. 
En effet, les lunettes sont traditionnellement le symbole de la vue (Fig. 2.), mais aussi, comme nous le verrons plus loin, du « voir clair ». Toutefois, il s’agit là d’une approche partielle, équivalant à prendre les lunettes et la vue uniquement par le petit bout de la lorgnette. L’optique que nous avons essayé de construire, la plus neutre et la plus transparente possible, sans qu’il nous soit jamais possible d’y arriver totalement, devrait donc nous permettre de contribuer à voir plus clair les enjeux qui se cachent derrière les lunettes.

En effet, à première vue, les lunettes enrichissent la vision. Comme les lentilles colorées de Goethe, les verres de lunettes diversement teintés de Chevalier permettent de voir la vie en couleurs et procurent un « plaisir » à l’œil et à l’esprit [4] . De même, les lunettes polyèdres ou à facettes, ordinairement appelées lunettes d’avaricieux parce que chaque oculaire était fait « avec un verre taillé, qui multiplie autant de fois l’objet qu’il a de faces » (Fig. 3.), donnaient l’impression aux avares de s’enrichir [5] ! 


Les lunettes donnent alors à celui qui les utilise la possibilité de voir plus, ou autrement, c’est-à-dire de percevoir ce qui ne lui apparaît pas à l’œil nu : à la fin du Moyen-Âge, l’effet des lunettes est décrit comme grossissant les caractères d’imprimerie, par exemple. De même, la loupe permet de découvrir des détails auxquels on n’avait pas prêté attention jusque-là : Humboldt ou le père d’Eugène Viollet-le-Duc découvrent ainsi, non sans surprise, l’extrême précision des premiers daguerréotypes [6].

Mais c’est à cet instant, précisément, que les lunettes glissent dans une logique de la suppléance. Les lunettes colorées apportent une vision en couleurs faisant défaut à celui qui les utilise. Les lunettes à facettes procurent ce qui manque à l’avare. Et les loupes permettent de voir ce qui échappe à la simple vue. Dès lors, il devient difficile de distinguer entre un enrichissement et une compensation ou une correction. 
Et cette impossibilité s’avère pire encore lorsque cet enrichissement, auquel on s’était habitué, vient à manquer. Les lunettes finissent donc toujours par suppléer, à un moment ou à un autre : elles compensent.

Au plan médical, les lunettes de vue corrigent un dysfonctionnement de l’œil : ce sont des orthèses, car elles redressent une fonction défaillante de l’œil. Et si nous parlons souvent de « verres correcteurs », il s’agit d’un abus de langage. Les lunettes ne corrigent pas : elles compensent. Le seul sens où il est possible de parler de correction se situe en optique géométrique. En effet, lorsqu’un presbyte, un myope, un hypermétrope ou un astigmate enlève ses lunettes, de nouveau, il n’y voit goutte ! Car le défaut n’a pas été corrigé, mais compensé le temps du port des lunettes. Seule la chirurgie peut corriger ; les lentilles ne font que compenser.

Les lunettes peuvent aussi remédier à un manque, engendré notamment par la chirurgie. En effet, au milieu du xviiie siècle, pour corriger la cataracte, l’oculiste Jacques Daviel préfère l’extraction du cristallin à son abaissement (opération plus ancienne consistant à luxer le cristallin dans le corps vitré au moyen d’une aiguille). Décrivant les deux types d’opération, l’abbé Nollet, en brillant vulgarisateur, rapporte que, « quand cette opacité est bien décidée, le seul remède qu’on y puisse apporter, est de retrancher cette partie de l’œil, & d’y suppléer par l’usage d’une lunette appropriée à ce défaut  » [7]. Les lunettes sont alors des prothèses, car elles remplacent artificiellement, en totalité, ou en partie, une fonction plus ou moins absente de l’organe oculaire. Toutefois, entre suppléer (ajouter, remplacer) ce qui manque à l’œil et suppléer (réparer, redresser) ses manquements, ses défauts, 
il faut bien reconnaître que la différence entre orthèse et prothèse est très ténue, car dans les deux cas, les lunettes compensent. 
De plus, de nombreux exemples nous montreront plus loin qu’une telle distinction tend aussi à être effacée lorsque les lunettes quittent le champ strictement médical. C’est pourquoi nous les 
considérerons sous le terme générique de prothèse, qu’il ne faut pas confondre avec cette autre prothèse qu’est l’œil artificiel (l’œil de verre, appelé auparavant « œil postiche » [8]. En outre, à l’instar de ce dernier, les lunettes sont encore considérées comme prothèses lorsqu’elles cachent une difformité ou une monstruosité, l’absence d’un œil par exemple, ou encore les yeux révulsés d’un aveugle, au moyen de lunettes noires. C’est pourquoi, au xxe siècle, le docteur Matthew Luckiesh n’hésite pas à qualifier les lunettes de «  précieuses béquilles ». Ce dernier imagine même la comparaison suivante :

