« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Parole d’éditeurs
Publié le mercredi 22 décembre 2004
Il était une fois un libraire à l’esprit curieux qui aimait beaucoup les livres, une traductrice à l’époque débutante qui rêvait de faire partager sa fascination pour la Russie, et un texte magnifique, un essai sur la lecture et les livres écrit par Chalamov, un des plus grands écrivains russes du XXe siècle.
Le hasard a fait que le libraire et la traductrice étaient père et fille, et que le texte en question ne trouvait pas d’éditeur en raison de sa brièveté.
Les éditions Interférences sont nées de ces coïncidences en 1992, sans véritable projet au départ sinon de rendre ce texte accessible au lecteur français. Un investissement minime, un imprimeur remarquable, un dessin spécialement fait pour la couverture, et Mes Bibliothèques, une plaquette de 56 pages, était lancée sur l’océan des livres...
Les deux éditeurs amateurs, qui démarchaient les librairies parisiennes à pied et à bicyclette, furent eux-mêmes surpris de l’accueil fait à leur petit livre, tant par les libraires que par la presse. Mille exemplaires, puis deux mille... Pour un éditeur débutant qui se distribuait tout seul, avec tous les aléas que cela entraîne, ce n’était pas si mal ! Encouragés par ce succès, ils songent alors à un deuxième livre.
Nouvel hasard, nouvelles coïncidences : la découverte d’articles parus dans la presse de l’émigration russe et racontant l’histoire d’une librairie à Moscou de 1919 à 1923, pendant la Terreur et la guerre civile. Des écrivains et des philosophes s’étaient lancés dans le métier de libraires pour sauver les livres de la destruction et les écrivains de la famine, allant même jusqu’à vendre des plaquettes écrites à la main et illustrées par leurs auteurs, dont certains célèbres, pour leur procurer de quoi manger. Le hasard, encore lui, met entre les mains de nos éditeurs quelques exemplaires rarissimes de ces éditions manuscrites. Quelle belle aventure que celle de ces sauveurs, de ces gardiens des livres ! Ne méritent-ils pas que leur exploit passe à la postérité ? Et c’est la naissance, en 1994, des Gardiens des livres, l’histoire de ces libraires peu communs, accompagnée de fac-similés en couleurs, dessins et poèmes.
Dès lors, à petits pas et au fil des découvertes, les éditions Interférences publient des textes inédits en français, choisis selon des critères tout à fait subjectifs : les goûts personnels des deux responsables. Pour les amateurs de non-sens et d’humour noir, un recueil inédit d’Ambrose Bierce, La Vague de l’océan. Pour les amateurs de fantastique, Diableries moscovites, histoires hoffmanesques inventées par un bibliophile moscovite amoureux de sa ville, de ses légendes et de ses secrets, qui voulait écrire Les Mystères de Moscou... Les Frères Sérapion, qui réunit les manifestes d’un courant littéraire pétersbourgeois hors norme des années 20, et une nouvelle loufoque d’un humour grinçant. Toujours dans le domaine russe, La Madone Sixtine, deux essais de Grossman, l’auteur de Vie et destin, et Petrograd an 1919, de Zinaïda Hippius, une chronique au jour le jour de la vie dans la Russie bolchevique pendant la guerre civile avec, pour couverture, une superbe gravure d’une artiste de Saint Pétersbourg. Voulant élargir l’éventail de leurs choix et ne pas se cantonner à la littérature russe, ils font découvrir l’œuvre inconnue et ambiguë de Louisa May Alcott, l’auteur des Quatre filles du Dr March, en publiant deux de ses romans noirs parus à l’époque sous des pseudonymes, Derrière le masque et Secrets de famille, (un troisième, d’une veine plus fantastique, Les Yeux de lady Macbeth, doit paraître en janvier 2005), et Le Vent, de Dorothy Scarborough, qui fut porté au cinéma par Sjöström, avec Lillian Gish dans le rôle principal, un grand roman sur le Texas écrit par une femme fascinée par la nature et les maladies de l’âme.
Outre le choix des textes (nous ne publions que des livres que nous achèterions nous-mêmes si nous les rencontrions dans une librairie), l’accent est mis sur la présentation (papier, caractères, soins apportés à l’impression), et la couverture, toujours en noir et blanc, choisie en fonction de chaque livre. Et là, travailler avec des imprimeurs-éditeurs comme M. Thomas (Plein Chant) et M. Monti (Le Temps qu’il fait) est à la fois une chance et un plaisir.
Plus de dix ans ont passé. Le libraire a pris sa retraite, la traductrice a beaucoup traduit pour divers éditeurs, surtout Gallimard et José Corti, mais aussi Verdier (entre autres Oulitskaïa, Bouïda, Pasternak, Andreïev, Chalamov...), et les éditions Interférences, qui ont déjà réimprimé leurs premiers titres, se sont dotés d’un diffuseur-distributeur, la maison Belin. Ce qui leur permet d’atteindre un plus large public, surtout en province et à l’étranger, grâce au travail des représentants et localement, celui de libraires passionnés. Elles s’efforcent désormais d’avoir un rythme de publication plus régulier, deux ouvrages par an.
Requiem
recueil de 16 poèmes
par Anna Akhmatova (1889-1966)
édition bilingue illustrée
Non, je n’étais pas sous un ciel étranger
Ni réfugiée sous une aile étrangère,
J’étais alors aux côtés de mon peuple,
Là où pour son malheur mon peuple se trouvait.
1961
Considérée comme l’un des grands poètes russes du XXème siècle, Anna Akhmatova, représentante de l’Âge d’argent dans le Pétersbourg d’avant la guerre de 14, refusa de quitter la Russie bolchevique bien que le nouveau régime lui fût profondément étranger. Si elle ne fut jamais arrêtée, elle n’en traversa pas moins des épreuves douloureuses : son premier mari, le poète Goumiliov, fut exécuté, son fils et son troisième mari arrêtés et envoyés dans des camps. Elle-même ne put presque rien publier pendant des années, à part quelques poèmes, et vécut toute sa vie dans la misère et la disgrâce. Figure légendaire de St-Pétersbourg-Leningrad et de la poésie, (voir les Entretiens avec Anna Akhmatova, de Lydia Tchoukovskaïa, parus chez Albin Michel en 1980), elle joua un grand rôle dans la vie de Joseph Brodski.
Le Requiem, composé pendant la Terreur et dédié aux victimes des répressions, est un recueil poignant et superbe.
Les éditions Interférences en publient une nouvelle traduction, en accordant cette fois encore une grande attention à l’aspect esthétique, et en l’accompagnant d’une préface.
Remarque : ce recueil n’est pas inédit en français, il en existe plusieurs traductions parues dans des revues et des anthologies, ainsi qu’aux éditions de Minuit. Mais la beauté de ces poèmes justifie à notre avis une nouvelle traduction et une nouvelle édition, ne serait-ce que pour familiariser le lecteur français avec le nom de ce poète encore assez méconnu en France.
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