« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Une condition de l’émancipation prolétarienne
Étude
lundi 29 mai 2006, par Philippe Geneste
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Il y a du courage à rééditer aujourd’hui Culture prolétarienne de Marcel Martinet [1] . Mais il en fallait bien plus à son auteur pour poser, en 1935, les problèmes de la révolution prolétarienne, dans des termes qui n’étaient pas ceux du Parti communiste et du stalinisme. C’est ce courage qui nous permet de lire aujourd’hui une pensée riche de critiques et d’espérances, une pensée non pas sclérosée dans des slogans dictés par les visées politiciennes, mais une pensée forgée au coeur de l’âpreté des luttes internationalistes et, très vite, antibureaucratiques.
Le numéro 1 du Musée du soir, (juin-juillet 1954), dix ans après la mort de Martinet, s’ouvrait sur un article d’Henry Poulaille consacré à l’auteur. Évoquant son œuvre pionnière sur la culture prolétarienne, Poulaille écrivait que Culture prolétarienne est « resté pour quelques-uns leur livre de chevet ». Le livre était paru à la Librairie du travail par les soins de Marcel Hasfeld dans la collection « Histoire et éducation prolétarienne » (à côté de ceux d’Albert Thierry, C. Talès, Victor Serge, Léon Trotski, Rosa Luxemburg…)
La visée du livre est d’interroger la notion de culture. Et, parce qu’on ne part jamais de rien, parce que toujours on pense par la confrontation avec d’autres pensées, Marcel Martinet est allé chercher dans l’œuvre d’Albert Thierry [2] un fil à plomb - le refus de parvenir - et dans Caliban parle de Jean Guéhenno [3], un point de départ critique. Mais si un livre est important, c’est avant tout pour ce qu’il apporte à la réflexion pour les combats d’aujourd’hui. C’est ce que nous voudrions montrer à propos de cette réédition [4].
À l’heure d’Internet, des NTCI, (le goût pour les abréviations n’est-il pas le signe que tout doit aller vite ? les mots eux-mêmes étant trop longs doivent être apocopés, épenthésés, syncopés… jusqu’à y perdre leur signification, on le sait bien), ce livre ne trouvera pas immédiatement sa place. Il en appelle au temps patient de l’appropriation des faits, des représentations, des connaissances, des savoirs ; il en appelle à la mise en ordre de ces savoirs, connaissances, représentations, faits. Bref, les réflexions sur la culture de Marcel Martinet en appellent à la pensée. Qu’on relise ce qu’il expliquait lors d’une conférence, le 25 février 1939, à l’Institut supérieur ouvrier : « Le magnifique essor des techniques industrielles a dépassé infiniment le rythme habituel de l’esprit humain, qui s’essouffle à le suivre, s’agite en désordre et s’égare. Non, nous ne vivons pas dans une époque favorable à la civilisation, favorable à la culture ouvrière, à la culture humaine. Et, à l’intérieur du mouvement ouvrier, les fonctionnaires syndicaux, les militants les plus actifs et les plus dévoués, surchargés de besognes bureaucratiques, d’obligations contradictoires et urgentes, harcelés par les exigences sans cesse renouvelées de la défense et de la lutte quotidiennes, quel loisir leur est laissé pour leur libération personnelle et pour aider à la libération de leurs camarades ? »(Marcel Martinet, « Pour la culture prolétarienne », La Grande Revue (avril 1939), réédition Plein Chant n° 2 (été 1979), p. 78-92. Cf. infra)
« Il faut savoir que la culture est libératrice et que, pour être libératrice, il faut qu’elle soit libre ». La culture n’est donc pas libératrice en soi ; elle l’est selon les modalités d’accès à la production culturelle. C’est ce qui explique que la culture peut être asservissante ou bien libératrice. Ces modalités d’accès et d’exercice impliquent déjà une pratique. Mais cette libre culture que se donneront les travailleurs est une forme active, essentielle, de la lutte contre le fascisme [5], une « forme nécessaire » dit Martinet dans sa conférence « Pour la culture prolétarienne ».