Supposons que les yeux estropiés puissent être changés en jambes estropiées. À quel spectacle affligeant assisterions-nous dans une rue affairée ! Une personne sur deux marcherait en boitant. Beaucoup porteraient des béquilles et quelques-unes circuleraient en chaise roulante [9]  !

Une telle image n’est pas sans nous rappeler ce que Jacques Derrida énonçait au sujet de la prothèse : cette dernière « fait avancer ce qui ne tient pas debout, ne s’érige pas tout seul en son procès », «  en raison d’une infirmité interne de la thèse qui demande à être suppléée par une prothèse  » [10] . Cette faiblesse n’est pas sans nous faire penser à cette débilité de la vue telle qu’elle est exprimée vers 1267 par le frère Roger Bacon au sujet d’un verre grossissant :

Cet instrument est utile aux vieillards et à ceux qui ont la vue faible (Ideo hoc instrumentum est utile sensibus & habentibus oculos debiles) [11].

Ainsi, en compensant une infirmité ou une déficience de la vue, les lunettes nous induisent à songer, d’une certaine manière, à une imbécillité de l’œil au sens premier du terme [12]. Toutefois, si elles compensent un « boitement  », les lunettes ont aussi un effet pervers.

En effet, de nos jours, certains ophtalmologistes clairvoyants conseillent par exemple aux myopes légers de ne pas porter leurs lunettes en permanence et n’hésitent pas à les sous corriger. L’œil doit travailler, sinon, il s’affaiblit de plus en plus vite, note Helmholtz, au xixe siècle, à partir des travaux de Donders [13]. Ce dernier remarque en effet que l’amplitude de l’accommodation des emmétropes diminue avec l’âge (presbytie) et tire de ce constat une règle qui porte son nom [14]. Helmholtz en déduit que chez les presbytes, les myopes et particulièrement les hypermétropes, le muscle ciliaire, responsable de l’accommodation, travaille de moins en moins à mesure que les lentilles le suppléent.

Les hypermétropes se servent de lentilles convexes, et comme ils ne peuvent modifier brusquement l’état de tension continuel où se trouve leur accommodation, ils doivent prendre des verres un peu trop forts et qui leur troublent un peu la vision des objets éloignés. Plus ils se déshabituent des efforts d’accommodation, plus il leur faut des verres forts. Lorsque l’amplitude de l’accommodation est diminuée, il leur faut des verres plus convexes pour voir de près que pour voir de loin [15].

Au xxe siècle, s’inspirant de Helmholtz, Aldous Huxley développera cette idée de prothèses qui empirent l’état visuel du patient, ce qui permet de retracer et d’historiciser une telle pensée. Aldous Huxley, dont le pessimisme s’exacerbe sous forme d’une contre-utopie dans Le meilleur des mondes (1932), est le porte-parole d’un courant de pensée ophtalmologique qui s’élabore à partir de la seconde moitié des années 1930 et vise à discréditer les lunettes. L’écrivain résume ce nouveau credo dans L’art de voir (The Art of Seeing, 1943), dont le sous-titre en français résume assez bien son point de vue  : Lire sans lunettes grâce à la méthode Bates [16]. Huxley se montre radical : il prend le problème soulevé par les lunettes par l’autre bout de la lorgnette ! En effet, il faut voir les causes de leur nécessité, non les effets des lunettes sur la vision.

