Lekti-ecriture.com, littérature et maisons d'éditions sur Internet
Contre-feux, revue littéraire de Lekti-ecriture.com

« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis


Accueil du site > Littérature étrangère > Borislav Pekic > Le supplice du pieu d’aubépine

Le supplice du pieu d’aubépine

ou Comment les firmes thébaines Nako, Sina, Darda, Kurta, Dumba & co ont percé les Siméon pour voir s’ils étaient des vampires

jeudi 6 janvier 2005, par Borislav Pekic

Toutes les versions de cet article :

  • [français]

J’étais assis dans la boutique. Le soleil était déjà couché, mais il laissait traîner derrière lui un chaud rayonnement estival, sans lumière, que je pouvais moi aussi sentir sur ma peau. Depuis que j’étais renté de Tsarigrad, je ne supportais pas l’astre du jour. Je recherchais les ténèbres, dans lesquelles je vivais, au demeurant. Je pense que c’était parce que je m’y sentais davantage l’égal des autres personnes. Dans le noir, leurs yeux ne leur servaient pas à grand-chose, et le seul avantage qu’ils avaient sur moi était leur langue. J’étais assis, dis-je, dans la boutique, je ne sais plus très bien moi-même pourquoi. L’heure de faire du commerce était passée et, quand bien même elle ne l’eût pas été, cela faisait déjà des semaines que les clients, à part quelques xenos, n’entraient plus chez nous.

J’entendis tout à coup la porte s’ouvrir et quelques personnes pénétrer dans le magasin. Je m’en réjouis, bien sûr. J’avançai vers eux. Par chance, ton petit Siméonulo était avec moi. Je n’avais donc pas à craindre des malentendus à propos des prix, comme cela arrivait souvent lorsque j’étais seul. Siméonulo avait déjà si bien appris à comprendre mes signes qu’il pouvait traduire mes pensées courantes, quotidiennes, sans grosses erreurs.

Je m’inclinai poliment et dit, par l’entremise du petit Siméon :

- Kalispera kyrii khero poly. Bonsoir, messieurs, ravi de votre visite.

Ils ne répondirent pas. Bon, pensai-je, ce sont des étrangers, comme d’habitude. Pourtant, j’avais une impression bizarre. Quels étrangers, quels clients de surcroît pouvaient-ils être s’ils ne connaissaient même pas le grec ? En Orient, on n’entre pas dans une boutique si l’on ne sait pas l’ellinika. Même les Anglais, dit-on, ont dû l’apprendre, bien qu’il leur soit plus difficile de prononcer un mot étranger que de sortir un ducat de leur caisse. Je me demandai aussitôt si ce ne seraient pas des bandits, des armatoli, des kleftes. Mais je me rassurai en me disant que Siméonulo les aurait d’emblée reconnus et se serait mis à hurler. Comme tous les Siméon, il a du flair pour reconnaître tout ce qui peut nuire à la propriété privée. J’entendais qu’ils hésitaient, chuchotaient, s’agitaient comme s’ils se bousculaient devant le comptoir, chacun poussant l’autre à prendre la parole.

Je fis des signes et Siméonulo hurla :

- Pios iste ? Tha fonazo ! Qui êtes-vous ? Je vais crier.

- Nul besoin de s’égosiller, pappou ! dit l’un d’eux en tsintsare. (Il avait une grosse voix, un peu enrouée, que je ne connaissais pas.) Nous sommes venus seulement parler un peu avec toi.

- Mon grand-père demande si vous n’êtes pas venus pour acheter quelque chose.

- Non, juste pour discuter un peu.

- À mon avis, il vaudrait mieux ne pas discuter, intervint une autre voix qui mélangeait le grec et le tsintsare. Tripissa amessos, mieux vaut percer tout de suite !

- Essis, est-ce vous, Kyr-Darda ? demandai-je par le truchement de Siméonulo. Il m’avait semblé reconnaître cette voix. J’aurais été prêt à parier qu’elle appartenait à quelqu’un de la firme Darda & Kurta, Fards, huiles et parfums.

Il ne répondit pas. Ce fut le premier qui se fit à nouveau entendre, un Thessalien, me sembla-t-il. Je le désignerai ainsi tant qu’il ne se sera pas présenté.

- Nous sommes venus pour parler un peu, pappou.