La culture prolétarienne, c’est une culture humaine qui « a pour principe, pour justification et pour but de ne pas viser à une nouvelle hiérarchie entre les hommes, entre les peuples, entre les races, mais au contraire de détruire toute hiérarchie temporelle et sociale, de comprendre tout l’homme, tous les hommes de la terre » [Ibid., p. 92]. La première hiérarchie c’est celle qui institue des contemplateurs devenus consommateurs et des producteurs d’art devenus artistes. L’art prolétarien réunit les deux, implique la pratique de l’art dans les deux postures, enfin réunies en l’homme, d’accueil et de production. La culture est donc un instrument de lutte anti-hiérarchique. Dans cette acception, cette culture est à construire et à s’approprier, non pas pour s’élever à l’extérieur (culture de promotion sociale) mais pour s’élever à l’intérieur de sa classe. Il ne s’agit pas d’une culture pour la réussite sociale, mais d’une culture pour une émancipation individuelle à réaliser collectivement. Ce qui définit la culture est sa fin bien plus que son contenu.
« C’est tout ce qui permettra à tous les hommes de la classe ouvrière [6] de poursuivre, en même temps que leur ascension économique [7], une connaissance des réalités du monde aussi complète que possible et, par cette connaissance, une émancipation et un enrichissement intellectuels aussi développés que possible. » [Ibid., p. 78] ; définition vague reconnaît Martinet.
Soulignons le lien intime entre la lutte syndicale pour de meilleures conditions de vie et la lutte culturelle des prolétaires pour forger ce que Fernand Pelloutier nomme (formule qu’aime reprendre Martinet) la science de leur malheur.
Au final, la culture prolétarienne se résorbera en une culture de tous et toutes par tous et toutes : des formes neuves, des contenus nouveaux verront le jour dont on ne sait rien aujourd’hui. La culture prolétarienne ne se définit pas par des adhésions théoriques déclamatoires, mais dans la constitution collective des conditions d’une libre culture, c’est-à-dire libre de toutes les dépendances consuméristes et capitalistes, élitistes et marchandes, distinctives et discriminatoires. Il y a là un déplacement important : la question de la culture prolétarienne est liée à une production culturelle prolétarienne dans le cadre de rapports sociaux de classes. Il s’agit bien de construire un mouvement exclusivement prolétaire qui entend agir de sa propre force. Les conditions d’exercice de la culture, on le comprend, dès lors, valent plus que le contenu ou plutôt le détermineront durant même cet exercice. Rien n’est fagoté à l’avance, tout se crée en avançant.
Sauves-toi toi-même
« Il ne peut exister de culture populaire tant que le peuple n’exige pas de lui-même de se créer cette culture » [Plein Chant n° 2, op. cit., p. 87] ; cela signifie d’abord, un désir qui soit une reconnaissance/acceptation de soi et non le rêve de soi dans la peau d’un autre. On retrouve le credo anti-hiérarchiste. Il s’agit de récuser les fantasmes, les images véhiculées par la société bourgeoise comme prêts-à-porter pour chacun, arme redoutable d’une uniformisation. Cela signifie ensuite, que le seul recours pour le peuple est en lui-même, il ne doit pas attendre qu’on lui apporte la vérité de l’extérieur, ce qui fut et reste l’erreur des universités populaires.
C’est le fameux « Connais-toi toi-même », doublé d’une volonté d’indépendance de classe où se forge ce désir : accéder à la culture requiert une « décision réfléchie » comme une autonomie d’« initiative du prolétariat » [Culture prolétarienne, op. cit., p. 60]. Dit autrement, on ne s’accomplit soi-même qu’autant que nous construisons les conditions pour une nouvelle société, une société « qui permettra à tous les hommes ce maximum d’accomplissement » [Culture prolétarienne, p. 20].