Est-ce que les lunettes éliminent la cause du défaut de la vue ? Est-ce que les organes de la vue tendent à récupérer une fonction normale comme résultat du traitement par des lentilles ? La réponse à ces questions est non. Les lentilles neutralisent les symptômes, mais ne suppriment pas les causes de la vision défectueuse. Et loin de s’améliorer, les yeux pourvus de lentilles tendent à s’affaiblir progressivement et à exiger des verres de plus en plus forts pour la correction du vice de réfraction [17].

Ce livre polémique, mais ô combien stimulant, véhicule néanmoins quelques imprécisions et erreurs. Cet ouvrage philosophico-médical néglige le cas des astigmates pour qui ce raisonnement d’action-réaction prothétique des lunettes ne fonctionne pas. De plus, Huxley n’évoque que des pathologies ophtalmiques légères. La méthode qu’il préconise ne s’adresse pas à de plus lourdes.

Toutefois, même en tenant compte de ces remarques, il faut bien convenir que les lunettes, en général, affaiblissent la vue qu’elles sont censées suppléer. De même, si les lunettes de soleil protègent d’une photosensibilité, il est recommandé de ne pas les porter à longueur de temps au risque d’affaiblir l’œil en empêchant la migration des pigments rétiniens (mélanine), et d’engendrer ainsi une hyper photosensibilité et une photophobie graduelles [18]. La logique de la prothèse se poursuit donc  :

Pas besoin de dire que plus ils les portent [ces « lunettes noires »], plus ils affaiblissent leurs yeux, qui ne peuvent plus se passer de cette “protection” contre la lumière [19].

On peut s’interroger alors sur le degré de conscience que les opticiens avaient empiriquement de ce problème aux xviiie et xixe siècles en prescrivant ces lunettes légèrement correctrices ou faiblement teintées, appelées « conserves » parce qu’elles permettaient justement de ne pas fatiguer et de conserver la vue. Charles Chevalier, par exemple, fils de Vincent, célèbres opticiens parisiens de père en fils du xixe siècle, n’en a aucune conscience :

Il n’y a pas de verres qui méritent exclusivement le nom de conserves ; les bonnes Lunettes seules sont de véritables Conserves, puisqu’elles reposent la vue. Elles empêchent la myopie et la presbytie de faire des progrès [20]…

En revanche, Chevalier n’a pas attendu les sémiologues pour établir la distinction entre les bonnes et les mauvaises lunettes, ni le bon ou le mauvais usage qu’on pouvait en faire, ni la bonne ou la mauvaise prescription médicale. Tout son ouvrage, Manuel des myopes et des Presbytes (1841), est un recueil de conseils pour guider le futur porteur de lunettes à choisir les optiques les mieux adaptées à sa vue, à l’engager à en prendre soin et surtout à l’amener à acheter les meilleurs verres qui soient, naturellement les plus chers, et bien sûr en vente chez l’auteur ! Ceci dit, si Chevalier défend son fonds de commerce, on ne saurait lui donner tort : de mauvais verres ou des verres mal adaptés détériorent la vue se plaît-il à répéter, avec raison [21].

L’apport de Huxley est donc révolutionnaire, car il déplace totalement l’approche du problème. Il ne s’agit pas d’une opposition entre le bien et le mal, mais de voir comment le mal se glisse dans le bien, tel le ver dans le fruit. Les lunettes ne sont pas bonnes ou mauvaises. Elles mènent à une spirale infernale condamnant le malvoyant à voir de plus en plus mal. Ainsi, ces prothèses oculaires censées préserver ou suppléer la vue des effets naturels du vieillissement ne font que majorer, en définitive, et de façon croissante, cette dégénérescence naturelle.

De plus, les lunettes induisent un second effet pervers. En effet, Helmholtz émet l’hypothèse que les couches extérieures du cristallin d’un presbyte s’épaississent et durcissent avec l’âge, contribuant à diminuer progressivement l’amplitude de l’accommodation [22].
Il est facile d’en déduire que la diminution de possibilité d’accommodation du cristallin ne fera qu’augmenter avec le port des lunettes, puisque le muscle ciliaire de ce dioptre, se reposant avec la correction artificielle, travaillera de moins en moins… Et comme l’a bien compris Huxley, le problème des lunettes réside dans la rigidité de la compensation qu’elles apportent.

