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Le pouvoir de la littérature

Littérature mexicaine contemporaine

vendredi 24 août 2007, par Vincent Raynaud

Le texte qui suit, de Vincent Raynaud, constitue la préface au livre Des Os dans le désert, publié en août 2007 par les éditions Passage du Nord-Ouest.

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Lorsqu’il s’agit de questionner la réalité, tout est permis, les frontières sont inutiles et l’écriture littéraire peut se révéler une arme d’une redoutable puissance. Si, d’une part rien n’indique que seuls les poètes et les romanciers puissent faire œuvre de littérature (on n’en finirait pas de citer les grands textes philosophiques ou plus généralement de sciences humaines qui sont d’authentiques chefs d’œuvre bénéficiant d’une qualité d’écriture exceptionnelle), il semble tout aussi discutable d’affirmer que seul le journalisme d’investigation traditionnel, objectif, impersonnel et froidement efficace, est en mesure d’évoquer avec la rigueur nécessaire les événements importants qui font ou ont fait l’actualité. On pourrait parler d’une troisième voie, celle de la non-fiction littéraire, dans laquelle s’inscrit Des os dans le désert, le livre de Sergio González Rodríguez : une enquête qui, sans renoncer à rien de ce qui fait le prix d’un travail journalistique de haut niveau, puise dans les ressources de l’écriture narrative pour donner non seulement plus de force, mais surtout plus de justesse à son récit. Car le souci de Sergio González Rodríguez est celui de toute grande littérature : la vérité.

Et puisqu’on parle de littérature et de fiction, rappelons les liens très forts qui existent entre Des os dans le désert et 2666, le roman posthume de Roberto Bolaño [1]. En effet, les deux auteurs ont travaillé en même temps sur le sujet, les disparitions de femmes à Ciudad Juárez, et l’auteur chilien, depuis Blanes sur la Costa del Sol où il vivait et s’est malheureusement éteint en 2003, interrogeait régulièrement par courrier électronique son ami et confrère mexicain, dont il a même fait un personnage de son roman. Dans l’article « Sergio González Rodríguez dans l’œil du cyclone » (qui figure dans Entre paréntesis [2], recueil d’articles et de textes divers), Bolaño écrit même :

Ce qui est certain c’est que, plus qu’une averse, Sergio a observé et ensuite vécu un cyclone, d’une certaine façon. Son livre […], dans lequel on trouve des échos de ceux de Walraff, de Kapuscinski et de Michael Herr, non seulement ne démérite pas auprès de ces légendes du journalisme, mais comme eux, précisément, transgresse à la première occasion les règles du métier pour s’aventurer sur le territoire du non-roman, du témoignage, de la blessure intime […].

Si Bolaño a tenu à rendre un tel hommage au journaliste, c’est aussi parce que son œuvre évoque l’horreur et le mal, et a en particulier des liens étroits avec Ciudad Juárez. On se souvient que dans Les détectives sauvages, autre de ses roman majeurs, un curieux attelage composé de deux détectives littéraires, Arturo Belano et Ulises Lima, « Latino-américains perdus dans le monde », est accompagné d’un apprenti poète et d’une jeune prostituée qu’ils essaient tous trois de soustraire à son souteneur, et part à la recherche d’une mythique poétesse disparue et injustement oubliée, Cesárea Tinarejo, échouant dans le désert de Sonora, où ils trouveront – c’est une façon de parler – la clé du mystère. Peut-être s’agit-il là, est-on tenté de croire, d’une allusion (le roman est paru en 1998 en Espagne) à ces centaines de femmes assassinées, à ces corps retrouvés au milieu de nulle part, et d’une nouvelle approche d’un thème que Bolaño n’a eu de cesse d’explorer, depuis ses premiers écrits poétiques jusqu’à 2666, en passant par Les détectives sauvages et Étoile distante : le mal, et plus encore les rapports entre le mal et littérature. Dans la quatrième partie du livre-testament, « La partie des crimes », Bolaño consacre pas moins de deux cents pages à la description minutieuse d’une centaine de crimes commis à Santa Teresa, ville imaginaire qui rappelle évidemment Ciudad Juárez, ne lésinant pas sur les détails et livrant un récit glaçant dont l’horreur écrasante touche au fantastique. C’est là un des nombreux liens de parenté qui existent avec l’enquête de Sergio González Rodríguez, car la liste des victimes qu’on trouve à la fin de Des os dans le désert, au chapitre 18 intitulé « La vie interrompue », a elle aussi cette même force hypnotique, litanie de noms, d’âges et d’informations médico-légales dont le lyrisme froid est un hommage poignant aux victimes reposant tout entier sur le pouvoir de l’écriture littéraire :

