« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
vendredi 13 novembre 2009, par
Légendaire par la forme « expérimentale » qu’il adopte pour traiter de l’idée de chaos et du fonctionnement erratique et discontinu de la pensée, ce texte est un incunable des années 60, salué dès sa sortie comme un événement, et sans aucun doute le chef-d’œuvre de B.S. Johnson.
Grâce à l’aimable autorisation des éditions Quidam, la préface de Jonathan Coe, ici disponible en libre accès, donne un avant-goût aux lecteurs francophones de ce texte unique.
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Dans un pays où règne l’amnésie littéraire, B.S. Johnson est déjà un écrivain oublié. Lorsque je mentionne son nom, c’est toujours le même regard : un regard vide et perplexe. Il est mort depuis moins de trente ans, ses livres sont épuisés et les vagues successives de la mode littéraire ont effacé son nom de la mémoire collective. Pourtant, en 1969, à la sortie des Malchanceux, la critique fut assez audacieuse pour voir en Johnson « le jeune écrivain anglais le plus important de sa génération ». Hyperbole commerciale ? Possible. Ou peut-être est-ce Johnson lui-même qui a signé cette phrase : le personnage ne l’aurait pas renié. La phrase n’en demeure pas moins juste.
Au coeur de son oeuvre, Les Malchanceux est le quatrième de ses sept romans. Le premier, Travelling People, fut décrit par Anthony Burgess comme « original dans le sens où le sont Tristam Shandy et Ulysses », quant à Christie Malry règle ses comptes, le sixième, il bénéficia du soutien de Samuel Beckett, que l’on peut difficilement soupçonner de légèreté en matière de quatrième de couverture. À l’époque, Johnson était l’un des écrivains britanniques les plus connus – à défaut d’être le plus vendu –, célèbre pour ses prises de position intransigeantes sur le conservatisme ambiant des cercles littéraires, et pour les dispositifs remarquables qu’il mettait en oeuvre dans ses livres : qu’il s’agisse de pages trouées ou, bien sûr, d’un livre en boîte dont les chapitres ne sont pas reliés. On le voyait sur les plateaux de télévision beaucoup plus souvent que bon nombre d’écrivains aujourd’hui. Il officiait aussi en tant qu’habitué pour le moins tonitruant à des rencontres d’écrivains, telles que les Rencontres Annuelles de la Société des Gens de Lettres par exemple. Et pourtant, depuis son suicide en 1973, à l’âge de quarante ans, c’est l’oubli presque total. Deux romans réédités dans les années 80 ne connurent qu’un succès d’estime, même si son oeuvre est devenue culte auprès d’un public d’initiés : à la fin des années 90, des exemplaires des Malchanceux se vendaient à des prix dix fois supérieurs à celui d’origine. Inconnu du grand public, choyé des collectionneurs : voilà un destin peu commun pour un romancier accessible, sérieux et talentueux. Il est temps que B. S. Johnson soit largement redécouvert.
Certains admirateurs ne manqueront pas de s’étonner en s’empressant d’ajouter qu’à son époque, Johnson était loin de faire l’unanimité. S’il refusait l’étiquette « d’écrivain expérimental » – privilège d’auteur ! –, son approche de la littérature indisposa fortement la majorité de ses contemporains. Né à Hammersmith en 1933 et, après une scolarité chaotique en raison de la guerre et des évacuations, et dédaignant l’université, B.S. Johnson occupa divers emplois de comptable dans sa jeunesse. Mais au milieu des années 50, il rejoignit finalement le King’s College en tant qu’étudiant adulte. C’est là, au cours de ce qui n’était qu’une initiation à la littérature occidentale, qu’il fit la rencontre de Sterne, de Joyce et de Beckett, pour en faire aussitôt ses idoles et maîtres. L’écriture trouve dans leurs oeuvres son principe essentiel : questionner le roman, révéler les artifices formels propres au genre et dénoncer les auteurs qui se soucient de la seule linéarité narrative. Selon lui, après Joyce, on ne peut plus écrire à la manière de Dickens : « Peu importe le talent des auteurs qui s’y risquent », ou encore, juste avant sa mort : « Ce type de roman n’est pas adapté à notre époque, c’est une façon d’écrire anachronique, inacceptable, illogique et absurde. »
Dans le même essai, tiré du recueil de textes en prose Aren’t You Rather Young to be Writing Your Memoirs ?, Johnson établit une courte liste d’auteurs à sauver, « ceux qui écrivent par nécessité, parce que c’est important, parce que c’est important que l’on écrive par nécessité. » Une liste dont sont délibérément exclus les écrivains les plus célèbres et les plus conventionnels de son époque. Les marginaux, à ses yeux, ce sont eux. Sans se sentir élitiste ou réservé à un certain public, Johnson se considérait surtout victime des caprices de la critique et du public. Comment en effet expliquer autrement leur insensibilité quant à ses innovations fulgurantes et l’ingéniosité mise à explorer formellement le genre du roman ? En d’autres termes, il aspirait à une certaine reconnaissance, mais une reconnaissance redéfinie selon des critères bien personnels.