Toute lentille artificielle est destinée à corriger un vice spécifique de réfraction. Cela signifie qu’un œil ne verra clairement au travers d’une lentille qu’à la seule condition que cet œil présentera exactement le vice de réfraction que la lentille en question est destinée à corriger. […] 
Le port des lunettes réduit les yeux à l’état d’immobilité structurale, rigide et invariant. Sous ce rapport, les lentilles artificielles ressemblent non à des béquilles auxquelles le docteur Luckiesh les a comparées, mais à des attelles, à des corsets métalliques, à des appareils plâtrés [23].

Le cercle vicieux ne cesse donc de se resserrer. Toutefois, il faut bien remarquer qu’à l’époque où Huxley rédige son ouvrage, il n’existait que des verres bifocaux, non multifocaux comme les verres progressifs d’aujourd’hui. Par ailleurs, on a remarqué depuis, par exemple, que la suppression des lunettes favorise le développement d’un strabisme chez un hypermétrope. Ou encore, que les lunettes de soleil évitent la cataracte et les dégénérescences maculaires dues à un soleil trop intense. Tout ne serait donc pas noir ? Tout est question de mesure, proclament les spécialistes de la vision. La prescription des lunettes reste, en effet, un compromis. L’ophtalmologiste ne prescrit des lunettes qu’en fonction du « moins » d’effets secondaires 
possibles.

Et c’est à cet instant qu’Huxley porte un coup fatal à ce raisonnement. Car il démontre l’incapacité foncière de la médecine traditionnelle à trouver des solutions plus viables et durables, au lieu de se contenter de développer des palliatifs qui, certes, font des progrès, mais restent néanmoins des palliatifs avec tous les défauts qu’ils induisent, notamment celui d’une dépendance [24]. Et comme le précisera Jean Starobinski quelque cinquante ans plus tard, dans une étude fondamentale sur toutes les possibilités, chez Rousseau, « d’extraire du mal lui-même un principe thérapeutique », c’est parce que les remèdes sont imparfaits que « l’on précipite les choses à leur perte en croyant apporter remède au désordre ». En contribuant à ce désordre, les lunettes imparfaites de Huxley obéissent donc, dans ce cas, à cette « tradition antimédicale » décrite par Starobinski, selon laquelle « le pire mal est dans l’emploi des remèdes » [25]. Tout compromis devient alors impensable  : tout est bien noir effectivement pour Huxley.

Ce pessimisme de Huxley et ce désordre induit par les lunettes s’inscrivent parfaitement dans le cercle vicieux de La grande illusion de la technique. Dans ce très intéressant ouvrage, Jacques Neirynck revisite toute l’histoire de la technique à partir d’une loi physique qui, contrairement à la loi des juristes, ne peut être violée. Cette loi est celle de la montée de l’entropie (introduite par Rudolf Clausius au milieu du xixe siècle dans ses travaux sur la thermodynamique, développés à partir de ceux de Carnot (1824), l’entropie mesure la croissance du degré de désordre dû à la dégradation de l’énergie d’un système isolé). À l’instar de toute forme de vie, tout système technique, en se développant, génère une diminution croissante des ressources naturelles dont il a néanmoins un besoin accru pour continuer de se développer, c’est-à-dire pour survivre. Le principe entropique est donc inéluctable  : on peut éventuellement freiner sa croissance mais jamais l’arrêter. En d’autres termes, l’entropie est un développement du négatif.

À mots feutrés, ce principe annonce que chaque individu est mortel, que l’espèce est mortelle, que l’Univers est mortel [26].

Développant cette idée, afin de mesurer l’entropie appliquée à l’anthropologie, Neirynck en appelle à une entropologie  :

L’entropologie déchiffre […] l’évolution technique comme une lutte désespérée par une espèce de plus en plus ingénieuse, pour survivre en exploitant de façon accélérée et de moins en moins efficace un stock décroissant de ressources [27].