23/09/02 : Erika Pérez ; âgée de 25 à 30 ans ; cheveux châtain, chemisier avec des fleurs imprimées, pantalon et culotte baissées sur les genoux, courroie du sac autour du cou ; chemin de terre battue qui part du carrefour des rues Paseo del Río et Camino san Lorenzo. 23/09/02 : corps de femme non identifiée, ossements d’environ 11 mois ; à côté, une culotte, un pantalon de couleur orange, des chaussettes blanches, 11 épingles à cheveux ; derrière la maquiladora BRK, près des voies ferrées et de la voie Juan Gabriel. 28/08/02 : Dora Alicia Martínez Mendoza ; 34 ans ; 35 blessures causées par un instrument pointu et tranchant sur tout le corps ; domiciliée au 6100 de la rue Pitaya y Cebada, Colonia el Granjero. 22/06/02 : corps de femme non identifiée ; lotissement Paso de los Virreyes ; balle dans la tête. 09/06/02 : Carmen Ivón Ontiveros Rodríguez ; 13 ans ; à demi enterrée ; coups de marteau sur le crâne ; vraisemblablement violée ; arrière-cour d’une maison située à proximité de son domicile ; la police a arrêté deux suspects : José González (environ 16 ans) et Mario Martínez Martínez (20 ans) […]

L’auteur de 2666 n’a bien sûr pas été le seul créateur à évoquer les meurtres de Ciudad Juárez. Cette tragédie qui a profondément marqué le Mexique a également inspiré d’autres artistes, écrivains, musiciens et photographes, surtout mexicains mais pas seulement. Le recueil El silencio que la voz a todas quiebra [3] rassemble les contributions de sept femmes journalistes et écrivains du Mexique, tandis que l’ouvrage Juárez : the laboratory of the future [4] de Charles Bowden, qui comprend les photographies de quinze artistes, bénéficie d’une préface de Noam Chomsky et d’une postface d’Eduardo Galeano. Et l’on peut en outre signaler à l’attention des lecteurs français que l’auteur de thrillers Maud Tabachnik a précisément situé à Ciudad Juárez une des aventures de son détective Sandra Kahn, dans le roman intitulé J’ai regardé le diable en face [5]. Dans d’autres domaines, des artistes et des créateurs n’ont pas reculé eux non plus devant l’horreur et ce qu’elle a d’indicible, faisant de Ciudad Juárez le sujet de leurs œuvres. Cinéastes (l’américain Gregory Nava dans Les oubliées de Juarez, les mexicains Alejandra Sánchez avec Ni una más, Lourdes Portillo dans Señorita extraviada et Rafael Montero dans Preguntas sin respuesta), musiciens (les très populaires groupes de rock mexicains Jaguares et Tigres del Norte, mais aussi la chanteuse américaine Tori Amos, qui a intitulé une de ses chansons Juárez), artistes (dont le photographe mexicain César Saldivar, qui a demandé à plusieurs comédiens espagnols parmi les plus connus de poser pour une série de portraits rappelant les atrocités de Ciudad Juárez), mais aussi auteurs de performances, de pièces de théâtre : tous ont contribué à faire connaître et à empêcher qu’on oublie les crimes de Ciudad Juárez, au Mexique et ailleurs, en particulier chez le voisin nord-américain : ce sont tous des « artistes engagés », pourrait-on dire si cette expression n’était galvaudée. Sergio González Rodríguez, lui, fait le chemin inverse : journaliste, il emprunte à la littérature pour mener à bien un projet aussi risqué que l’est Des os dans le désert.