On retrouve souvent chez lui cette forme de puritanisme littéraire. Dans un style tout aussi catégorique et parfois insupportable, il tient par exemple à redéfinir le rôle du romancier. Selon lui, et il insiste, celui-ci ne doit en aucun cas écrire de la fiction. « Raconter des histoires, c’est raconter des mensonges. » Voilà bien la formule sacrée de Johnson. Et malgré l’attention qu’il portait au style et à la forme, dépassant en cela une démarche purement autobiographique, l’invention, le « faire semblant » n’avaient aucune raison d’être dans un roman. Un romancier honnête (l’une des qualités qu’il encensait) devait se contenter d’un seul et même sujet : les faits quotidiens de la vie. « Comment peut-on faire passer la vérité par le biais de la fiction ? », s’interrogeait-il, avant de conclure sur un ton péremptoire : « Ces deux mots, vérité et fiction, sont opposés, en toute logique, rien ne peut les réunir. » Et en toute logique johnsonienne, ce paradoxe ne l’empêcha jamais d’écrire, parce que : « Le roman est une forme, tout comme le sonnet ; et dans les limites de cette forme, on peut choisir d’écrire la vérité ou d’écrire de la fiction. J’ai choisi d’écrire la vérité sous la forme d’un roman. »
Au bout du compte, la théorie de Johnson, aussi stupéfiante que soit sa volonté affirmée de réduire la littérature à une sorte de mémoire idéalisée, s’avéra des plus contraignante. Dans son dernier roman, publié à titre posthume, See The Old Lady Decently, il s’efforce de remonter au plus loin dans son histoire familiale, et le résultat a quelque chose, à la lecture, de forcé, d’imprécis voire de lassant.
Avec Les Malchanceux, nous sommes confrontés à tout autre chose. Ici, les deux partis pris théoriques – innovation formelle et volonté de vérité – s’unissent pour donner naissance à une oeuvre littéraire étrange, forte, envoûtante.
Un livre dans une boîte. Pourquoi ? La genèse des Malchanceux, c’est Nottingham, un samedi après-midi. Johnson, envoyé par son journal pour couvrir un match de football, y est de passage. La littérature ne nourrissant pas son homme, tout au long de sa carrière d’écrivain, il a dû accepter des emplois alimentaires, pigiste ou prof remplaçant le plus souvent. À cette époque, il travaillait comme journaliste sportif pour l’Observer. Il écrira plus tard : « Lorsque chaque semaine, on couvre un match de foot dans une ville différente, voyager et circuler dans un endroit étrange et inconnu devient presque un acte mécanique et inconscient. » C’est dans cet état d’esprit qu’il arrive à la gare centrale de Nottingham, il connaît la ville, mais il ne s’en rend pas compte tout de suite.
En fait, c’est là qu’il avait fait la rencontre de Tony Tillinghast, un ami proche, universitaire qui, avant d’être emporté par un cancer quelques années auparavant, avait vécu et travaillé dans cette ville. Ils s’étaient rencontrés à la fin des années 50, Tony était alors en licence à l’université de Nottingham et avait aidé Johnson au montage de Universities’ Poetry, un magazine littéraire étudiant, diffusé à l’échelle nationale. Le roman couvre le passage de l’austérité guindée des années 50 au nouvel esprit permissif des années 60, mais de manière générale, Les Malchanceux n’offre qu’un modeste aperçu social de l’époque. Écrivain engagé ? Oui. Mais l’engagement de Johnson, on le retrouve plutôt dans de multiples participations au sein de syndicats d’écrivains et de réalisateurs. Ses romans restent en grande partie apolitiques, ils concernent avant tout le personnel et l’intime. À la toute dernière page du roman qui suivra, RAS Infirmière-Chef, il reconnaît que ce roman n’est qu’une « représentation fragmentaire de son esprit ». Il en va de même pour Les Malchanceux.