À cet endroit (l’entropie appliquée à l’homme) il convient de nous attarder un peu. Car, il faut bien reconnaître que la nature de l’être humain est d’aller à la facilité. Ce dernier sait mettre en place, inconsciemment ou non, des systèmes compensatoires biologiques et techniques en cas d’épuisement, de sénescence, de blessure ou de gestuelle répétitive contraignante et inadaptée. Tant et si bien que si l’homme n’est attentif, ni à sa fatigue, ni à son vieillissement, ou pense encore être guéri ou effectuer quotidiennement les bons gestes, il fonctionne en fait sur des référentiels faussés. Seule une prise de conscience et la redéfinition de nouveaux référentiels à réajuster constamment lui permettront de freiner cette montée de l’entropie en rééquilibrant son organisme autant que son esprit. En ce sens, le remarquable ouvrage de Frédéric Brigaud, Gestuelle dynamique du mouvement, creuse cette pensée et offre de nouvelles et prometteuses perspectives à partir d’une redéfinition complète de l’ostéopathie [28].

Huxley avait déjà ouvert une telle voie. Il avait avancé «  que la grande majorité des défauts visuels » sont «  d’ordre fonctionnel et dus à des habitudes vicieuses dans le travail des yeux ». Il concluait 
donc que, « comme on pouvait s’y attendre en présence de la nature unitaire de l’organisme humain, cette tension [affecte] à la fois le corps et l’esprit » [29]. Certes, l’écrivain est bien conscient que cette attention portée à nos modes de vie ne peut pas guérir toutes les pathologies, c’est évident, mais qu’elle peut en limiter ou en retarder un certain nombre. Huxley en appelle donc à une prise de conscience qui seule permettra de substituer les bonnes aux mauvaises habitudes. Mais le philosophe n’est pas dupe : « la rééducation visuelle  » qu’il propose «  exige du patient passablement de réflexion, de temps et de peine  », ce qui représente «  un effort que l’écrasante majorité des êtres humains n’est pas préparée à fournir ». Aussi souhaite-t-il que « l’art de bien voir » soit enseigné aux enfants, plus réceptifs et malléables que les adultes chez qui « la paresse et l’inertie humaine garantiront aux opticiens le maintien d’au moins les neuf dixièmes de leur chiffre d’affaires » [30].

Ce qui nous intéresse ici, ce ne sont pas les exercices de rééducation visuelle souvent douteux que Huxley expose et qui ne sont pas tous nécessairement à suivre, loin s’en faut, mais la démarche générale et le raisonnent qui l’ont conduit à proposer ces exercices. 
De même, à travers une telle critique des lunettes, il ne s’agit pas de dénigrer bêtement les systèmes techniques compensatoires, mais de comprendre leur logique infernale pour laquelle Huxley a néanmoins vu juste. Ainsi, voir clair, c’est voir noir, parce que voir noir est une manière de prendre conscience de nos problèmes afin de donner à réfléchir, d’en comprendre les mécanismes pour nous amener à trouver des solutions plus durables et non des palliatifs temporaires.
À l’instar de Huxley, c’est également dans cette perspective que s’est engagé Jacques Neyrinck. Si la nature de l’homme est de survivre, il faudrait qu’il commence à apprendre à vivre. C’est-à-dire qu’il se responsabilise et qu’il ne se repose pas uniquement sur ses béquilles techniques et attelles technologiques de toutes sortes. C’est pourquoi, pour nous, lecteurs d’aujourd’hui, l’attaque d’une rare violence de la part de Huxley envers l’orthodoxie de l’ophtalmologie n’est pas dénuée de pertinence. Car cette attaque, encore une fois, porte sur le fait que l’ophtalmologie, à son époque, ne cherche qu’à pallier les effets et non à solutionner les causes. L’écrivain incrimine aussi l’inadéquation des méthodes palliatives et dénonce l’aveuglement de cette orthodoxie médicale, trop contente d’alimenter le commerce développé autour des lunettes [31].

Ainsi, les progrès techniques de la médecine participent-ils à cette grande illusion de la technique qui masque cette montée généralisée de l’entropie. Car si les techniques médicales retardent l’heure de la mort, elles se gardent bien de rappeler qu’elles se révèlent incapables de l’abolir. C’est en effet déjà ce que laissait sous-entendre, dans la seconde moitié du xviiie siècle, l’abbé Nollet, par exemple. En exposant « ce qui manque à la vue des presbytes ou des vieillards, pour la vision distincte, & de quelle manière ils y suppléent, quand ce défaut n’est pas trop grand », le bon abbé reconnaît implicitement l’entropie et les limites du progrès médical et de ses prothèses [32].

