« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Parole d’éditeurs
jeudi 2 décembre 2004
Lorsque la maison d’édition a vraiment commencé son activité en mars 2002, nous considérions cela comme un jeu où entrait beaucoup de plaisir, une certaine dose de fierté et pas mal de naïveté que nous refusions de voir.
Nos premiers textes étaient ficelés comme deux exquises religieuses disposées dans un beau paquet : ils nous avaient demandé beaucoup de travail (traductions, appareil critique, mise en page, iconographie, recherche d’un imprimeur, d’un diffuseur… pas une mince affaire…) mais aucune grosse difficulté n’avait surgi, en particulier d’ordre financier. Le Parnasse était dans le domaine public, l’auteur de Ce que dit Molero, Dinis Machado, n’a jamais voulu entendre parler de droits d’auteur, tant il était heureux de voir son texte fétiche paraître en France, après vingt-cinq ans d’indifférence côté parisien. De plus, il savait ce qu’était la petite édition « artisanale », son Molero étant paru à 2000 exemplaires à Lisbonne en 1977, son éditeur n’augurant pas une minute du succès qui allait poindre. Ce que nous faisions le rendait nostalgique, il nous voyait sans doute tel qu’il avait été, plein d’espoir, surexcité, amoureux des mots et du papier imprimé, heureux de faire la connaissance de tant de gens s’affairant sur un seul petit livre, passionnés visiblement par leur métier.
Car il y a ça aussi de fascinant dans le milieu de l’édition. Entre l’idée d’une publication qui germe dans l’esprit d’un éditeur et la disposition de l’ouvrage sur une table de librairie, une multitude de gens agissent, façonnent, calculent, poussent les mots dans un format, sur des lignes, dans des feuilles coupées et collées, empaquettent, proposent, argumentent, envoient, vantent… ou pas. On appelle ce relais la chaîne du livre, laquelle passe d’un savoir-faire à un autre, chaque étape symbolisant un métier à part entière. Dans certaines imprimeries à dimension humaine, on rencontre encore des ouvriers préparant leurs couleurs à la main, qui sont capables de vous raconter le contenu du dernier ouvrage dont ils ont travaillé la couverture. Ils sont fiers et passionnés par leur travail. Ce n’est pas du folklore, ni un cas isolé. À l’opposé, quelques CDD dans des grosses boîtes où l’on produit des livres comme des conserves de canigou nous ont permis d’être témoins du désarroi des employés, soumis à des cadences démoniaques, obligés de bâcler ce qu’on leur avait appris avec patience et application il y a très longtemps. Ils ne lisent plus, sont désespérés même par le contenu des « livres » qu’ils fabriquent à la chaîne, et attendent avec plus d’impatience l’heure de la cantine que l’arrivée d’un ouvrage qu’ils ont mis en page. Au même titre que les libraires, exaspérés par tous ces nanards qui arrivent par palettes comme des quartiers de viande déjà périmée. Certains boycottent, c’est une question de salut physique et mental, à quoi bon dépaqueter, se creuser le cigare pour faire de la place et ranger des piles qui repartiront à l’envoyeur puis au pilon à peine trois mois plus tard. Nous connaissons ces libraires, qui refusent de se plier à cette dictature de la production, prennent le temps de lire, ce qui ne va pas de soi, et font l’effort de sauvegarder le lien entre eux, l’éditeur, et le lecteur, ce qui va encore moins de soi.
Nous avons eu la chance de faire la connaissance de gens qui aiment leur travail et nous ont aidés. C’est la raison essentielle qui nous a permis de tenir et de poursuivre cette activité, qui à notre échelle ne nous permet pas de vivre et implique un emploi salarié annexe. Mais ce temps imparti au travail alimentaire est du temps de moins consacré à l’édition, laquelle au fil du temps perd ses chances de devenir une activité pleine et donc rentable. (À moins d’être au chômage ou de tomber sur un best-seller, qui peut d’ailleurs être fatal à une maison, économiquement parlant.) La lassitude gagne vite, et nombre de petites maisons s’éteignent dans les deux ou trois ans. En général, à l’euphorie des débuts succèdent les problèmes classiques de trésorerie, de temps, et de diffusion distribution. Ce dernier cas est sans conteste le nerf de la guerre. Vos livres pourront être les plus parfaits et les plus intéressants qui soient, si personne de compétent ne s’occupe de les présenter aux libraires et d’en assurer la distribution, ils n’auront pas d’existence.