Alors, que se passait-il, dans cet esprit, dans cette tête, ce samedi après-midi alors que Johnson s’attelait à faire le compte rendu de son match de foot ? Les souvenirs de Tony affluèrent, désorganisés, mouvement confus qu’interrompaient seulement le match et la rédaction du compte rendu. La confusion, la structure refusée par le flux des souvenirs, il fallait la raconter, et le plus fidèlement. Mais cette spontanéité impossible à contrôler, découvrit-il, était « contredite par le fait qu’un livre soit relié : le livre relié impose un ordre, contraint par la pagination, au matériau brut. » Et comme toujours avec lui, la solution à ce problème fut encore radicale : les pages des Malchanceux ne seraient en aucun cas reliées.
Encore un paradoxe. Dans sa vie comme dans l’écriture, Johnson était un homme extrêmement ordonné et il aimait exercer un pouvoir absolu sur ce qu’il écrivait. « Si l’imagination du lecteur réussit à s’imposer à mon texte, alors c’est que j’ai raté mon coup. » Écrire un texte complètement « ouvert » comme Les Malchanceux aurait dû l’être s’il avait suivi sa théorie à la lettre, l’aurait sans doute horrifié. Contrairement au Français Marc Saporta, dont le roman Composition I se présente aussi sous forme non reliée, Johnson opta finalement pour un compromis. Seuls sont signalés, sur les 27 chapitres non reliés que compte Les Malchanceux, le premier et le dernier afin de donner une forme plus conventionnelle au livre. Les autres parties peuvent être lues dans n’importe quel ordre ; il n’en demeure pas moins qu’un chapitre d’une certaine longueur, douze pages par exemple, relève malgré tout d’une séquence narrative classique et suspend ponctuellement le caractère aléatoire voulu par l’auteur. « À aucun moment, aujourd’hui comme hier, je n’ai pensé avoir complètement résolu le problème, admit Johnson plus tard, mais je continue à penser que mon idée permettait de s’en approcher au plus près ; et même si, d’une certaine manière, j’étais encore loin du compte, l’idée du livre non relié était un procédé efficace pour réussir à rendre le fonctionnement aléatoire du fonctionnement de l’esprit. »
Je me demande parfois à quel point la démarche de Johnson était sérieuse, et si une infime partie de lui n’aurait pas admis que le format des Malchanceux était avant tout un excellent moyen d’attirer l’attention. On peut aussi penser que son désir de publier, une fois dans sa vie, un livre dans une boîte n’était pas quelque chose d’amusant. Si les éditeurs anglais surent faire preuve d’un certain courage en publiant le roman sous la forme souhaitée par Johnson, les lecteurs hongrois eurent moins de chance, le contexte économique imposant une traduction reliée. Ce qui obligea Johnson à donner quelques explications dans une introduction écrite pour l’occasion :
« Un autre procédé susceptible de produire un effet semblable à celui de l’édition anglaise m’est venu à l’esprit. C’est la raison pour laquelle un symbole différent est imprimé au début de chacun des vingt-cinq chapitres qui se trouvent entre les deux extrémités, intitulées respectivement Premier et Dernier. À la dernière page du livre, on retrouvera tous ces symboles mais cette fois, imprimés côte à côte. Le lecteur suffisamment intéressé est ainsi invité à se conformer au mode d’emploi ci-dessous : après avoir détaché la dernière page (vous pouvez aussi la reproduire ou la recopier dans le cas où cet outrage viendrait heurter votre sensibilité de bibliophile), puis séparé les vingt-cinq symboles en les découpant, vous les placerez à l’intérieur d’un récipient approprié. Puis, il vous faudra secouer le tout assez vigoureusement afin d’être certain de la qualité du mélange. Enfin, les yeux fermés, vous pourrez procéder à un tirage au sort. Au fur et à mesure de leur apparition, vous numéroterez les symboles de un à vingt-cinq. Le choix du récipient est laissé libre : en Angleterre, c’est un chapeau que l’on utilise traditionnellement lors de tels jeux de hasard, et il serait fâcheux que l’on ait recours à un couvre-chef de nature militaire pour ce genre de divertissement littéraire. N’importe quel accessoire ménager fera tout aussi bien l’affaire : bols, casseroles, boîtes à oeufs, poubelles, ou tasses ; n’ayez surtout aucun scrupule à profiter de cet accessoire un peu démodé mais toujours en usage dans certains foyers anglais, je veux parler ici du vase de nuit ou pot de chambre, je n’en serai nullement offensé.