Une gravure saisissante illustre ce principe non sans une inquiétante ironie : la Mort, portant un sablier, un crâne, mais aussi toutes sortes de prothèses, tels une béquille, un clystère [33], des courroies de contention, une paire de lunettes et un lorgnon dans un bassin, s’approche d’un vieillard assis, sa canne à portée de main et chaussant de grosses bésicles (Fig. 4). Deux interprétations peuvent en être données ; mais, n’importe comment, la présence de la Mort n’augure rien de bon…

À l’époque à laquelle cette gravure a été réalisée, il était possible de comprendre que la Mort vienne récupérer les prothèses qui maintenaient en vie le vieillard parce que, comme le niveau du sablier l’indique, son heure est (presque) venue. Si les lunettes ont permis de rallonger remarquablement la vie de la vue des malvoyants, cette œuvre serait ainsi un Memento mori à l’égal de ces vanités représentant une paire de bésicles accrochées à proximité d’un crâne, comme celle du Musée des Beaux-Arts de Dijon exécutée en trompe-l’œil par Jean-François de Le Motte au xviie siècle. En effet, ne pouvant physiquement aller contre leur destin, certains porteurs de lunettes l’ont en revanche assumé psychologiquement. Les lunettes concernent donc autant le vivant que la mort.

Toutefois, à travers cette gravure, il était aussi possible de concevoir à la même époque que la Mort elle-même puisse apporter ces prothèses à ceux qui le nécessitent. En effet, comme le montre sans équivoque au début du xviie siècle un dessin de Müller, c’est bel et bien la Mort en personne qui vend des lunettes à un gentilhomme (Fig. 5.). Ces deux œuvres enchériraient ainsi sur le genre du Memento mori en ajoutant un élément de méfiance à l’encontre des prothèses ou de la technologie censées suppléer la vieillesse, naturellement en l’absence du savoir scientifique nécessaire sur leur effet pervers, faute de connaissances médicales alors suffisamment développées.

Toutefois, dans les deux cas, les fantasmes engendrés par les lunettes lient de façon indéfectible la pulsion scopique à la mort, mais, bien sûr, selon des modalités différentes suivant les individus, les groupes et les époques.

P.-S.

Nous remercions les éditions Kargo d’avoir accepté que ce chapitre du livre Prothèses lunatiques soit rendu disponible à la lecture sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com.

Cliquez ici pour en savoir plus sur les éditions Kargo.

Notes

[1] Paul Valéry, «  Stendhal », Variété, dans Œuvres, éd. Jean Hytier, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, 1957, i, pp. 579-580.

[2] André Gide, Paul Valéry, Correspondance, 1890-1942, préface et notes par Robert 
Mallet, Gallimard, Paris, 1955, p. 274, n°204.

[3] A. Gide, P. Valéry, Correspondance…, ouvrage cité, p. 398, n°312.

[4] [Chevalier], Le Conservateur de la Vue, troisième édition, augmentée ; suivi du Manuel de l’Ingénieur-Opticien […], chez l’Auteur, Paris, 1815, p. 177. Johann Wolfgang von Goethe, Traité des couleurs, éd. de Rudolf Steiner, Paul-Henri et Henriette Bideau, 3e éd., Triades, Paris, 1993, pp. 258 et suivantes.

[5] Antoine Furetière, Essais d’un dictionnaire universel, contenant généralement tous les mots François tant vieux que modernes, & les termes de toutes les Sciences & des Arts […], s.n., s.l., 1684, s.p., article « Lunette ».

[6] Roland Recht, La lettre de Humboldt. Du jardin paysager au daguerréotype, Christian Bourgois, coll. Détroits, Paris, 1989, pp. 10-11. Eugène Viollet-le-Duc, Lettres d’Italie, 1836-1837, adressées à sa famille, Léonce Laget, Paris, 1971, p. 165.

[7] Abbé Jean-Antoine Nollet, Leçons de physique expérimentale (1743-1748), fonds 
H. L. Guérin & L. F. Delatour, Durand, Paris, 1764-1769, v, p. 503.

[8] Charles de Saint-Yves, Nouveau traité des maladies des yeux, les remèdes qui y conviennent, & les Opérations de Chirurgie que leurs guérisons exigent. Avec de Nouvelles Découvertes sur la Structure de l’Œil, qui prouvent l’Organe immédiat de la Vüe, Pierre-Augustin Le Mercier, Paris, 1722, pp. 370-373.)