Un chemin que d’autres grands auteurs ont parcouru comme lui et dont De sang froid, le livre de Truman Capote, est une sorte d’acte fondateur. Pour la première fois en 1965, date de parution du livre, une enquête journalistique était animée de sérieuses ambitions littéraires et son auteur était un écrivain de talent, reconnu comme tel. Sans doute le sujet n’est-il pas pour rien dans l’immense succès que rencontrèrent le livre et l’adaptation cinématographique qui en fut tirée, réalisée par Richard Brooks : le massacre à Holcomb, Kansas, de toute une famille par deux marginaux, en novembre 1959. Après l’arrestation, l’instruction, le procès, la condamnation à la peine capitale et l’exécution des deux hommes, Capote entreprit de mener sa propre enquête, conjuguant rigueur journalistique, qualité d’écriture et virtuosité narrative. Mais surtout, fiction et non-fiction, roman et enquête, ce « Récit véridique d’un meurtre multiple et de ses conséquences » brouilla les frontières et marqua un tournant : si le livre est passé à la postérité, c’est bien parce qu’il exprime le point de vue et la méthode d’un écrivain appliqués à un crime qui, sans lui, serait resté cantonné aux pages des faits divers. Dès lors les deux mondes ne seront plus séparés et si, d’une part, le roman et la fiction se révèleront souvent être les meilleurs outils pour parler du réel, le journalisme, d’autre part, ne se contentera plus des faits, il recourra de plus en plus fréquemment à tous les moyens qu’offre l’écriture littéraire.

Depuis De sang froid, de nombreux auteurs ont suivi cette voie, à tel point qu’aujourd’hui, la distinction entre fiction et non-fiction est parfois devenue bien difficile et souvent guère pertinente. Certes, c’est surtout dans le monde anglo-saxon que la superposition des genres est la plus présente, sous l’impulsion de magazines et de revues qui demandent très régulièrement à de grands noms, des auteurs connus pour leur œuvre de fiction, d’écrire sur l’actualité, l’histoire récente, bref : la réalité nue. Martin Amis, romancier anglais consacré, peut ainsi écrire aussi bien un ouvrage de non-fiction sur Staline, Koba the Dread [6], une nouvelle parue dans le New Yorker et consacrée à Mohamed Atta, un des terroristes du 11 septembre 2001, voire mener une incroyable enquête dans le monde de la pornographie, « Un dur métier » [7], publiée par le Guardian et réutilisée dans son roman Chien jaune [8], sans qu’il y ait fondamentalement de différence de registre : le style est toujours celui de l’auteur de L’Information, son regard également. Et on pourrait en dire autant de nombreux autres auteurs et livres importants, aux côtés desquels vient naturellement se ranger Des os dans le désert. À l’image de Sergio González Rodríguez, l’américaine Deborah Scroggins (auteur de Emma’s War [9]), le polonais Kapuscinski (Ébène et La guerre du foot [10]) plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel de littérature, l’américain William Langewiesche (Cargos hors la loi [11] ) et l’italien Roberto Saviano (Gomorra [12] ), sont certes d’excellents journalistes mais aussi de grands narrateurs et d’authentiques stylistes, ce qui fait toute la valeur de leurs livres et les distingue de la production journalistique courante, ces innombrables « essais et documents », souvent éphémères, qui recouvrent les tables des librairies. L’auteur américain Nick Tosches constitue, lui, un autre exemple particulièrement significatif. Ancien critique musical, il a commencé par publier ce qu’on appelle aujourd’hui des « reportages littéraires » avant de passer au roman. Mais son écriture et son talent narratif se sont affirmés avec The Devil and Sonny Liston [13], impitoyable portrait de l’Amérique des droits civiques à travers la figure du boxeur, et Dino : la belle vie dans la sale industrie du rêve [14], fresque consacrée à l’acteur Dean Martin mais plus encore à la criminalité organisée. Dans chacun de ces livres, ceux de Tosches et d’autres brillants explorateurs de ces terres inconnues situées entre la fiction et la non-fiction, c’est encore et toujours l’écriture qui fait la différence, tout comme c’est elle qui fait de Des os dans le désert un livre essentiel.