- Eh bien, parlez. Parler, pensai-je, ne pouvait faire de mal. Au demeurant, cela faisait des mois que personne ne m’adressait plus la parole. Le monde des affaires s’en repentait peut-être et m’envoyait une délégation pour me dire : « Lipoume poly, nous regrettons infiniment, il s’agissait d’une erreur ! » Et déjà j’imaginais comment mettre à profit ce changement d’attitude des Thébains pour le bien de la Firme, j’envisageais de leur vendre quelque chose en gage de nos futurs rapports amicaux. Ils ne pouvaient faire autrement que nous acheter une bricole s’ils désiraient réparer un peu les torts qu’ils nous avaient causés en nous mettant au ban de la ville.

- D’accord, repris-je, mais ne fouillez pas partout et n’essayez pas de passer derrière le comptoir, sinon, je crierai !

Cette menace provoqua des remous. J’entendis : “Qui va crier ?

- Le vieux va crier !

- Mais il ne peut même pas cracher !

- C’est l’enfant qui va crier !

- Je ne pense pas qu’il osera !

- À mon avis, il vaudrait mieux commencer à percer avant que tout le monde se mette à crier !” Il me sembla alors reconnaître les voix d’autres firmes tsintsares. Je pressai Siméonulo de demander :

- Est-ce vous, Kyr-Darda ? Est-ce vous, Kyr-Kurta ? Est-ce vous, Kyr-Spirta ?

À nouveau, il n’y eut pas de réponse. Le Thessalien dit :

- Se lene Simeon ? Tu t’appelles bien Siméon ?

J’acquiesçai d’un signe de la tête.

- Siméon de Szeged ?

Je confirmai à nouveau.

- Et tu étais sous les remparts de Szeged ?

Je fis oui.

- En septembre 1566 ?

- Oui.

- Pourtant, tu n’es pas revenu de là-bas ?

Non, confirmai-je, toujours d’un signe de la tête.

- Tu es revenu de Tsarigrad.

J’approuvai.

- D’un tafos, d’un tombeau à Tsarigrad ?

Là, je me fâchai. Que venait-il me chanter là avec ce fichu tombeau ? Je fis de nombreux gestes et Siméonulo traduisit :

- De quel tombeau parlez-vous ? demande mon grand-père. Qu’est-ce qui vous passe par l’esprit ? Je suis revenu de la citerne Iaribatan !

- Et qu’est-ce que tu faisais dans cette prétendue citerne ? Je fis de la main un geste d’énervement. En quoi cela les concernait-il ?

- Nous te demandons de nous répondre bien gentiment. Je leur fis signe de me laisser tranquille : je n’avais rien à leur répondre.

- Vous voyez bien ! fit la voix de la firme Darda. Il vous avoue lui-même qu’il n’en sait rien. Il vaudrait mieux percer tout de suite et rentrer chacun chez soi.

- Que faisais-tu dans cette citerne, le vieux ? demanda le Thessalien.

Je haussai les épaules : j’ignore ce que j’y faisais.

- Tu ne sais pas ce que tu y faisais ?

Non.

- Et combien de temps y es-tu resté ?

Je leur fis comprendre, en me servant de la mimique et de mes doigts, que j’y étais resté environ trois ans.

- Et tu n’as aucune idée de ce que tu as pu faire pendant trois années sous la terre ?

Je confirmai que je n’en savais rien.

- Pas la moindre ?

Non.

- Alors, le vieux, dit le Thessalien en adoucissant sa voix, c’est que tu étais nekros, que tu étais mort.

Là, je perdis un peu pied. Je n’arrivais pas à voir où ils voulaient en venir. Je pensais bien qu’ils avaient eu vent de mon séjour dans la citerne Iaribatan, et de l’impression que j’y avais eue d’être mort, comme je l’avais raconté à la famille, un peu par signes, un peu par écrit.

- Alors c’est cela qui vous préoccupe ? Afto ine ? C’est cela ? fis-je demander à Siméonulo.

- Nai afto ine. Oui, c’est cela.

- Et c’est pour cela que vous êtes venus ? demande mon grand-père.

- Oui.

- Mais lui, il dit qu’il n’était pas mort !

- Ah oui, il dit qu’il n’était pas mort ! Comment cela, ma ton Theon, quand il ignore ce qu’il a fait pendant trois ans sous terre ?

Et là, je commis une erreur. Je tentai de leur expliquer, par l’entremise du petit Siméon, ce que j’avais ressenti alors, et ceci de manière honnête, en faisant appel à la philosophie et à la logique.