« Pour moi, je n’ai jamais pu comprendre qu’on se prétende révolutionnaire si l’on n’a pas pour but le relèvement de l’individu, son développement constant, c’est-à-dire l’accroissement continuel de sa liberté », écrit Martinet dans L’École émancipée du 1er avril 1922. Dans « L’art prolétarien » qui date de 1913 il a ce mot : « C’est à l’intérieur de cette individualité nouvelle que nous sommes libres. » [Culture prolétarienne, p. 170]
Vers l’appropriation culturelle
Il faut partir des conditions de vie actuelles, de la connaissance immédiate pour accéder à la connaissance générale qui permet, s’élargissant au pas à pas, d’embrasser et comprendre le monde et l’homme. La culture prolétarienne signifie l’accès du prolétariat non pas à la culture, mais à une appropriation culturelle qui sous-entend la prise en main de la création culturelle. Faire cette distinction, implique une critique, une mise à distance, une prise de conscience, et un travail de conscience sur/dans la culture par le prolétariat.
On ne comprend l’humain que si on comprend ses diverses modalités d’expression dont l’art et la création nous délivrent les clés. Martinet dans le texte de 1939 parle d’une « aspiration à la culture qui est connaissance et possession du monde » [Plein Chant n° 2, op. cit., p.88]
L’émancipation du prolétariat ne s’opèrera pas sans acharnement : il faut que soit entretenu le désir de connaître, de ne pas se laisser prendre dans les mailles de la culture de l’immédiat de la bourgeoisie liée à l’impératif de l’instant et au culte du présent et de la satisfaction par la consommation. Alors, d’où partir ? Martinet répond : du métier, de la vie, de la région ; « des connaissances et une culture fondées sur le métier et le milieu » [Ibid., p.89]. Mais aujourd’hui, cette réponse est insuffisante. Elle l’était probablement, en partie, en 1935, en ce qu’elle ne posait pas une critique de la loi de 1884 qui crée les syndicats qui maintient les prolétaires dans les étroitesses des corporations. Le métier est trop étroit car il n’est plus une forme d’identification sociale, le capitalisme allant vers l’effacement du métier au profit des « compétences » : faut-il réhabiliter le métier ? Non, il faut se prononcer pour une conception nouvelle, celle du travail librement choisi -et non imposé ou précocement imposé ou encore définitivement choisi- ; c’est une condition pour pouvoir aller vers de l’universel, parce que la culture prolétarienne n’est peut-être rien d’autre qu’une culture d’émancipation et cette émancipation, c’est celle de tous et toutes. La visée de la culture prolétarienne est fondamentalement d’essence syndicale émancipatrice : « On ne travaillera utilement et avec joie, chacun dans sa spécialité, que si l’on est pénétré de ce sentiment de l’ensemble, hors de quoi il n’est que velléités, gauchissement, routine aveugle et machinale et, au bout du compte, la défaite et l’abandon. » Cet élargissement culturel, social, est une condition pour réussir une structuration solidaire des professions, des statuts et sous statuts multiples, qui légifère sur l’exploitation des prolétaires. On voit, là, une nouvelle fois, le lien étroit entre la culture de soi et la culture de classe auquel l’organisation syndicale peut seule permettre donner vie.
La culture prolétarienne a une visée générale, collective. Il ne s’agit pas de créer des bantoustans culturels, mais au contraire, d’aller vers une culturation généralisée des faits et gestes. Pour cela, il ne s’agit pas seulement d’apprendre, il faut produire, faire, créer. Martinet ne s’appesantit guère sur ce point. Pourtant, il est crucial. Mais il est très présent chez lui qui pense à la création d’organes d’expression propre du prolétariat. Pas de culture « sans appel à l’expérience, au contrôle critique et à l’initiative » des prolétaires eux-mêmes.
Pour la culture prolétarienne, il y a déjà un milieu propre d’autonomie : le syndicat. Penser cet espace c’est inscrire la culture dans un temps propre, celui du temps où de façon volontaire, on réaffirme le principe des thèses de Marx sur Feuerbach, à savoir qu’il ne s’agit pas pour nous de comprendre le monde mais de le changer. La question culturelle est une pratique. Trop souvent on réduit cette pratique à la lutte à travers les organes idéologiques du mouvement ouvrier ou non, des revues, journaux, etc. Mais, en fait, cette vision n’implique le peuple qu’en temps que spectateur d’une bataille culturelle organisée au sein de la sphère culturelle. Cette sphère est conçue comme une arène des experts, sortes de banquiers en épargnez-vous de penser. Bref le peuple est posé en extériorité de la culture. Il est mis à l’écart. Et c’est déjà une position culturelle bourgeoise que de raisonner ainsi, de procéder ainsi, de donner crédit à ce leurre. La question culturelle ne doit pas être posée ainsi, mais bien par le biais de la pratique culturelle.