Bien évidemment il n’y a en l’occurrence aucun doute quant au registre dans lequel œuvre Sergio González Rodríguez, qui prend bien soin de présenter son livre comme une enquête journalistique. Mais ça ne l’empêche pas de revendiquer une authentique ambition littéraire, effectivement à l’œuvre dans Des os dans le désert et, dans la préface à la troisième édition, il a précisé mieux qu’on ne pourrait le faire ici quel était son but en la matière :

La partie descriptive de ce livre est essentielle en tant que méthode d’exposition des faits dans un cadre juridique, comme le démontre le juriste espagnol José Calvo dans son ouvrage Derecho y narración, quand il qualifie la narration de « forme de raisonnement cruciale », car « … et José Ortega y Gasset l’a dit avant moi, la narration est une forme de la raison au sens le plus superlatif du mot –une forme de la raison qui se place à côté et en face de la raison physique, mathématique et logique– […] Elle ne consiste ni à induire, ni à déduire, mais simplement à narrer, et constitue la seule façon possible de comprendre les réalités humaines ». José Calvo ajoute même « qu’il faudrait la considérer comme un modèle d’argumentation éthique et morale car, ainsi que cela a été souligné il n’y a pas si longtemps, un argument implique autant de raisonnement logique qu’une structure narrative ».

Tel est le sens littéraire que se propose de suivre Des os dans le désert. Chaque description fait partie du tout et la chronique alterne avec l’essai. Le témoignage des victimes ou des témoins fonde l’analyse ; l’intuition ou le fait cherche à se transformer en un outil de réflexion visant à comprendre une forme de littérature où le réel est tragique. Cet ouvrage s’appuie sur les réflexions du roman Des villes dans la plaine, de Cormac McCarthy, lorsqu’il qualifie la faille frontalière entre les Etats-Unis et Ciudad Juárez de lieu où « la probabilité du réel est absolue. Que nous n’ayons pas le pouvoir de le deviner par avance ne le rend pas moins certain. Que l’on puisse imaginer différents parcours possibles ne signifie absolument rien… »

Ou très peu, pourrait-on ajouter sans commettre d’exagération relevant de l’absurde. Peut-être assez pour savoir que, malgré tout, la littérature doit persister dans sa calligraphie des rêves et des désirs, qui lutte pour contrecarrer la fatalité ou simplement la relater.

Véritable manifeste, ces quelques lignes soulignent remarquablement combien l’impératif moral du journaliste et la recherche du narrateur vont de pair. C’est à l’évidence d’eux qu’il faut partir si l’on veut mesurer l’ampleur du travail littéraire réalisé par Sergio González Rodríguez dans Des os dans le désert. Un travail qui passe d’une part par des choix narratifs bien précis, conscients et au service de la démonstration que veut faire l’auteur, d’autre part par une écriture et un style qui ne doivent rien au hasard eux non plus.

Comment raconter plusieurs centaines de meurtres ? Comment décrire une situation politique et sociale si corrompue que le mal semble pouvoir se nicher partout ? Comment donner une forme cohérente, qui permette une vision d’ensemble mais aussi un vrai point de vue éthique, à des problèmes aussi complexes que ceux que soulèvent les disparitions de femmes à Ciudad Juárez ? On l’a dit, c’est un juriste qui a inspiré Sergio González Rodríguez, mais c’est à son propre talent de narrateur qu’il a fait appel. Pour être honnête, Des os dans le désert ne peut être qu’un puzzle : l’auteur tisse méthodiquement les pistes, reprend à son compte des hypothèses qu’il présente le plus objectivement possible et ne réfute jamais explicitement, laissant au contraire aux faits et à son récit le soin d’éclaircir progressivement les choses, y compris quand il s’agit des doctes explications du criminologue Robert K. Ressler, le grand spécialiste américain, l’homme qui connaît le mieux au monde les meurtriers en série. Comme le journaliste, le lecteur avance dans le noir : combien de tueurs et de quelles nationalités, est-ce l’œuvre d’une secte satanique ou des narcotrafiquants, quel est le rôle exact de la police, de la justice et des autorités ? Il n’y a évidemment pas de réponse simple ni immédiate, et plutôt que d’imposer sa version au lecteur, l’auteur lui fournit un certain nombre d’éléments qui, au final et grâce à la construction du livre, font sens, dessinant la vérité dans toute son horreur, mais sans jamais reculer devant les faits et les éléments concrets, à charge comme à décharge. Le cas d’Abdel Latif Sharif Sharif est à cet égard exemplaire et constitue une sorte de fil rouge de l’enquête et du livre : tout comme d’autres improbables suspects auxquels les autorités du Chihuahua tentèrent d’imputer les meurtres de femmes à Ciudad Juárez et dans ses environs, cet Égyptien fut accusé plusieurs fois à tort, contre l’évidence et bien qu’il eût à son tour disposé de preuves accablantes contre d’autres personnes, elles coupables. L’auteur prend en compte la version officielle, fait des recherches aux États-Unis et livre tous les éléments nécessaires. Mais cette hypothèse, manifestement fausse, s’articule avec d’autres : soudain l’homme est sensé être à la tête d’un groupe de tueurs, les Rebelles, puis d’un autre, les Chauffeurs, qui continueraient à commettre des meurtres pendant qu’il est en prison. De version en version, de mensonge en mensonge, d’hypothèse erronée en hypothèse erronée, on chemine malgré tout vers plus de clarté, patiemment, démêlant les fils d’un complexe écheveau. Nul besoin de dénoncer : le récit se charge de dépouiller lentement la vérité des oripeaux trompeurs qui la recouvrent.