Alors que j’aurais dû tout simplement leur mentir. Leur dire, par exemple, que je pêchais du poisson sous terre. Oui, que je pêchais du poisson dans la citerne et que j’allais le vendre sur les marchés de la Corne d’Or. Pour des commerçants, cela aurait été compréhensible. Après, cela ne les aurait nullement gênés que j’eusse été effectivement mort. Mais je calculai mal mon coup et fis dire à Siméonulo :

- Écoutez, messieurs, il se passe entre terre et ciel des choses bizarres et inexplicables…

- Nous le savons, le vieux. C’est justement pour cela que nous sommes ici. C’est pour cela que ces honorables messieurs m’ont fait venir de Volos. Ces honorables messieurs n’aiment pas les choses bizarres et inexplicables qui se passent entre terre et ciel. Ces messieurs sont des commerçants et ils considèrent que ces choses bizarres et inexplicables qui se passent entre terre et ciel nuisent au commerce.

J’expliquai par l’entremise de Siméonulo que je pensais à des choses bizarres du point de vue philosophique.

- Remballe ta philosophie de somnambule, Njago ! dit la firme Kurta, et le Thessalien reprit :

- Sauf si elle permet de nous expliquer, de manière claire et concise, ce que vient faire derrière un comptoir de Thèbes un homme qui a son tombeau à Tsarigrad, dans une citerne d’eau potable.

- Tout d’abord, déclarai-je par la voix de Siméonulo, ce tombeau n’est pas le mien, mais celui de mon grand-père.

- De Siméon de Tsarigrad ?

J’acquiesçai. Je voyais qu’ils avaient mis le Thessalien au courant de tout, mais j’ignorais pourquoi.

- Et où est-il maintenant ?

Je montrai la terre : dans sa tombe, sans doute.

- Comment le sais-tu, le vieux ?

J’expliquai par gestes qu’il était mort.

- Et où est-il mort ?

Je montrais du doigt le plafond : ici.

- À Thèbes ?

- Oui.

- Et où est-il enterré ?

Je pointai le doigt en direction de la ville : ici.

- À Thèbes.

- Oui.

- Alors qu’a-t-il besoin d’un tombeau à Tsarigrad ?

Je vis que j’allais devoir aborder le sujet de la folie du grand-père, mais je savais que je n’arriverais jamais à rien faire entendre à ces gens-là. Dès que je me mis à faire des gestes, lents et bien distincts afin que Siméonulo eût le temps de traduire ma gesticulation le plus justement possible, et avouai que cette affaire de tombeaux était bien embrouillée et que pour la comprendre il fallait être au courant des spéculations familiales les plus intimes, tel le désir de se transformer en cheval sauvage, et qu’il valait mieux dire que… le Thessalien m’interrompit sans ménagement.

- Tu ferais mieux de reconnaître que ce tombeau est le tien, pappou ! - Et on devrait commencer à percer ! ajouta la firme Darda.

Là, je commençai à m’inquiéter sérieusement. Étant donné que Kyr-Darda, de la firme Darda & Kurta, Fards, huiles et parfums, avait un défaut de prononciation, j’entendais son « percer » comme « verser », je craignis qu’ils ne voulussent, puisqu’ils n’avaient pas réussi à incendier la maison, mettre le magasin à sac, tout y renverser. Je me mis à me tromper dans mes signes et Siméonulo, effrayé, à s’égarer dans sa traduction. Tout cela aboutit à un incroyable méli-mélo. - Avoue, Njago, que c’est ton tombeau ! Nous sommes des hommes d’affaires, ne nous fais pas perdre notre temps !

- Non, ce n’est pas le mien, s’écria Siméonulo à ma place, même si j’ai cru un certain temps qu’il l’était.

- Nous avons bien dit qu’il était mort ! intervint la voix de la firme Karakota & Fils, Laine, cuir et produits dérivés.

- Je n’étais pas mort, o andres, protesta Siméonulo, je pensais seulement l’être !

- Vous voyez, il le pensait lui-même, me prit au mot la firme Joan Dalametra, Blé et céréales.

- Tripiste, tripiste ! hurla la firme Darda, avec laquelle nous ne nous étions pourtant jamais disputé de marché. Il faut percer sans plus attendre !

- Attendez, bonnes gens, si je pensais être mort, je ne pouvais donc pas l’être, expliqua Siméonulo. Les morts ne pensent pas !

- Il en est qui le font, dit le Thessalien.

Je fis demander à l’enfant :

- Et qui sont ces morts qui pensent ? Oui, qui sont-ils ?