Le militantisme syndical qui compte est celui qui ajoute à la dignité des êtres. C’est une idée clé de Martinet. Pour ce faire, ce militantisme doit construire ses lieux, lucidement, en partant de l’état réel du mouvement syndical très majoritairement installé dans une logique bureaucratique et la dérive co-gestionnaire qui l’accompagne jusqu’à faire de certains des syndicats des appareils de la reproduction sociale . Il faut se compter, pour partir à l’assaut non pas de ces forteresses institutionnelles, mais à l’assaut des consciences pour les faire pencher vers l’autonomie prolétaire portée par un syndicalisme horizontal. D’abord créer ces lieux qui pourraient être, pour abuser du texte de Martinet des ateliers des luttes sociales, des Bourses de notre temps, des ouvroirs de l’émancipation prolétarienne. Paraphrasons encore Martinet : il y a nécessité de la culture de soi, il y a nécessité de l’organisation pour la culture de soi, il y a nécessité de la culture pour l’organisation de tous et toutes. C’est une condition pour vaincre l’individualisme, tant celui de la révolte solitaire que celui qui guide les stratégies d’ascension sociale des nouveaux parvenus que sécrètent les organisations bureaucratiques du prolétariat. [Lire Culture prolétarienne, p. 161.]
Un principe, celui de Albert Thierry : « Faire attention. » Faire attention, dit Martinet, « c’est toute l’éducation, c’est la science et c’est l’art, et c’est la vie sociale. » [Culture prolétarienne, p. 161 et sv.] Cela suppose de prendre le temps, en tout lieu et tout temps, de poser la question culturelle sans la surcharger d’interprétations extérieures à ceux qui cherchent à la poser. Déjà Pelloutier : « Ne cessons pas de travailler à l’instruction populaire, de telle sorte qu’éclatant seulement le jour où elle sera faite dans les cerveaux, la révolution sociale nous libère définitivement de l’autorité et de l’exploitation et ne nous laisse plus que la tâche d’améliorer toujours les conditions de notre existence. » [L’Ouvrier des deux mondes (1898) cité par Hugues Lenoir, « S’éduquer pour acquérir la science de son malheur », Les Temps maudits n° 17 (oct-déc. 2003), p.132]. L’expression culture prolétarienne indique, par là, son lien à un contenu, parce que les conflits autour desquels se sont construits les secteurs culturels ne se valent pas tous aux yeux de l’enjeu révolutionnaire. Mais le contenu ne suffit en aucun cas, absolument pas du point de vue d’une pratique culturelle du peuple. Le peuple se libère par son œuvre d’appropriation de l’ensemble de la culture, y traçant les veines de la vie des humbles et des opprimés. C’est par là qu’il va créer, faire advenir, de nouvelles formes culturelles.
Alors quoi ? Eh bien les agents de la culture ce doit être tout un chacun, tout un chacune. La culture prolétarienne, ce n’est pas le négatif de la culture bourgeoise comme on a voulu le faire accroire, elle n’est pas réductible au seul débat d’une culture de classe contre une autre culture de classe, parce que les secteurs culturels se croisent, s’entrecroisent, s’affrontent sur un échiquier de places socialement non équivalentes mais confrontées les unes aux autres. Aussi, c’est au niveau de la position de la production culturelle que se pose vraiment la question de la culture prolétarienne : justesse, ici, de la position des groupes d’écrivains prolétariens défendus par Henry Poulaille. « Nous aussi on a quelque chose à dire », répète Régis Phily.