Nous avons commencé à diffuser et distribuer nos livres par nous-mêmes. Les obstacles étaient innombrables et harassants. Beaucoup de libraires n’ont pas envie de s’embarrasser de nouveaux livres, de nouveaux éditeurs qui sont voués à une prompte disparition, et toutes les excuses sont bonnes pour refuser de vous rencontrer. Si vous êtes accepté, en général on ne vous fera pas de facturation classique mais un dépôt, les livres pourront rester des mois sous une table et vous revenir dans un sale état, invendables. Je passe sur les difficultés à recouvrer son argent, les journées à sillonner Paris, les notes de téléphone salées à contacter les libraires de province, la plupart du temps réticents comme des chèvres. Et pour finir, les frais de poste exorbitants, le libraire qui ne veut pas prendre de risques et commande un seul exemplaire à l’autre bout du territoire, puis vous en recommande un une semaine plus tard, puis peut-être un autre, non, il ne faut surtout pas prendre de risques… On pourra nous rétorquer, vous l’avez voulu ! Faire de l’édition, oui, nous l’avons désiré, mais ne pas pouvoir adhérer à un système de diffusion distribution classique, c’est un véritable problème auquel se heurte toute jeune maison en France, à moins bien sûr d’être connu comme le loup blanc dans le milieu ou d’avoir un solide compte en banque. Ce sont les distributeurs qui font la loi et choisissent leurs clients, lesquels devront - dans certains cas - apporter cent mille francs de caution… Eh oui, c’est qu’il ne faut pas prendre trop de risques ! Pourtant, la littérature, quand on a décidé de s’y frotter, quel que soit le secteur d’activité, se résume souvent à une prise de risque. On aime un texte, on s’engage. L’histoire de l’édition française est truffée de cas où le risque est de taille, mais le désir est plus gros encore de voir publier ce sacré texte qui vous a fait veiller une partie de la nuit. C’est peut-être une cause perdue, et pourtant vous êtes persuadé qu’à lui tout seul ce récit peut changer les choses, une infime partie des choses, telle une petite goutte de pluie purifiante. Alors on emprunte à la banque, on se démène, on se heurte comme partout aux gens qui vous mettent des bâtons dans les roues parce qu’ils espèrent rafler quelques miettes au passage (c’est le style d’une espèce mal connue en France et qui sévit en toute impunité, j’ai nommé les agents littéraires ; en comparaison, l’attitude des auteurs est digne des anges, l’important pour eux c’est le texte ; quant aux « agents », ils essaient de vous faire croire qu’ils défendent les lettres, et vous vendent un auteur - qu’ils n’ont pas lu - comme ils vendraient une machine à laver), il y aurait des anecdotes croustillantes à raconter. On s’engage donc, et parfois on tombe sur des gens épatants, le journaliste qui ne vous connaît pas et gratifie le livre d’un superbe article dans un quotidien national, uniquement pour le plaisir ; le libraire emballé, isolé dans sa petite boutique de province qui commande dix exemplaires sans rechigner une seconde ; l’auteur qui vous propose de l’argent pour vous en sortir… et j’oubliais quelques « formateurs » passionnés, de véritables passeurs qui vous apprennent le métier dans les règles de l’art, lucides sur la question économique, mais vous enjoignant coûte que coûte à mettre le cap sur la qualité.
Beaucoup de petites maisons fleurissent depuis quelques années, c’est un signe de résistance sain et encourageant face à la concentration du secteur, qui atténue le vent mauvais des statistiques. Il y aurait paraît-il moins de lecteurs d’année en année. Mais quels lecteurs ? On ne s’étonnera pas que les lecteurs de best-sellers ou de grosses cavaleries - publiés par de prétendus grands éditeurs - finissent par préférer les idioties de TF1 et délaissent la lecture. Personne n’encourage ces lecteurs à lire autre chose que ce qu’un matraquage intensif leur a « suggéré » de lire, relayé en librairie par les têtes de gondole garnies comme des dindes de Noël, qui n’attendent plus que leurs dindons. Pas facile non plus pour les parents d’empêcher leur enfant de lire Harry Potter, quand même les profs rentrent dans la combine, alors qu’il existe tant de merveilleux textes pour les jeunes. Il faut lire aussi le discours autosuffisant et creux tenu par une certaine presse sur la littérature : c’est tellement plat qu’aucun article ne surnage (souvent c’est un résumé de l’histoire, sans perspective critique), les journalistes se comprennent entre eux et contentent une certaine frange de l’édition. Il faut bien dire aussi que les grosses maisons d’édition mettent le paquet afin d’avoir une visibilité maximale, elles payent pour ça, et à ce titre le personnel employé à l’éditorial et à la fabrication diminue sans cesse contrairement au recrutement des attachés de presse (drôle de « métier » qui consiste à promouvoir sur le ton le plus convaincant