À ce moment-là, je les sentis me saisir les deux bras et me plaquer la poitrine contre le comptoir. Ils avaient sans doute profité de ma confusion pour se glisser derrière mon dos. Siméonulo n’avait pas osé me prévenir, ou bien ils le tenaient lui aussi. Et le Thessalien, qui était celui qui menait la conversation, dit clairement, en détachant bien les syllabes :

- Les vrykolakes, mon ami, les vampires !

L’homme m’expliqua calmement, sans colère ni ressentiment, que depuis mon retour à Thèbes, les nouveau-nés mouraient de manière inexpliquée, les prix, sur les marchés, augmentaient vertigineusement tandis que l’argent se dévaluait, ce qui commençait à causer des pertes et des banqueroutes. Aussi les honorables citoyens de Thèbes, les dignes représentants du commerce thébain l’avaient-ils fait venir de Volos, en Thessalie, lui qui était un honorable fils de vampire, né avec le pouvoir de les reconnaître et de les anéantir. Ils avaient fait appel à lui pour qu’il vérifie si un défunt n’était pas la cause de leurs déboires et, le cas échéant, qu’il débarrasse la ville et le marché de cette calamité.

J’étais plutôt en mauvaise posture. Maintenant qu’ils me tenaient les bras, je n’avais plus aucun moyen de m’expliquer. Heureusement pour moi, Siméonulo, qui était de toute évidence mort de peur, me voyant ainsi le derrière en l’air, prêt à être soumis à un supplice dont il ne comprenait pas le sens, se mit à pleurer.

- Quelles preuves possédez-vous que mon pappous est un vampire ? demanda-t-il.

- L’enfant a raison, bonnes gens, reconnut une firme, Paratanas Frères, import-export de soie et de fil, me sembla-t-il. J’avais remarqué que toutes les firmes de notre branche du maquillage auraient voulu couper court à la discussion et commencer aussitôt à « percer », ou à « verser » comme je le comprenais alors, tandis que celles des autres corporations préféraient s’assurer d’abord qu’ils avaient bel et bien affaire à un vampire.

- Pios bori na dini enguiissi yia kati tetio ? renchérit une autre voix, les bouchers Vangeli, je crois. Oui, qu’est-ce qui nous le garantit ?

- Mes pertes ! s’exclama la firme Darda.

Et Siméonulo alors de dire :

- Pour ce qui est des pertes, notre firme est certainement celle qui en a essuyées le plus dans tout Thèbes.

Cela les laissa perplexes. L’argument était de poids. Kyr-Kurta affirma que les vampires, étant morts et donc dénués d’âme, n’avaient plus le sens de la propriété, si bien qu’il leur était égal de ruiner leur propre maison ou celles des autres, mais en pure perte. Pour ces gens, il était incompréhensible qu’on ne pût, mort ou vivant, faire la distinction entre ses propres biens ou ceux d’autrui. On avança quelques propositions. On rejeta celle qui voulait me faire asperger d’eau bénite et confronter à la croix par un pope, car ce salaud d’expert de Volos affirma que ces méthodes archaïques étaient devenues inefficaces même en Thessalie où les vampires avaient la réputation de n’être pas trop futés. Les autres avaient disposé de plus d’un millénaire et demi pour s’habituer à la croix et la plupart d’entre eux crachaient maintenant dessus, quand ils n’en portaient pas eux-mêmes à leur cou. Quelqu’un d’autre suggéra qu’on m’exposât au soleil, pour voir si je supportais la lumière. L’expert de Volos refusa également cette solution, selon lui beaucoup trop incertaine : il avait, en effet, rencontré des vampires qui travaillaient en plein jour dans des boucheries sans en être nullement incommodés. Mais il les avait reconnus et leur avait appliqué la seule méthode vraiment sûre. En ce qui le concernait, il voulait bien attendre le matin, mais à la condition qu’on lui paie ces heures perdues comme des heures de travail. La firme Darda déclara alors qu’elle ne donnerait pas un sou de plus que ce qui avait été convenu, d’autant plus qu’il n’était que neuf heures du soir et qu’on n’avait déjà que trop dépensé pour régler cette affaire. Il avait fallu, en effet, payer au fils de vampire son voyage aller et retour de Volos à Thèbes. Si l’on refusait d’accomplir, solidairement et sans plus attendre, ce pour quoi on était venu, il s’en chargerait tout seul.