Ainsi, quel que soit son choix en matière de récipient, le lecteur aura bien un ordre aléatoire à sa disposition entre le chapitre Premier et le Dernier. Il sera prêt désormais (ou après une pause au cas où toutes ces manipulations l’auraient un peu épuisé) à commencer sa lecture. D’abord le chapitre Premier, puis les autres en fonction des symboles tirés au sort. Et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il ait terminé le chapitre correspondant au vingt-cinquième dans l’ordre de sa lecture choisie de manière aléatoire. C’est à ce moment-là, qu’il pourra enfin lire le chapitre intitulé Dernier.
Il va sans dire que cette procédure requiert du lecteur certaines qualités habituellement réservées aux fonctionnaires ou aux employés de bureau. Mais cela ne devrait pas lui demander un effort colossal. Le lecteur paresseux pourra toujours se rabattre sur la procédure classique et soumettre sa lecture à l’ordre imposé par la reliure. S’il refuse ainsi de prendre part aux réjouissances proposées, c’est bien sûr, son droit inaliénable ; cependant, inutile de préciser qu’il passera à côté d’une expérience peu commune (sinon unique) et sans doute de l’effet recherché par votre serviteur. Ce qui est aussi un droit inaliénable.
Cela dit, et c’est inévitable, le lecteur hongrois ne pourra éprouver la sensation physique de désintégration et de fragilité que procure la lecture de ce livre dans son édition originale ; une métaphore du fonctionnement aléatoire de l’esprit, comme je l’ai indiqué plus haut. »
Désintégration et fragilité : ce sont bien ces thèmes qui travaillent Les Malchanceux et lui donnent une tonalité empreinte d’un trouble et d’un questionnement mélancolique. La prose de Johnson, comme dans Chalut, le roman qui précède, doit beaucoup à celle de Beckett, celle de L’Innommable tout particulièrement : longues phrases aux circonvolutions multiples, que ponctuent de simples virgules, enchâssements et surdéterminations ne parviennent-ils pas à entraîner le lecteur dans l’émotion que ces intenses souffrances évoquent ainsi ? Les souvenirs de son amitié avec Tony semblent souvent des plus banals : discussions animées dans les pubs de Nottingham, où on parle littérature (celle de Johnson surtout, il faut bien l’avouer) sous les yeux de femmes et d’amies très attentives et pour le moins pressées de retourner à leur fourneau afin de préparer le repas de ces messieurs : impossible, en matière de sexisme, d’échapper au réalisme un peu glauque de l’époque. Cependant, ce roman trouve une profondeur et une générosité dans l’énergie dont fait preuve Johnson pour rendre compte de ces détails, dans la précision obstinée de ses observations, de ses souvenirs, dans la manière aussi de célébrer l’amitié masculine et la vie intellectuelle provinciale. Amateur éclairé en matière d’architecture, il est capable de s’enflammer des lignes durant, sur la gare de la ville, les lycées techniques, les stades de foot et les pensions de famille. Il décrit les rivalités amicales et les luttes intestines qui agitent le petit monde des reporters sportifs. Et bien sûr, il revient, une fois encore, sur son grand amour, le premier, cette femme qu’il appelle « Wendy » : un amour d’étudiant qu’il a célébré (exorcisé aussi) dans plusieurs de ses romans et d’innombrables poèmes. Si cette rupture n’avait rien d’extraordinaire, deux chemins se séparent simplement, ce fut pour Johnson, sa tendance à craindre de manière instinctive toute forme de trahison est à la fois grotesque et touchante, un événement qui jeta une ombre sur le reste de sa création littéraire et de sa vie affective ; c’était plus fort que lui, il fallait qu’il en parle dans ses textes, des années plus tard, et même après un mariage heureux.