Dans cette perspective, on comprend que la culture commune dont on nous rebat les oreilles, à gauche comme à droite, aujourd’hui, de l’extrême gauche jusqu’aux milieux bureaucratiques syndicaux, est un immense leurre. Il se poserait, nous dit-on, entre ceux qui sont favorables à un Smic culturel et ceux qui seraient favorables à une culture de milliardaire. C’est idiot. Les deux positions n’ont que la suffisance de ce qu’elles mettent sous silence et parmi ceci, le fait qu’elles se situent sur un même terrain, celui d’une culture non traversée par les oppositions qualitatives de classes.
Parlez donc de littérature prolétarienne, de culture prolétarienne et on vous enverra dans les cordes du stalinisme… sans s’apercevoir que ces termes furent combattus par le stalinisme quand ils se trouvaient portés non par les organes officiels du proletkult mais par des ouvriers, des trimardeurs, des mineurs, des concierges, etc. C’est le cas du groupe d’écrivains prolétariens français et c’est donc que les choses sont un peu plus compliquées que ne le suppose l’anathème. Car, évidemment, il y a un enjeu de classes au cœur même de la culture ! Comment le nier sinon par une hypocrisie manifeste ? Et cette hypocrisie passe par le mythe d’une culture « une ». Pour nous il n’y a pas de culture « sans l’homme » [Culture prolétarienne, p. 46] et un homme socialement constitué, pas une essence désincarnée.
Et cet enjeu de classe se traduit concrètement dans la position que l’on veut faire jouer aux enfants du peuple comme au peuple, d’ailleurs : celui d’un spectateur, d’un gobeur, d’un consommateur pour certains. Or, la lutte prolétarienne en matière culturelle est d’abord une lutte anti-hiérarchique : « Le prolétariat revendique la culture comme son légitime héritage, parce que l’histoire a enregistré la faillite de tous les modes hiérarchiques de civilisation. » [Culture prolétarienne, p. 45] Mettre la culture cul par-dessus tête n’a, pour moi, pas d’autre sens, « détruire toute hiérarchie temporelle et sociale », « comprendre tout l’homme, tous les hommes de la terre » [Culture prolétarienne, p. 49].
Ajoutons que dans le débat scolaire sur la culture commune, les uns et les autres ne posent en général que des questions ayant rapport à du disciplinaire (des disciplines scolaires, le français, les maths, etc.) or, Martinet le dit très bien : « La culture prolétarienne n’est pas qu’une instruction […] Elle est instruction aussi, mais elle est d’abord et surtout discipline [au sens de manière exigeante de penser le monde et sa présence au monde] et éducation » [Idid.]. L’entrée disciplinaire scolaire de la culture commune (on ne conçoit la culture commune que comme un empilement de matières : mathématiques, français, arts plastiques, sciences de la vie et de la terre etc.) est le signe d’une culture aux arrêts et la manifestation tangible d’une volonté conservatrice de carrés culturels -comme il y aurait des parcelles de terrains bien encloses de palissades- historiquement acquis par des secteurs de la bourgeoisie et de ses agents.
L’appel, il y en a eu d’autres encore, paru le 15 avril 2004 - à l’initiative d’une kyrielle d’associations d’éducation catégorialistes et fétichistes disciplinaires [8] - en faveur de l’enseignement du latin et du grec en est un des ridicules avatars ; et un symbole : la culture y est comprise comme un espace réservé de toute éternité, pour les savoirs momifiés.
Le refus de parvenir doit guider l’œuvre d’autonomisation du prolétariat par lui-même.
Pour Albert Thierry il s’agit de refuser l’individualisme de la société qui commande à parvenir, justement. À l’inverse, Thierry prône le principe d’oser être soi-même. Le refus de parvenir ce serait la volonté de parvenir dans la justice donc par le combat conscient contre l’oppression et les oppressions de classes. C’est ce que dit Martinet quand il écrit : « Le refus de parvenir du prolétaire se double de la volonté de parvenir du prolétariat » [Culture prolétarienne, p. 153], phrase qui suppose l’organisation collective et autonome du prolétariat. Et cette organisation, c’est le syndicat.
L’enjeu d’aujourd’hui, c’est de s’enraciner dans le refus de parvenir (donc dans l’œuvre de solidarité dont le véhicule est un certain syndicalisme) pour alimenter une volonté collective de devenir. Avec cet autre principe rappelé à chaque page de Martinet, que la fin, c’est les moyens pour y parvenir.