Je sentais qu’on hésitait devant le comptoir. C’était là un argument que toute firme pouvait aisément comprendre. Moi-même, j’éprouvais une inclination de principe à son égard. Mais pas Siméonulo.

- Vous ne lui ferez rien tant que vous ne pourrez pas prouver qu’il est bien un vampire, s’obstinait-il à crier.

- Mais nous le pouvons, dit le Thessalien.

- Vous pouvez quoi ?

- Le prouver.

- Quand ?

- Tout de suite.

- Comment ?

- C’est simple. Nous allons lui percer le derrière avec un pieu d’aubépine. S’il se vide entièrement par le trou, qu’il se dégonfle telle une baudruche et qu’il n’en reste à la fin que sa peau ratatinée, c’est que c’est bien un vampire. Nous brûlerons alors sa dépouille pour libérer la ville du malheur.

- Et s’il ne se vide pas ?

- Alors, bien sûr, c’est qu’il ne s’agit pas d’un vampire.

Lorsque j’appris ce que me réservait cet imbécile de Thessalien, je commençai à me débattre sauvagement. Il était clair pour moi que cet homme de Volos n’était qu’un charlatan et qu’il n’y connaissait rien aux forces du mal, ni aux principes selon lesquels elles agissent. Il y avait plus de logique et de bon sens dans les histoires populaires sur les loups-garous et les vampires que dans son approche « savante » du sujet. Un vrai fils de vampire, produit des visites nocturnes d’un vampire à sa veuve, n’a d’ailleurs besoin d’aucune preuve pour attester que quelqu’un est un vampire : il le reconnaît d’instinct et, sans avoir besoin de prononcer aucune parole, le perce…

Je ne décrirai pas les détails de l’expérience que l’on fit sur moi. Il suffira que je dise que cette trypima, ce perçage du vampire ressemble beaucoup au supplice du pal, au skolops, sauf qu’on n’enfonce pas le pieu jusqu’au bout. Mais ces imbéciles ignorent tout des hommes et des vampires, qui sont les plus heureux des hommes. Évidemment, je ne me suis pas vidé, je ne me suis pas dégonflé telle une baudruche. J’ai juste saigné beaucoup et me suis presque évanoui de faiblesse. Depuis lors, je n’arrive pas à récupérer. La nuit, j’ai toujours froid. Dès que le soir tombe, je ressens le besoin impérieux de bouger pour me réchauffer un peu.

Lorsqu’ils se sont aperçu qu’ils s’étaient trompés sur mon compte, ils ont eu honte. Même la firme Darda & Kurta, Fards, huiles et parfums.

- On peut se tromper. Lipoume poly, je regrette infiniment. Le vampire, c’est sans doute votre grand-père, celui que vous nommez Siméon de Tsarigrad.

Je hochai la tête : sans aucun doute.

- J’espère que vous nous avertirez si jamais il vient rôder autour de la maison comme la plupart des vampires ont l’habitude de le faire.

Je hochai la tête : bien sûr, je n’y manquerai pas.

- C’est le conseil que je vous donne, intervint la firme Darda, car tant que nous ne l’aurons pas achevé, nous ne pourrons pas être tranquille, ni vous non plus, d’ailleurs.

Le Thessalien ajouta :

- Il faut les comprendre, Kyrie. Ces messieurs craignent pour leurs comptes et pour leurs enfants en bas âge. Kyr-Darda, par exemple, vient d’avoir un petit-fils.

Je demandai par l’intermédiaire de Siméonulo si l’enfant était toujours en vie.

- Oui, doxa si o Theos.

- Je m’en réjouis, dis-je par la voix de Siméonulo.

Ils se retirèrent alors, gênés. En partant, ils me dirent, tous en chœur :

- Zito ! Porte-toi bien ! Et fais attention à toi !

Ce qui était bien gentil de leur part, si l’on considère qu’au début ils avaient l’intention de me réduire à l’état de vessie dégonflée…

traduit du serbo-croate par Mireille Robin
Extrait des Profits de Kyr-Siméon, troisième registre de La Toison d’or, © Agone, 2004


Vous pouvez discuter de cette contribution sur les forums de la librairie Lekti-ecriture.com :
cliquez ici pour rejoindre les forums de la librairie Lekti-ecriture.com


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan de Contre-feux, la revue littéraire| Nous contacter | Les lettres d'information | Nous soutenir
Les autres composantes de Lekti-ecriture.com : Les espaces de l'édition indépendante | La librairie Lekti-ecriture.com |Le bloc-notes Lekti-ecriture.com