Naturellement, une part importante de la narration repose sur les disparues, sur le récit de leur vie et de leur mort. Dès le premier chapitre, leurs noms et les détails des crimes dont elles ont été victimes hantent le livre, et chacune d’entre elles a droit, dans la mesure du possible (beaucoup n’ont jamais identifiées ni retrouvées), à quelques lignes, car toutes sont aussi importantes aux yeux de Sergio González Rodríguez. Mais quelques-unes reçoivent un traitement particulier, comme c’est le cas d’Elizabeth Castro García (dans le chapitre 3 : « Une jeune fille au pays de nulle part ») et de Hester Van Nierop, la « petite Hollandaise » du chapitre 10. La première apparaît du reste comme le Dahlia Noir de Ciudad Juárez et elle portait même le prénom de l’héroïne assassinée d’une des affaires criminelles les plus célèbres du XXème siècle (à laquelle James Ellroy a consacré un de ses grands livres) :

Le 16 août, les policiers se rendirent à nouveau au domicile d’Elizabeth pour interroger sa mère, Irma Mari García Díaz, qui était rentrée de Bañón (municipalité de Villa de Coss, État de Zacatecas) dès qu’elle avait été informée de la disparition de sa fille. Elle n’avait pas vu Liz, ainsi qu’elle la surnommait, depuis deux mois. Elle précisa que le T-shirt d’Elizabeth portait l’inscription « California », que ses cheveux lui arrivaient presque jusqu’à la taille et qu’ils étaient châtain foncé, qu’elle avait de grands yeux marron foncé, le visage allongé, le nez fin, une bouche régulière aux lèvres charnues.

Elle trouvait sa fille très triste ces derniers temps, mais elle n’en avait pas discuté avec Liz. Toujours prête à l’accompagner partout auparavant, Elizabeth se montrait désormais plus rebelle. La dernière fois qu’elles étaient sorties ensemble, elle se rappelait que Liz lui avait fait remarquer la disparition d’une jeune fille dans le magasin de chaussures 3 Hermanos de la rue Velarde.

Tel un personnage de roman, c’est sur cette brève mais remarquable description physique et psychologique, qu’Elizabeth Castro García fait une entrée en scène à la fois émouvante et marquée par une très grande rigueur journalistique, puisque l’auteur rapporte la déposition que la mère a faite à la police. Comme pour Hester Van Nierop, Elizabeth a d’entrée de la densité, de l’épaisseur, elle est traitée avec compassion mais aussi avec respect : ce n’est pas un simple cadavre dans le désert qu’on utilise pour les besoins d’un procès à charge, c’est une personne de chair et de sang dont Sergio González Rodríguez raconte l’histoire.

Car ces jeunes femmes, par-delà leur fin horrible, ont toutes une histoire, des origines et un parcours similaires mais à chaque fois particuliers, bien à elles. Leurs portraits bénéficient à la fois du savoir-faire journalistique de l’auteur et de son talent de conteur, tant ils sont forts, et ils prouvent combien Des os dans le désert est aussi une recherche narrative, pas seulement un impitoyable réquisitoire.