[9] Cité par Aldous Huxley, L’art de voir. Lire sans lunettes grâce à la méthode Bates (1943), Éd. Payot & Rivages, Paris, 2004, p. 20.

[10] Jacques Derrida, La vérité en peinture, Flammarion, coll. Champs, Paris, 1978, p. 91.

[11] Roger Bacon, […] Opus Majus ad Clementem Quartum Pontificem romanum […], publié par Samuel Jebb, G. Bowyer, Londres, 1733, p. 352.

[12] Étymologiquement, imbecillus signifie «  faible », parce que privé de soutien, de petit bâton, de baguette (bacillum étant le diminutif de baculum, « bâton »).

[13] Hermann von Helmholtz, Optique physiologique (Handbuch der physiologischen Optik, 1856-1866), traduit de l’allemand par Émile Javal et N. Th. Klein, Victor Masson et fils, Paris, 1867, fac-similé Jacques Gabay, Paris, 1989, i, p. 134.

[14] H. von Helmholtz, Optique physiologique, ouvrage cité, i, pp. 130-131.

[15] H. von Helmholtz, Optique physiologique, ouvrage cité, i, p. 134.

[16] A. Huxley, L’art de voir…, ouvrage cité.

[17] A. Huxley, L’art de voir…, ouvrage cité, p. 18 ; voir aussi pp. 51-52, 54.

[18] A. Huxley, L’art de voir…, ouvrage cité, pp. 90-91.

[19] A. Huxley, L’art de voir…, ouvrage cité, p. 91.

[20] Charles Chevalier, Conservation de la vue. Conseils généraux sur l’emploi des lunettes ou conserves, Chez l’Auteur, Palais-Royal, Paris, 1854, p. 14, § 30.

[21] Charles Chevalier, Manuel des myopes et des Presbytes, contenant des recherches historiques sur l’origine des lunettes ou bésicles, les moyens de les conserver et d’améliorer la vue, et un chapitre spécialement consacré aux lorgnettes de spectacle, Chez l’Auteur, Palais-Royal, Paris, 1841.

[22] H. von Helmholtz, Optique physiologique, ouvrage cité, i, p. 131.

[23] A. Huxley, L’art de voir…, ouvrage cité, p. 54.

[24] A. Huxley, L’art de voir…, ouvrage cité, p. 52.

[25] Jean Starobinski, Le remède dans le mal. Critique et légitimation de l’artifice à l’âge des Lumières, Gallimard, coll. nrf essais, Paris, 1989, pp. 167 et 182.

[26] Jacques Neirynck, La grande illusion de la technique. Manifeste pour un développement durable, Jouvence, coll. Poches Jouvence, Bernex-Genève, 2006, p. 57.

[27] J. Neirynck, La grande illusion de la technique…, ouvrage cité, p. 113.

[28] Frédéric Brigaud, Gestuelle dynamique du mouvement. Prévenir les blessures, optimiser les performances, Jouvence, Bernex-Genève, 2006.

[29] A. Huxley, L’art de voir…, ouvrage cité, p. 25.

[30] A. Huxley, L’art de voir…, ouvrage cité, p. 30.

[31] A. Huxley, L’art de voir…, ouvrage cité, pp. 29-30.

[32] J.-A. Nollet, Leçons de physique expérimentale, ouvrage cité, v, p. 521 (nous soulignons).

[33] Les clystères servaient aussi à guérir la vue. Voir André du Laurens, Discours de la conservation de la veue  : Des maladies melancholiques  : des catarrhes  : & de la vieillesse, Jamet Mettayer, Paris, 1597, p. 89.


Vous pouvez discuter de cette contribution sur les forums de la librairie Lekti-ecriture.com :
cliquez ici pour rejoindre les forums de la librairie Lekti-ecriture.com


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan de Contre-feux, la revue littéraire| Nous contacter | Les lettres d'information | Nous soutenir
Les autres composantes de Lekti-ecriture.com : Les espaces de l'édition indépendante | La librairie Lekti-ecriture.com |Le bloc-notes Lekti-ecriture.com