des livres qui vous donnent la nausée). Tant pis si le livre est mal fait ou illisible ou mal corrigé (il y aurait beaucoup à dire sur cette profession en voie de disparition qui est celle des correcteurs, lesquels, au vu de leurs salaires, sont forcément méprisés ; d’ailleurs, on supprime leurs postes, jugés inutiles). L’important, c’est de vendre, sous couvert du mensonge le plus fallacieux, qui consiste à vous faire croire que vous achetez de la littérature, de la nourriture pour l’esprit. De la même façon, le lecteur finit par penser qu’un livre aussi célèbre que L’Alchimiste de Paulo Coelho ne peut qu’être un livre exceptionnel étant donné ses pics de ventes. Il y a maldonne, relayée par des médias aussi sérieux que la chaîne Arte, dans Métropolis : un certain samedi soir, le journaliste louait le travail exemplaire d’un des éditeurs allemands les plus célèbres, reconnu pour ses talents de découvreur depuis des décennies ; et d’énumérer les auteurs les plus représentatifs de son catalogue, Peter Handke, Arthur Schnitzler, la traduction de l’œuvre de Proust, Le Clézio, Beauvoir, Paulo Coelho… Le lecteur en mal de conseils de lecture, confiant dans les choix de tels « experts » en littérature ne verra donc pas la différence qualitative entre ces écrivains… dans un premier temps sans doute. Puis il se dira peut-être qu’il a été berné et achètera moins de livres, ou bien il s’en satisfera puisque tout le monde a aimé ce ramassis d’âneries… Pour conclure sur ce thème, rappelons que le seul magazine existant consacré aux professionnels de l’édition, Livre Hebdo, place parmi les éditeurs les plus méritants et les plus honorables maintenant une maison comme celle d’Anne Carrière, qui a bâti sa réputation sur le dos de son Coelho. Voilà qui ne laisse pas d’être drôle.
Personne n’échappe aisément à l’uniformisation et y résister implique de la curiosité et un peu d’exigence, pas énormément d’ailleurs quand on voit la multitude de niaiseries qui encombrent les librairies. C’est surtout une question de désir, suivie du plaisir d’avoir découvert un autre monde qui vous sort de vous-même, et de le faire passer aux autres. L’éditeur ne se soucie pas de toucher un public le plus large possible, même si ça l’arrangerait parfois. Il n’a que faire d’alimenter les supermarchés et de fourguer sa camelote au plus vite, car sa marchandise n’est pas qu’un moyen, c’est une véritable fin en soi, dont l’influence a parfois des effets déterminants sur la vie d’une personne. Il touche quelques poignées de gens, est ravi d’embarquer de nouveaux lecteurs, et laisse reposer ses invendus dans la cave comme de bonnes bouteilles que quelques curieux dégusteront un jour. Il n’est pas idéaliste, il se doute qu’il ne gagnera jamais beaucoup d’argent et il sait bien que les idées nouvelles, une écriture révolutionnaire ne conquièrent pas d’emblée les masses.
Il faut laisser reposer, attendre que ça lève et puis un jour, ça prend. Tout le monde est pris et s’étonne de n’avoir pas découvert cet auteur plus tôt. Les droits sont vendus pour une adaptation au cinéma, diverses collections de poche voient le jour, des citations sont extraites du livre et apparaissent sur les boîtes de camembert, à l’école les élèves ânonnent des passages appris par cœur… Le succès, quoi ! L’éditeur peut passer à la vitesse supérieure, multiplier ses titres, engager du personnel, investir dans des projets coûteux, avec le risque de vendre son âme au diable. Car les livres, comme tout ce qui relève de la création, ont besoin de temps, de ménagement, de travail minutieux et peaufiné, ils ne supportent pas la vitesse, c’est-à-dire le rendement. Plus de titres publiés chaque mois cela signifie moins de temps accordé à chacun et une baisse de qualité conséquente. C’est une logique infernale dans laquelle il est difficile de ne pas tomber. Pour faire du bon travail et vivre dignement, un éditeur doit donc être aidé, car il ne peut porter à bout de bras et seul des projets littéraires d’envergure qui doivent être normalement accessibles à tous, car ils font partie du patrimoine culturel d’enrichissement de la collectivité. Ainsi l’État a sa part de responsabilité, de même qu’il est responsable des gens qui lisent de moins en moins et tous la même chose. Les marchands de livres aussi, qui vendent du papier toilette de trois cents feuillets aux lecteurs crédules. Et les lecteurs, qui laissent ronfler leur esprit critique et achètent des rouleaux par paquet de six.
Le Passage du Nord-ouest n’est qu’au début de son aventure. Fidèle au lieu géographique du même nom, la maison d’édition ne fait qu’amorcer un parcours plein d’embûches, long et difficile, et peut-être se fera-t-elle encorner par la pointe d’un iceberg, aussi gros que la maison Hachette, par exemple. Mais tout le plaisir, à ce jour, est pour nous, et nous l’aurons bien cherché.
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