Encore et toujours, comme dans la culture, la libération individuelle nécessite la libération collective, ou mieux, il faut du collectif pour que l’individuel s’épanouisse. C’est pourquoi il est préférable de parler d’émancipation : action de s’arracher de la main qui veut prendre, vous prendre, action de se dégager d’une tutelle ou plus précisément au niveau étymologique, s’extirper d’un marquage de propriété : guerre à la propriété, donc. Le refus de parvenir implique le refus de tous les caporalismes, le refus de parvenir affirme la dignité humaine comme irrésignation permanente. L’être du refus de parvenir est un « irrésigné » mot excellent de Martinet [Plein Chant n° 2, op. cit., p. 82]. Or c’est de là, de ces racines profondes de la dignité que naît le désir de culture qui est désir d’élévation non pas sociale mais humaine.
Ce refus de parvenir énonce en creux ce qu’est la révolution : l’émancipation comme chemin tracé par des êtres qui construisent les armes d’une égalité et d’une liberté par l’affirmation de leur dignité. Il y a là un aspect moral certain, mais qui est un guide dans l’action. Et la dignité prolétaire exige pour être d’être chaque jour défendue, éprouvée, donc d’abord affirmée. C’est pourquoi, Martinet pose comme socle à l’action révolutionnaire, un impératif : « Il faut vouloir. » [Ibid. p. 92] et un cadre d’action quotidienne, le seul, le syndicat.
Il n’y a pas de culture prolétarienne sans un partage d’égal à égal, une mutualisation, une entraide et une confrontation augmentative, entre camarades, sans démontage de la culture hiérarchiste fétiche de la bourgeoisie. La culture ainsi entendue - disons donc la culture prolétarienne - « n’est pas une séparation, séparation de l’individu qui tenterait de “s’élever” au-dessus de sa classe […] elle est une communion avec l’ensemble du monde » [Culture prolétarienne, p. 48] ; ou, comme dirait Thierry, une « rénovation de la société par une rénovation de l’homme ». Cette dernière phrase se comprend par son entrée en échos avec celle-ci de Pelloutier : « La nouvelle société sera l’association volontaire et libre des producteurs. » Il s’agit donc de créer un cadre actif de développement de la conscience prolétarienne par l’ouverture critique au monde sur la base des expériences prolétaires. Il s’agit de créer un centre qui soit un creuset des luttes contre l’arbitraire patronal. Ce sont là deux des missions des bourses du travail conçues par Pelloutier. Parce que le syndicat « est une société de résistance à l’exploitation capitaliste » [Pelloutier], c’est une dynamique de contre-société qui est ouverte et que nous aide à penser Culture prolétarienne sans duperie car Martinet est resté fidèle à ses Temps maudits : fidélité, lucidité.
Philippe Geneste (juin 2004-avril 2005)
[1] Marcel Martinet, Culture prolétarienne, avant-propos de Charles Jacquier, Agone « Mémoires sociales », 192 pages, 2004.
[2] Albert Thierry (1881-1915), fils d’un ouvrier-maçon, il enseigna à l’école primaire supérieure de Melun (1905) puis à l’école normale de Versailles (1911). En 1909, il fait paraître L’Homme en proie aux enfants, la même année, Pierre Monatte le sollicite pour collaborer à La Vie ouvrière. Son patriotisme le poussa en 1914 à rejoindre le front où il fut tué au printemps 1915. Anarchiste durant son adolescence, il évolua vers le syndicalisme révolutionnaire grâce à Monatte tout en n’en épousant pas totalement les thèses, loin s’en faut. Mais, ses écrits ont exercé une influence déterminante, notamment chez les pionniers du syndicalisme enseignant, ceux des sections de L’Émancipation qui allaient fonder la revue L’École émancipée en 1910. Il a développé une pédagogie et une éthique syndicaliste qui se résume dans le « refus de parvenir » (sur cette notion voir Marginales n° 2, automne 2003). Ses articles publiés dans Pages libres, L’École rénovée et La Vie ouvrière ont été rassemblés dans le recueil Réflexions sur l’éducation (Librairie du travail, 1923) dont Martinet écrivit la préface reprise dans son intégralité dans Culture prolétarienne.