Impossible de terminer sans évoquer le plus grand paradoxe, et ce n’est pas le seul, que l’on trouve dans Les Malchanceux : bien que le roman se veuille une élégie, un éloge à Tony, à sa personnalité – Johnson réalise ici la promesse faite à son ami sur son lit de mort, « T’en fais pas mon pote, j’écrirai tout » –, il est davantage un portrait saisissant de l’auteur que de son prétendu sujet. Nulle provocation dans ces mots si l’on veut bien se pencher un instant sur le texte. Lorsque Tony, apprenant la gravité de sa maladie, écrit une lettre à Johnson, ce dernier réagit ainsi : « La gravité de son état, j’en ai eu la preuve pour la première fois lorsqu’il n’a pas pu venir à Londres pour la soirée en l’honneur de la publication de mon livre [Travelling People], dans mon appartement, ce roman qui n’aurait rien été sans son travail, son attention. Il leur était même dédié ! J’étais sidéré, ça me contrariait, en clair, j’étais furieux, à l’idée que lui, que tous les deux aient pu se trouver une excuse débile pour rater une occasion si importante, qu’on allait pas pouvoir partager cet événement. »
Réaction pour le moins égocentrique de la part d’un homme qui apprend que son meilleur ami va bientôt mourir d’un cancer. Sans doute. Mais on ne peut s’empêcher de voir une certaine candeur dans cette volonté de sincérité. Cela dit, ce qui nous est révélé dans Les Malchanceux va bien au-delà de la simple candeur. Peu importe les circonstances, Johnson était tout simplement incapable de dissimuler ses sentiments. C’est certainement ce qui explique pourquoi il était aussi impopulaire dans les cercles littéraires empesés, bien plus que la nature prétendument expérimentale et inaccessible de son oeuvre. Si les contemporains de Johnson n’ont jamais vraiment accordé à ses romans toute la reconnaissance attendue, c’est parce qu’ils les confrontaient à un défi émotionnel beaucoup plus que formel. Fidèle à ses origines prolétaires, il ne fréquentait pas les cercles intellectuels d’Oxbridge et, au travers de son engagement syndical, il ne craignait pas de se frotter aux affaires parfois troubles qui sont inévitablement liées à l’activisme politique. On comprend mieux le malaise de l’establishment littéraire. Trop de crudité, trop de franchise dans cette manière d’exposer ses sentiments. Ces livres étaient dénués du vernis de politesse et du manque d’assurance pour lesquels l’Angleterre a toujours admiré ses écrivains.
Mais les temps changent, et il se pourrait que l’heure de B.S. Johnson ait enfin sonné. Depuis le début des années 90,avec l’apparition des livres de Blake Morrison, de Nick Hornby ou de Frank McCourt et de bien d’autres, on a assisté à un renouvellement du genre de l’autofiction, auquel semble bien appartenir Les Malchanceux, et l’on ne se scandalise plus du franc-parler, plutôt attendu aujourd’hui, parfois même exigé, de nos auteurs de la gente masculine. Et dans la manière de montrer la dégénérescence et la destruction arbitraire que le cancer inflige au corps, Les Malchanceux apparaît aussi comme un texte contemporain presque surnaturel, en ce sens qu’il anticipe les récits de maladie glaçants mais courageux (de Ruth Picardie et John Diamond par exemple) qui dernièrement ont rencontré un succès d’estime mérité.
À son époque, le livre inclassable de Johnson (récit, roman, peu importe l’étiquette !) n’avait reçu qu’un accueil mitigé, teinté d’un mépris à peine déguisé pour sa prétention à l’originalité. Aujourd’hui, j’espère qu’il ne sera plus seulement vu comme un rejeton excentrique issu de la vogue expérimentale des années 60.
C’est un livre unique et merveilleux, un classique de son temps, et du nôtre.
Jonathan Coe, Février 1999
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