De fait (et l’annexe intitulée « Personnages » le souligne), il y a toute une distribution dans le livre. Bons et méchants, victimes et bourreaux, hommes d’affaires et barons de la drogue, témoins, journalistes et représentants d’organisations non gouvernementales, tous ceux qui ont joué un rôle dans l’enquête sur les disparues de Ciudad Juárez sont – aussi – des personnages. C’est le cas de certaines victimes auxquelles l’auteur donne plus de place, mais aussi de hauts responsables, qui apparaissent sous un jour peu glorieux. Francisco Barrio Terrazas (gouverneur de l’État du Chihuaha entre 1992 et 1998), Francisco Molina Ruiz (sénateur et président de la commission sécurité entre 1997 et 2000) et Amado Carillo Fuentes (le chef du Cartel de Juárez), en particulier, sont des figures shakespeariennes des plus inquiétantes, incarnant parfaitement le mélange explosif à l’œuvre derrière les meurtres de femmes : argent, drogue, pouvoir et sexe. Mais il faut souligner la subtilité et l’habileté avec lesquelles l’auteur développe personnages et narration, car il n’en fait pas un roman gore, racoleur et facile, pour séduire le lecteur. Il se sert au contraire de ces personnages et de leurs histoires pour rendre son récit plus concret, plus immédiat, sans quoi l’horreur incommensurable de ces crimes risquerait de devenir presque surnaturelle et par-là même fausse, « littéraire » pourrait-on dire. C’est toujours la vérité qui prime : les ressources littéraires auxquelles Sergio González Rodríguez fait appel visent ce but et nul autre.

En effet, il s’agit bel et bien de naviguer entre plusieurs écueils possibles : le spectaculaire et le sentimentalisme, brillamment évités, on l’a dit, mais aussi l’abstraction et la froideur. Pour autant, un sujet aussi terrible doit bel et bien être traité avec une certaine froideur, et c’est ce que fait très justement l’auteur. Certes, les descriptions de nature médico-légale ne manquent pas, car il faut être précis et dire clairement comment sont mortes ces jeunes femmes, des descriptions qui glacent le sang tant l’acharnement dont font régulièrement preuve les meurtriers est sans limite. Mais ces détails sont comme mis à distance, et l’on pense à Elefant, le film de Gus Van Sant consacré à la tuerie de Colombine.

Même froideur, même regard clinique et mêmes répétitions de certaines scènes (dans deux registres différents, visuel chez l’un, littéraire chez l’autre), avec d’infimes variations, en un insoutenable crescendo. Cette distance est indispensable, c’est ce qui protège l’auteur contre une trop grande implication et permet au lecteur de poursuivre, malgré l’horreur de ce qu’il lit. L’horreur : les derniers mots du colonel Kurtz dans Au cœur des ténèbres et le grand thème de la littérature latino-américaine post boum des années soixante. Pour l’affronter, avec distance mais aussi avec rigueur et précision, Sergio González Rodríguez se sert de son écriture comme d’un bistouri, disséquant inlassablement la réalité. Les faits, les dates, les lieux, les noms, les fonctions : Des os dans le désert contient une somme considérable d’informations qui scandent le livre du début à la fin. Pour un lecteur français en particulier, ces noms mexicains en trois parties, prénom, patronyme et matronyme, et ces incroyables acronymes (tel ce S.P.G.J.Z.N.E.C.H., dans le chapitre premier : c’est-à-dire le Bureau du Procureur Adjoint de la Zone Nord de l’État de Chihuahua), sont obsédants et racontent déjà une histoire, avec d’un côté des individus, les victimes et leurs défenseurs, et de l’autre des institutions monstrueuses. Bien évidemment, ce souci de justesse qui préside à la description des institutions n’est jamais une coquetterie. Il s’agit de démonter les mécanismes, de ne rien laisser échapper qui puisse permettre de comprendre ces crimes abominables. À mesure que le lecteur progresse, il mesure combien ces mécanismes, ces liens incestueux entre politique, police, justice et criminalité organisée, ces flux d’argent et ces échanges de faveurs, de protection, sont le cœur de la question, de sorte que le parcours de certains personnages dans ces institutions est d’une importance capitale. Il n’y a pas de hasard : ces fils que démêle Sergio González Rodríguez un par un conduisent inexorablement quelque part, même si l’auteur ne donne pas d’explication directe, trop simple pour une réalité aussi complexe.