[3] Jean Guéhenno (1890-1978), fils d’un cordonnier syndicaliste et d’une mère piqueuse à Fougères, il fut lui-même, un temps, ouvrier à Fougères durant la grande grève de 1906-1907 avant de reprendre des études interrompue à 14 ans de passer son baccalauréat en candidat libre, d’obtenir une bourse qui lui permet de passer une licence de philosophie et d’obtenir l’agrégation de lettres. Professeur en lycée puis en khagne, il terminera sa carrière comme inspecteur général. Animateur de la revue Europe à partir de 1929, il publie cette même année son deuxième livre Caliban parle, un essai humaniste sur les rapports du peuple et de la culture qui alimente les débats sur la littérature prolétarienne qui fleurissent aux alentours des années 1930 (Lire Jean-Pierre Morel, Le Roman insupportable (Gallimard, 1985) et pour un bref aperçu de cette question jusqu’à aujourd’hui, Philippe Geneste, Visages de la littérature prolétarienne contemporaine (Acratie, 1992) et « La littérature prolétarienne d’hier et d’aujourd’hui », École émancipée, mars 2003, p. 30-33.)
[4] L’indépendance de pensée de Martinet est aussi celle de l’histoire des éditions de ce livre. D’abord paru à la Librairie du travail en 1935, il va connaître une réédition très partielle à L’Amitié par le livre préfacée par Camille et J.P. Belliard sous le titre Le Prolétariat et la culture, retour aux sources (non daté), avant d’être réédité chez François Maspero, en 1976, par les soins d’Edmond Thomas à qui on doit d’avoir maintenu Martinet dans l’horizon éditorial durant les longues années d’effacement de la conscience de classe (1970-2000) à travers les livres de l’auteur publiés par ses éditions, Plein Chant.
[5] On reconnaît là un trait de la pensée de Martinet : son ancrage dans l’actualité. La réflexion doit y puiser sa raison d’être et la culture est toujours une arme dans une bataille, toujours.
[6] Ainsi circonscrite dans Culture prolétarienne, [op. cit., p. 57] : « Les humiliés et les offensés de la vie sociale, les dépouillés à la naissance, les prolétaires. ». La classe ouvrière est encore dominante dans la configuration des classes sociales des pays occidentaux et la classe immensément majoritaire si on porte notre regard sur le monde et qu’on quitte, grâce à un regard internationaliste, l’occidentalo-centrisme dominant. Qu’à côté d’elle, parfois s’y greffant au gré des transformations du paysage économique, les travailleurs privés d’emploi, les exploités sous statuts précaires, les intérimaires, les stagiaires, aient acquis une ampleur sociale certaine ne fait que confirmer la place centrale de ce qu’on nomme par tradition au mouvement ouvrier, la classe ouvrière, et que nous nommons, ici, par volonté de clarification, le prolétariat. « Il faut entendre par prolétaire le salarié qui produit le capital et le fait fructifier » (Karl Marx, Le Capital, Paris, éditions sociales, page 675). Pour le débat sur cette question en lien avec la littérature prolétarienne, on pourra se reporter à Philippe Geneste, Visages de la littérature prolétarienne contemporaine, Acratie, 1992 ainsi qu’à la deuxième partie (« Petite histoire des gens de la rue par temps de racaille (1895 - 2004) ») du numéro 3/4 de la revue Marginales intitulé « Les Dépossédés, figures du refus social ».
[7] « Parce que sans égalité économique, la personnalité humaine ne peut se développer librement », écrit Martinet dans « La Révolution et la liberté », L’École émancipée n° 27 (1er avril 1922) : être révolutionnaire, c’est renforcer l’égalité par la liberté et la liberté par l’égalité.
[8] AGB, APFLA-Prépa, APL, APLAES, Association pour l’encouragement des études grecques en France, CNARELA, mais aussi Sauver les lettres…
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