« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Extraits du livre « I dig girls »
Littérature américaine contemporaine
vendredi 1er février 2008, par Nick Tosches
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Jabbo se revoyait tel qu’il avait été, plus de quarante ans auparavant, encore enfant, à l’affût, le pouce et l’index écartés, retenant son souffle, les yeux écarquillés par l’émerveillement et l’attente, tandis qu’il regardait un papillon danser et virevolter dans l’air autour d’un pissenlit qui avait poussé entre la chaussée et le bord du trottoir ; il regardait, regardait, attendant que les petites ailes blanches s’immobilisent. Il revoyait le blanc poudreux sur le bout de ses doigts, comme le reliquat de traces magiques, lorsque les ailes, après son enchantement, avaient été livrées à leur propre voltige. Et il se voyait tel qu’il était à présent, un homme qui traversait une rue la tête pleine de rage et un revolver coincé sous la ceinture, assommé par la noirceur luisante de la nuit obscure.
Un jour il en avait vu un, un de ces grands papillons aux ailes noires, et aussi des Monarques aux ailes couleur crème. Qu’il est mignon, avaient dit les vieilles dames. Il était parti en courant quand elles s’étaient penchées pour lui ébouriffer les cheveux et lui pincer les joues.
Et aussi ces jambes. Ces foutues jambes. Il n’était pas capable de se décider, même dans le temps, même à l’époque. Toute cette chair, aguichante, exaspérante. Va te laver le visage, avait-il dit à, comment déjà, cette salope friquée, ce jour-là. Comme tous deux se réveillaient dans la douce lumière du matin, il avait vu sa propre trace blanche coagulée et séchée sur son visage. Ce n’est que toi, mon cœur, ce n’est que toi, avait-elle dit. Combien ça l’avait perturbé, dégoûté et réjoui. Ce n’est que toi, mon cœur, ce n’est que toi. Et Sally, la première fois qu’ils avaient fait l’amour, avec ses mots qui suivaient le reflux de sa chaleur, le souffle de plus en plus profond, de plus en plus rapide du rythme concentré de son corps. Je veux que tu jouisses dans ma bouche, avait-elle dit, libérée, ne serait-ce qu’un instant, dans ce reflux et ce rythme, et il avait su qu’elle était sienne, et qu’ensemble ils pouvaient détrousser le monde de tout le bonheur qu’il cachait. Mais il avait tout gâché. Il gâchait toujours tout. Car la dévotion agissait en Jabbo avec perversité. Sans elle, il était comme un enfant abandonné, terrorisé et vulnérable, et il en avait un besoin maladif ; mais une fois qu’il l’avait, c’était comme s’il était contraint de la détruire, de se détourner de la sauveuse qui l’accueillait ou de la rejeter, comme si en fait ce n’était pas de la dévotion qu’il éprouvait le besoin, mais de sa négation. Pour lui, la dévotion était une expression de l’amour qui pouvait seulement se chérir en son absence, dans le désir que l’on en ressentait. Entre ses mains, elle devenait le sceptre de sa tyrannie, un thyrse à brandir, pour malmener, pour chasser, et finalement pour asséner sur le dos brisé de l’amour. C’était cette échine brisée, massacrée, et non la chose vivante, qu’il savourait, sacrificiant et dieu de son propre culte, tour à tour recherchant et renonçant, adorant et tuant, encore et encore, la réponse à toutes les prières. À présent était advenu l’abandon final, inévitable, imprévu. Parmi les décombres sinistres de tout ce qui avait été brisé ne demeuraient ni prière ni réponse.
La bouche de Sam. La bouche de Dorothy. La bouche de Junie. La bouche de comment déjà. La bouche du monde, ouverte à lui. Le soupir de cette bouche dans le vent à présent, son souvenir.
Ce pâturage grimpant de nylon, de Lycra et de chair, qui chatoyait, qui glissait, qui roulait comme une dune, et la petite qui soulevait ses hanches vers la bouche de Dorothy. La langue de Dorothy, timide d’abord, comme sur une patène, puis étanchant sa soif. Vas-y, lui dit-il, bouffe-la, salope, bouffe-la. Puis il s’agenouilla au-dessus d’elles, caressa le visage de Junie, attira sa tête à lui et ouvrit doucement sa bouche avec ses doigts. Et longtemps après que la petite fut morte, il avait invoqué le souvenir, la vision de cette nuit-là, la savourant derrière ses yeux fermés, la main sur sa propre chair, le souffle rendu profond et rauque par l’incantation de ce souvenir obsédant. Vas-y, lui disait-il, ordonnant au fantôme de l’âme tourmentée de la petite, qui résidait dans la sienne : bouffe-la, salope, bouffe-la. Le soir où sa mère la trouva, avec la corde tendue qui conduisait de la poignée de la porte du placard, au-dessus de la plus haute tringle, au nœud grossier autour de son cou ; cette nuit même, il l’avait convoquée, commandée. Par moments, derrière ses paupières, seul le cadavre apparaissait, et sa propre chair se flétrissait dans sa main, rétrécissant sous l’effet de la bouche froide et décomposée de la petite. Mais ces moments étaient rares, et les hanches qui surgissaient de la tombe, onduleuses et parfumées, étaient aussi douces, aussi chaudes et aussi luxuriantes que jamais. De temps à autre seulement, quand son souffle, après-coup, retrouvait sa régularité, son incantation laissait en lui une étrange résonance. Alors, comme surpris par un chat qui serait venu se frotter le museau contre sa jambe sans qu’il eût senti son approche ou sa présence, il repoussait en sursautant la pensée qu’il baisait les mortes. […]
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié
© photographie : Gardabelle. Rejoindre le photo blog de Gardabelle.
Extrait du livre I Dig Girls reproduit avec l’aimable autorisation des éditions Derrière la Salle de Bains (39, rue Beauvoisine – 76000 Rouen)
I Dig Girls est disponible dans les librairies Mona Lisait et sur http://stores.ebay.fr/derriere-la-salle-de-bains.