Naturellement, en reporter de métier qu’il est, l’auteur utilise à merveille toutes les ressources dont dispose le genre de la « grande enquête journalistique », documentation, précision, exposition des faits et analyse. Mais il sait aussi fort bien varier les registres et utiliser les ruptures de ton, des outils tout entiers au service de la puissance narrative de son récit. Les registres de langue auxquels il a recours sont nombreux : juridique, médico-légal, politico-administratif, géographique et encyclopédique, mais il sait aussi se montrer plus léger, presque frivole, quand il s’attache à dresser les portraits des victimes et à leur redonner en quelque sorte vie. La palette est si large qu’on ose à peine imaginer l’ampleur des recherches que Sergio González Rodríguez a dû mener, mais surtout le travail de reformulation qu’il a dû fournir pour obtenir que ces langues si différentes soient au service du livre et ne produisent pas, comme c’est souvent le cas, une impression de maniérisme, quand les recherches et la documentation alimentent une veine essentiellement folklorique et superficielle. De la même façon, l’utilisation des interviews et des témoignages, qui donnent de la vivacité au texte, est marquée par une grande subtilité. Ces voix sont celles des parents des victimes, des membres d’organisations non gouvernementales, de journalistes, de policiers ou d’hommes politiques, et constituent un véritable chœur de tragédie grecque, au sein duquel chacun joue son rôle, un rôle devant lequel l’auteur s’efface. Ces multiples voix, tout comme la grande variété des sources sur lesquelles se fonde González Rodríguez, des rapports de police aux paroles de chansons rock, font beaucoup pour la richesse narrative du livre. Et l’on pourrait en dire autant des ruptures de ton qui rythment habilement le récit. Passant de la colère à la compassion, de la neutralité au réquisitoire implacable contre les autorités, de l’objectivité à l’ironie, l’auteur avance, certes à pas feutrés, mais il est bien là et fait entendre sa voix, dont il sait moduler le volume et l’intonation. La plus spectaculaire de ces ruptures de ton se produit presque à la fin du livre, dans le chapitre intitulé « Épilogue personnel », qui commence ainsi :

Je me suis réveillé en entendant des voix et en voyant de la lumière autour de moi. J’ai tardé quelques secondes à reprendre contact avec la réalité. Je voulais partir de là. J’étais au bloc opératoire. Pendant deux mois, j’avais vécu comme un somnambule, dans une lenteur et une léthargie que j’avais peine à dissimuler. Je tentais de poursuivre une vie normale, comme s’il ne m’était rien arrivé. Le 15 juin 1999, j’ai été agressé dans un taxi que j’avais hélé un soir, Colonia Condesa, à Mexico. Sur le trajet de mon domicile, il s’est arrêté brusquement et deux hommes armés sont montés à bord. Ils m’ont ordonné de fermer les yeux et de m’asseoir au milieu de la banquette arrière. Le chauffeur, complice, a redémarré. Je ne devais parler que si on m’interrogeait.

Je ne leur ai opposé aucune résistance, mais j’ai tout de même été injurié, frappé au visage, à la poitrine et à la tête avec des crosses de revolver. J’ai également reçu des coups de poing et de pic à glace. Ils m’ont annoncé qu’ils allaient me tuer dans un terrain vague au sud de la ville. Le taxi s’est à nouveau arrêté pour laisser descendre l’un des hommes et permettre à un troisième –qu’ils appelaient El Jefe– de monter.

Ce dernier m’a frappé, a menacé de me violer et de me tuer. Le passage d’une patrouille de police –dont j’ai distingué l’intensité des phares malgré mes paupières closes– les a dissuadés de continuer. Ils m’ont abandonné, en sang et hébété, dans une rue de la Colonia Narvarte, non loin de l’endroit où ils étaient montés dans le taxi.

Renonçant l’espace de quelques pages à l’effacement auquel il s’est astreint jusqu’ici, Sergio González Rodríguez parle à la première personne, et il parle de lui. Il raconte les menaces, les manœuvres d’intimidation et même les agressions dont il a été victime depuis qu’il a commencé à enquêter sur les meurtres de femmes à Ciudad Juárez.

Cette intervention, qui contraste nettement avec la discrétion dont a auparavant fait preuve l’auteur, poursuit un but bien précis. Il ne s’agit évidemment pas pour lui de se présenter sous un jour flatteur, mais de mettre en perspective l’ensemble de ce qui a été exposé. Et l’effet de vérité est saisissant. Tel un arrêt sur image permettant au réalisateur de signaler une chose, une seule, aux spectateurs de son film : tout ceci pourrait sans doute passer pour de la fiction, mais ça n’en est pas. Une audace payante, car González Rodríguez n’oublie pas un seul instant d’être au service de son enquête.

On le voit, Sergio González Rodríguez n’a rien laissé au hasard. Avec une grande maîtrise narrative, il a construit un récit dense, efficace, qui est à la fois une enquête imparable et un authentique travail littéraire, afin que Des os dans le désert constitue une recherche unique sur une tragédie aux proportions jamais vues. Son engagement, personnel au point de mettre en jeu sa propre intégrité physique, mais aussi intellectuel et moral, est pour beaucoup dans la portée universelle qu’a le livre. Mais il y a plus encore. Des os dans le désert est une formidable démonstration du pouvoir que peut (encore) avoir l’écriture littéraire. Car toutes les informations que donne l’auteur étaient connues, il n’y a pas de scoop et, au fond, il ne révèle pas qui sont les responsables des meurtres de femmes à Ciudad Juárez, laissant plutôt les faits parler d’eux-mêmes. La force du livre, la raison pour laquelle il marque à jamais son lecteur, c’est justement la façon dont il dit les choses, dont il les organise sous nos yeux. Une façon avant tout littéraire, car ce sont précisément les ressources de l’écriture qui permettent d’extraire d’une quantité colossale d’éléments disparates un sens et une direction pouvant mener à la vérité. Un travail d’autant plus précieux et nécessaire qu’on imagine la tragédie de Ciudad Juárez prise entre deux travers opposés mais également déplorables : d’une part le silence (celui des coupables, évidemment, mais aussi des autorités, de tous ceux qui n’ont pas intérêt à ce que le sujet fasse trop parler de lui), l’indifférence (qu’on devine en particulier chez une grande partie de la population mexicaine, éloignée ou privilégiée, et chez le voisin nord-américain), et d’autre part le bruit, le sensationnalisme, l’avidité des médias, télévisions et journaux se complaisant à décrire et même à montrer des scènes de crimes agrémentées de détails sordides. Derrière ces deux attitudes opposés il y a le même fatalisme, le même vide, comme si on ne pouvait rien faire, pas même réveiller les consciences ou obéir au devoir de mémoire, alors qu’une telle attitude relève au mieux de la paresse et au pire une forme de complicité. C’est là que la littérature entre en jeu, là qu’elle peut et doit faire ce que d’autres moyens d’expression ne sont pas en mesure de faire car banalisés, manipulés, privés des outils nécessaires pour affronter une horreur aussi gigantesque. Et comme dans tout vrai travail littéraire, c’est bel et bien l’écriture qui fait la différence, qui permet de transmettre idées et sensations, prises de position et sentiments. Seule une écriture littéraire de grande qualité, bénéficiant de la maîtrise dont sait faire preuve Sergio González Rodríguez tout au long des 384 pages d’un livre aussi courageux que Des os dans le désert pouvait atteindre le but que s’est fixé l’auteur : faire connaître la vérité, de telle façon que cette vérité reste gravée dans les esprits.

P.-S.

Nous remercions les éditions Passage du Nord-Ouest, éditeur en France du livre Des os dans le désert, d’avoir permis que la préface au livre soit reproduite sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com.

Notes

[1] À paraître prochainement chez Christian Bourgois Éditeur.

[2] rAnagrama, Barcelone, 2004.

[3] Ediciones del Azar, Mexico, 1999.

[4] Aperture, 1998.

[5] Albin Michel, 2005, et Le Livre de Poche, 2007.

[6] Jonathan Cape, 2002, inédit en français.

[7] Voir Pornoland, La Martinière, 2004.

[8] Gallimard, Du Monde Entier, 2007.

[9] HarperCollins, 2004, inédit en français.

[10] Plon, Feux Croisés, 2000 et 2003.

[11] Autrement, 2005.

[12] Gallimard, 2007.

[13] Little, Brown and Co., inédit en français.

[14] Rivages, 2001.


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